Notre-Dame de Paris : « Il y a un souffle très spécial dans cette cathédrale », selon Thierry Escaich, nouvel organiste titulaire

Crédits : Marie Rolland

A trois semaines de l’ouverture de Notre-Dame de Paris, Thierry Escaich, nouvel organiste titulaire de la cathédrale, était l’invité de la matinale de Radio Classique. Au micro de Radio Classique, il a partagé son enthousiasme à l’approche de la cérémonie du 8 décembre prochain.

Que représente Notre-Dame de Paris pour le musicien que vous êtes et qui va y jouer très prochainement ?

L’architecture de la cathédrale nous pousse vers la transcendance. Combien y a-t-il eu de conversions derrière le pilier de Notre-Dame, de Paul Claudel à tant d’autres ! On pense aussi à ce géant brisé de Quasimodo. Notre-Dame, c’est une référence culturelle, l’histoire d’une civilisation. C’est magnifique de participer à cette aventure.

Je vais paraphraser le regretté Jacques Chancel : « Et Dieu dans ça » ?

Dieu, justement, est porté par cette architecture. Quand vous rentrez dans la cathédrale, une espèce de souffle vous prend. Avant l’incendie, j’allais répéter la nuit et je sentais ce souffle très spécial. La cathédrale n’est pas vide, quelque chose la remplit, et c’est peut-être ça, l’image de la transcendance.

Quelle a été votre sensation quand vous avez posé vos doigts sur l’orgue de Notre-Dame il y a quelques semaines, quand il a été réinstallé après les travaux ?

Quand nous y sommes allés, avec mes trois collègues,  mes 3 collègues, Olivier Latry, Vincent Dubois et Thibault Fajoles, on l’a en partie redécouvert. Il n’était pas encore fini. C’était encore une fourmilière de tous les métiers, avec un son qui a émergé au milieu de la reconstruction, c’était génial !

Qu’allez-vous faire pour la réouverture ?

Nous allons répondre aux incantations pour l’éveil de cet instrument. L’archevêque nous dira « Orgue, éveille toi », il y aura des textes que nous commenterons à l’orgue. C’est une grande particularité de cet instrument : s’adapter directement à ce qui est dit, ce qui est fait.

« La vraie musique vient de l’improvisation »

L’improvisation fait partie du métier d’organiste, d’autant qu’en ce qui me concerne, elle a été mon premier langage, avant même la parole. A l’âge de 5 ans, j’ai eu un accordéon et j’ai cherché moi-même mes notes. J’ai été pendant 4 ou 5 ans complètement autodidacte. J’ai appris la musique en improvisant. Je pense d’ailleurs que la vraie musique vient de l’improvisation, et qu’elle finira par l’improvisation. L’écrit n’est qu’un passage.

On vous a commandé un Te Deum pour célébrer cette réouverture. Vous le préparez pour juin 2025. 

On peut faire ce qu’on veut d’un Te Deum il peut être profane. Napoléon, par exemple, en a déjà commandé pour certaines occasions.

Je voudrai reprendre le texte liturgique qui existe, et en faire quelque chose d’un peu actuel, voir ce que c’est aujourd’hui, que de faire de la louange. La poétesse Nathalie Nabert, avec qui j’ai déjà collaboré, va écrire quelques textes sur ce Te Deum. J’ai aussi discuté avec des écrivains comme Fabrice Hadjaj.

Face à l’IA, « le créateur restera toujours maître de ce qu’il veut faire »

J’ai essayé de faire un Te Deum circonstancié, qui parle aussi du feu, et de l’espérance. Peut-être que j’insèrerai des écrits de Victor Hugo. J’aimerais que ce soit à la fois un texte latin traditionnel, ouvert vers le futur.

Vous aimez mélanger le sacré et le profane ?

Tout le temps. Je ne peux pas faire autrement. Je prends l’héritage de la musique traditionnelle, je le transforme avec mon passé, qui est aussi marqué par les musiques de film. Ce sera une synthèse de tout cela.

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Vous avez déclaré au Figaro récemment : « à l’heure où l’on peut tout transformer avec l’IA, on a besoin d’architecture sonore, de se sentir traversé physiquement par cette géographie du son que permet Notre-Dame ». Que peut l’humain que ne peut pas l’IA ?

L’IA peut aider les scientifiques pour les recherches, elle permet de gagner du temps. Mais ce que ne peut pas faire l’intelligence artificielle, c’est faire des choix dictés par la sensibilité. On peut écrire un mauvais morceau de Mozart ou une mauvaise chanson avec de l’IA sans problème. Vous ne pourrez pas faire un choix d’une harmonie, d’un petit changement. Ce n’est pas l’IA qui pourra le faire, elle n’aura jamais cette sensibilité. Le créateur restera toujours maître de ce qu’il veut faire.

David Abiker

L’orgue et les chants pourront enfin résonner de nouveau à l’intérieur de Notre-Dame avec notamment la présence d’un chœur particulier, exclusivement constitué d’artisans et de compagnons qui ont travaillé sur le chantier de Notre-Dame. Par amour pour leur travail, leurs collègues et la cathédrale, ils ont créé spontanément cette chorale et se produiront le 11 décembre prochain dans Notre-Dame, pour la messe des donateurs. Ecoutez le reportage de Laurie-Anne Toulemont

 

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