Loin de la vitrine des Victoires de la musique classique mercredi, la majorité des violons, guitares et instruments à vent vendus en France proviennent d’Asie, poussant les fabricants français à miser sur le haut de gamme, synonyme de durabilité.
« Sur 1,5 million d’instruments vendus en France par an, 500.000 sont des instruments d’occasion. Et sur le million qui reste, 98% sont importés », chiffre Fanny Reyre-Ménard, présidente de la Chambre syndicale de la facture instrumentale. Cette organisation, qui regroupe artisans et distributeurs, fait le même constat que pour d’autres produits manufacturiers: en matière de production, c’est l’Asie du sud-est – en particulier la Chine, l’Indonésie et le Vietnam – qui donne le la.
Cette offre à bas coûts, souvent disponible en quelques clics, s’apparente à la fast fashion au risque de se retrouver muni d’un objet qui « n’est pas vraiment opérant » ou pas assez robuste, avertit Mme Reyre-Ménard, luthière violon. A ces tarifs, « on ne se pose pas la question de savoir d’où viennent les matériaux, on ne se pose pas la question du social », déplore Pierre Woreczek, co-fondateur des guitares Berg, marque française établie à Pontoise.
La société, lancée en 2023 et récompensée par plusieurs prix de l’innovation, veut concilier performance, finances et conscience écologique, en positionnant ses produits sur des tarifs similaires au haut de gamme industriel, à moins de 3.000 euros pour certains modèles. Mais à la place des bois exotiques ou de matériaux traités chimiquement, elle utilise des bois de forêts françaises (épicéa, érable, noyer), des vernis naturels et fait la chasse au plastique, énumère l’entrepreneur. Le tout sans « surcoût lié à l’écologie », assure-t-il.
Selmer ne réalise que 10% de son chiffre d’affaires en France
Selmer, fabricant français d’instruments à vent (de la clarinette basse de la star américaine Marcus Miller au sax alto de la révélation française Ferdi), l’a bien compris en se dotant d’une branche d’occasions. « On les rénove et on les garantit. Et ça permet d’offrir à des musiciens des instruments Selmer, qui ont une qualité acoustique irréprochable, à des prix beaucoup plus doux », jusqu’à moins 50% du prix d’origine, explique Thierry Oriez, président du groupe Henri Selmer Paris.
Avec un savoir-faire reconnu depuis 140 ans, Selmer continue en parallèle de lancer de nouvelles gammes, dans ses ateliers à Mantes-la-Ville (Yvelines) où œuvrent 300 artisans. Pourtant, la marque ne réalise que 10% de son chiffre d’affaires en France. Après les Etats-Unis et le Japon, « l’évolution du marché pousse à nous ouvrir à d’autres marchés, comme l’Amérique du Sud, où il y a certainement du potentiel », observe M. Oriez, considérant « absolument essentiel » d’étendre cette présence à l’international.
La plus ancienne manufacture d’accordéons relancée par un ancien employé
D’autres marques françaises, comme les harpes Camac ou les hautbois Marigaux, perdurent également grâce à la haute qualité. Mais c’est « un marché contraint » note la présidente de la Chambre syndicale de la facture instrumentale. D’autant que « les politiques publiques du moment ne laissent pas penser qu’on va avoir une extension du nombre de musiciens professionnels en France », donc d’instruments, lâche Fanny Reyre-Ménard.
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Le « levier » de la commande publique pourrait rasséréner les fabricants, en proie pour certains à une « angoisse existentielle » face aux faibles trésoreries, estime-t-elle. Faire évoluer les modes de production, via les machines à commande numérique, est une autre piste de croissance, en plus de l’export.
La situation est parfois précaire: la manufacture Maugein, plus vieux fabricant français d’accordéons installé à Tulle, en Corrèze, a été placée en liquidation judiciaire en septembre 2024. Relancée par un ancien salarié avec une masse salariale réduite, la fabrique labellisée entreprise du patrimoine vivant doit rouvrir au public mardi.
Philippe Gault (avec AFP)
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