CLAVIER AVEC TEMPÉRAMENT

Après des Variations Goldberg mémorables, Céline Frisch retrouve Bach. Elle propose un dialogue concentré avec l'auditeur et convainc sans peine par une conception claire et un toucher de rêve.

Les premières mesures du célèbre Prélude en do majeur laissent deviner de quel oeil Céline Frisch va lire ce premier livre : panoramique et scrutateur, toujours dans l’anticipation, assimilant les mesures avec régularité. La texture se montre en effet aérée, claire et homogène. Ce même prélude dévoile également les doigts amenés à feuilleter le cahier : incroyablement souples malgré une allure décidée, capables d’aménager de menues variations de tempo, de faire attendre le premier temps pour mettre en valeur un accord ou un changement de degré. Avec cet appareil d’une redoutable efficacité, l’artiste signe une des versions les plus accomplies d’une oeuvre à la discographie pourtant de haut niveau, de Gustav Leonhardt (Deutsche Harmonia Mundi, 1967) à Kenneth Weiss (CHOC de Classica, Satirino, 2014) en passant par Helmuth Walcha (DG, 1973), Blandine Verlet (Naïve, 1993), Bob van Asperen (Virgin, 1989-1990), Pierre Hantaï (Mirare, 2001-2002), Christine Schorn sheim (Capriccio, 2010) et John Butt (Linn, 2013).
Cette claveciniste au toucher désarmant de naturel (le cantabile du Prélude n° 6) va ainsi rappeler la richesse de cette musique sans jamais se croire obligée de la souligner. Une conception très sûre de l’architecture organise en effet chaque prélude et fugue comme une paire indissociable, avec question et réponse, la première exposant le problème, la seconde le résolvant en une rhétorique toujours limpide.Céline Frisch n’a pas besoin de hausser la voix, de se contorsionner ni de prendre la pose pour se faire entendre : ses doigts restent ses meilleurs porte-parole. Ainsi se gardet-elle d’indiquer les moments graves (Fugue n° 4, Préluden° 8, Fugue n° 12, Prélude n° 24) d’un geste chargé d’intentions, d’amidonner la majesté naturelle d’une fugue (n° 19) ou de forcer le sourire évident d’un prélude (n° 5, mutin et irrésistible).
Si Céline Frisch refuse l’estrade pour s’adresser à l’auditeur, elle sait choisir les mots d’où naîtront de formidables images: la tempête du Prélude n° 2, l’ampleur orchestrale du Prélude n° 17, les pas de danse du Prélude n° 20 ou la grandeur chorale de la Fugue n° 24. Sa maîtrise du clavier lui autorise de légers décalages entre les deux mains pour nourrir le son (Prélude n° 4) sans jamais atténuer la netteté des attaques ni la justesse du trait. Aline Blondiau a su placer ses microphones à bonne distance de façon à laisser le clavecin d’Anthony Sidey et de Frédéric Bal d’après un Silbermann se déployer dans une acoustique naturelle d’église. L’auditeur semble alors installé dans un environnement favorable à une écoute concentrée, en parfait accord avec cette interprétation magistrale.