Chostakovitch par Emmanuelle Bertrand

Emmanuelle Bertrand avoue avoir voulu « un violoncelle presque effrayant, habité par une sorte de transe, un violoncelle très concentré, qui déborde de l’intérieur » pour interpréter ces œuvres de Chostakovitch. Le résultat est autant spectaculaire qu’inattendu.

Rien de plus dissemblable que les trois grandes œuvres pour violoncelle de Dimitri Chostakovitch. La Sonate de 1934 est d’un pur classicisme, le Concerto n° 1 de 1959 d’une ironie féroce et le Concerto n° 2, qu’Emmanuelle Bertrand n’a pas retenu dans ce programme, est un bel exemple de l’étrange onirisme des dernières partitions du compositeur. C’est bien cette diversité esthétique que l’on retrouve dans ce disque, poussée à son maximum. Rarement le Con­certo pour violoncelle n° 1 n’a en effet sonné avec autant de véhémence et de violence sarcastique ; et la Sonate, au contraire, avec une grâce lyrique, un profond sentiment d’apaisement et même, par moments, de fraîcheur. Dans cette œuvre de jeunesse, Emmanuelle Bertrand et son habituel complice Pascal Amoyel ont choisi les options les plus intimistes, les phrasés les plus souples, les échanges les plus délicats, à l’opposé d’une certaine tradition qui tire la partition, peut-être à tort, vers des états plus amers.La belle atmosphère du studio Teldex de Berlin permet à leur interprétation de pleinement s’épanouir. Avec le Concerto pour violoncelle n° 1, la soliste déclare avoir voulu " un violoncelle presque effrayant, habité par une sorte de transe, un violoncelle très concentré, qui déborde de l’intérieur, amenant à la grande cadence puis au finale délirant ". Conçu, on le sait, avec le charisme de Mstislav Rostropovitch, le dédicataire, en tête, ce concerto, " si éprouvant physiquement, va aux limites des possibilités de l’interprète, c’est une sorte d’exploit, d’effort surhumain, de course à l’abîme. " Emmanuelle Bertrand accomplie toutes ces idées avec maestria. D’abord, une nouvelle fois, grâce à la prise de son, réalisée dans une acoustique à la fois rayonnante et enveloppante, avec un très beau legato " naturel " et une précision idéale. La profondeur de ce violoncelle, son habituelle richesse de sonorité est idéalement rendue. Ensuite parce que l’accompagnement acéré de Pascal Rophé, à la tête d’un très bon Orchestre de la BBC du Pays de Galles, confère au Con­certo op. 107 une impériosité qui lui va bien. Les couleurs crues des différents pupitres, leurs attaques franches, les rythmes implacables répondent à l’intensité du jeu d’Emmanuelle Bertrand. Voilà sans doute la vision le plus ouvertement " moderniste " de la ­partition, qui renouvelle les approches de référence signées Mstislav Rostropovitch, Arto Noras ou Natalia Gutman.Harmonia Mundi a décidément de la chance avec la musique de Dimitri Chostakovitch : après les deux passionnants volumes pianistiques avec Alexandre Melnikov (Préludes et Fugues puis Concertos), voici une nouvelle réussite exceptionnelle, qui signale la métamorphose de l’identité du violoncelle chez le compositeur russe. On attend désormais une suite à ce disque, avec le Concerto n° 2 et, pourquoi pas, le Trio.
Dimitri Chostakovitch
(1906-1975)
CHOC
Concerto pour violoncelle n° 1. Sonate pour violoncelle et piano. Moderato pour violoncelle et piano
Emmanuelle Bertrand (violoncelle), Pascal Amoyel (piano), Orchestre national de la BBC du Pays de Galles, dir. Pascal Rophé
Harmonia Mundi HMC902142. 2012. 63′ Nouveauté