Martha Argerich : « Je n’ai jamais dirigé ma carrière »

Elle a l'étoffe des mythes. Ses enregistrements de Schumann, Liszt ou Chopin sont historiques. Mais si Martha Argerich est une légende, c'est qu'elle cultive depuis toujours, autant que des dons pianistiques phénoménaux, une éthique d'absolue liberté.

Vous avez dit un jour aimer le piano, la musique, mais pas la carrière. Qu’en est-il aujourd’hui ?
C’est toujours pareil. La carrière, c’est une espèce de course contre le temps. Enfin, c’est un peu bizarre de dire ça parce qu’il y a beaucoup de musiciens désespérés, qui voudraient qu’on les engage… Alors on se sent un peu coupable.
On a l’impression que la découverte de vos dons a été plus un souci qu’une joie…
Mes parents, mes profs attendaient beaucoup de moi, mais je crois que j’avais surtout trop d’exigence vis-à-vis de moi-même. En plus, les autres enfants me regardaient de travers. J’avais les cheveux courts ! Ils se moquaient de moi pour ça.
En regardant en arrière : vos disques, vos concerts… Est-ce que vous avez l’impression d’avoir construit quelque chose ?
Non, je n’ai pas ce sentiment. Si ce n’est pas quelque chose que je viens de faire, il me semble que ce n’est pas à moi que c’est arrivé. C’est comme une autre personne. Oui, évidemment, je sais que ça m’est arrivé, mais je ne le sens pas profondément. Et puis on peut toujours faire mieux. Qu’est-ce que ça signifie d’être une pianiste et de donner des concerts ? Je regrette vraiment de ne pas avoir appris l’art de l’improvisation. Mais bon, je suis toujours vivante ! Il est possible que j’apprenne à le faire un jour.
Votre jeu comporte une grande part de créativité. Vous improvisez à votre manière. Ressentez-vous cela ?
Parfois. Les jours heureux. Il y a des surprises. Les gens parlent toujours de ce genre d’impression que je donne. Mais quand j’écoute ce que je fais, je trouve cela plutôt carré !
On a souvent dit que vous étiez rebelle, insaisissable, alors que vous avez un côté très classique.
Quand je joue, il y a quelque chose qui me prend malgré moi. Ce n’est pas que je veuille faire ça ou ça, non. Il y a d’autres choses qui se passent…
Emmanuel Krivine dit de vous : "Elle ne sait rien, mais elle sait tout."
C’est ça… [Rires.] C’est peut-être ça.
Vincenzo Scaramuzza, votre professeur, disait que vous aviez une main faite pour le piano…
Ah ! bon, je ne savais pas. C’était sans doute pour embêter Bruno Leonardo Gelber. Nous étions les deux seuls enfants dans sa classe. Il avait des tendances sadiques. À moi, il me disait : "Gelber est devant vous. Il va bien plus vite…"
Plus vous jouez une œuvre…
… plus on trouve, oui, bien sûr, parce que c’est inépuisable, la musique. Bien sûr, on peut aussi tomber dans la routine, on peut aussi s’imiter soi-même. C’est une tentation, surtout si l’on pense que c’était très bien réussi la fois d’avant. Mais bon, chaque jour qui se lève est différent.
Est-ce que votre jeu a évolué ?
Je ne sais pas. J’espère. Quelquefois, on me dit que c’est mieux. Surtout les personnes avec lesquelles j’ai une intimité musicale comme Nelson Freire. Avec lui, on peut parler de nos différences. Ce qui est important, c’est de conserver une certaine authenticité. C’est très subtil et très difficile à conserver.
Et votre carrière ?
Ma carrière ! Je n’ai jamais dirigé ça. [Rires.] Et ma vie ! Les choses importantes ne se sont pas passées parce que je les avais prévues ou planifiées… D’avoir un enfant, par exemple. Ça s’est passé comme ça. Dans mon enfance, j’étais plus structurée. À seize ans, j’ai voulu passer le concours de Genève parce que Friedrich Gulda l’avait remporté. Et puis, ça s’est arrêté là. Je voulais aller à la découverte de la vie. D’ailleurs, c’est toujours ma manière de voir les choses. C’est pour cela que je n’aime pas recevoir des hommages ou des prix pour mon parcours parce que ça appartient au passé. Je pense que le sens de la vie, c’est une découverte permanente. Jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus… de vie.
On dit que vous ne travaillez pas. C’est un mythe ?
Non, j’ai besoin de travailler, bien sûr. Bon, si je n’ai pas de concerts, je peux rester sans rien faire. Mais je travaille plus aujourd’hui qu’autrefois. Je me mettais dans des états de panique. J’arrivais à oublier que je devais donner un concert et je m’en rappelais brusquement trois jours avant… C’est très éprouvant pour le système nerveux.
Parlons un peu des compositeurs. Schumann !
Sa musique me touche très directement… Une spontanéité, une pureté. Et aussi, bien sûr, la folie, le changement d’humeur. Je peux pleurer. Quand je le joue, j’ai les larmes aux yeux.
Yves Nat disait que Beethoven était un dieu et Schumann, un ami.
Ah ! oui, c’est possible. Il a une imagination folle, il ouvre des mondes, il a son langage à lui, on ne peut pas le confondre. Un ami de l’âme, oui. Mais c’est trop mystérieux… Ils nous ont tellement donné, tous ces compositeurs, c’est très émouvant. Nous, les interprètes, nous devons ressentir quelque chose de très fort avec notre sensibilité actuelle, malgré tous les bruits, les distractions, la technologie… Les compositeurs avaient plus d’espace pour développer leur propre spiritualité. Nous avons très peu d’espace.
Vous avez toujours eu un problème avec Mozart !
[Rire.] Le père de Daniel Barenboim m’avait dit un jour en voyage : "C’est très bien ce que tu fais ; pourquoi tu réfléchis ? Joue !" Gulda me disait la même chose : "Dès que tu penses, ça commence à foirer."
Les pianos, vous les considérez comme des êtres vivants ?
C’est vrai ! Chez moi, ils ne sont pas toujours commodes. Quand ils ne m’aiment pas, je ne les touche pas. Sur scène, on rencontre parfois des pianos très antipathiques. Alors on se dit : d’autres ont joué dessus, alors moi aussi. Et il faut chercher…
Et Chopin ? Vous serez cette année dans le jury du concours de Varsovie…
Chopin est terriblement difficile. Il y a longtemps que je ne l’ai pas joué… C’est mon amour impossible. Il est très jaloux.
Et Liszt ? Vous avez une photo de lui sur votre piano !
Il était d’une grande beauté ! Et possédait un caractère extraordinaire. Un très grand compositeur, un virtuose hors du commun et une personne merveilleuse. Il a pu réaliser tellement de choses contradictoires, soi-disant. Il était profondément religieux et don Juan en même temps. Et il a protégé tellement d’autres musiciens.
Et vous, avez-vous conscience de votre beauté ?
Je n’ai jamais été belle. J’ai toujours été "moyenne jolie" comme disait ma fille Annie, la fille de Charles Dutoit. Quand elle avait six ans, je lui avais dit : "Annie, tu es très belle !" Elle m’avait répondu : "Maman, je ne veux pas être très belle, je veux être moyenne jolie comme toi !"
Vous aviez la réputation d’être une mangeuse d’hommes, une vamp…
Je n’ai jamais été ça. Vraiment. C’est peut-être que j’étais très myope. Je ne portais pas de lunettes, j’avais un regard bizarre avec les yeux plissés. Et puis je fumais beaucoup et j’étais très pâle, je portais toujours du noir, avant la mode lancée par Juliette Gréco. Et je jouais beaucoup d’octaves très vite.
Vous vivez entre Bruxelles et Genève. Vous maîtrisez bien la langue française.`
J’ai toujours adoré la langue française depuis l’adolescence. Pas seulement à cause d’André Gide, des peintres impressionnistes. J’avais accroché la signature de Debussy au-dessus de mon lit : "Claude Achille"… J’aimais beaucoup Sartre, Beauvoir, Sagan à une époque. J’avais quinze ans. Et puis Ravel !
Vous n’êtes pas attirée par l’enseignement ?
Je n’en ai aucune expérience et cela ma paraît très difficile. J’ai un très mauvais souvenir, quand j’avais trente ans, à Sienne, en Italie. Il fallait que je choisisse les élèves. J’ai dit : non, il faut les prendre tous. Je voulais quelque chose de démocratique. Ça n’a pas marché, bien sûr. J’étais paniquée et je me suis sauvée. Moi, j’aime faire les choses en groupe. Je n’aime pas être le centre de quoi que ce soit. Je suis très admirative des master classes de Daniel Barenboim avec les sonates de Beethoven. Je trouve ça merveilleux. Il est un musicien complet. J’ai aussi un ami, Fou T’Song, un extraordinaire pédagogue.
Il vous manque un peu d’autorité.
Ah ! ça je n’en ai pas du tout. Avec mes enfants non plus. Je n’aime pas qu’on soit autoritaire avec moi et je n’aime pas obéir.
Vous avez gardé quelque chose de l’enfance et en même temps vous étiez mûre très tôt.
Je m’opposais à mes parents parce que je demandais toujours : "Pourquoi ?" Je voulais tout comprendre et on ne me disait pas tout. Je me sentais à la fois reine et esclave.
Qu’est-ce que c’est un artiste pour vous ?
C’est quelqu’un qui est à la recherche du beau, qui essaie d’exprimer l’esprit de son temps mais qui devance aussi son époque. Avec des moyens artistiques, bien sûr, et scientifiques aussi.
Quels sont pour vous les grands artistes de notre temps ?
Je pense à Friedrich Gulda. C’est un pianiste qui à vingt-quatre ans a joué toutes les sonates de Beethoven, qui faisait du jazz, qui composait. Et Rostropovitch. Il a fait énormément pour la musique de son temps. Gidon Kremer aussi. Mais le héros de la communication, évidemment, c’est Bernstein ! Il y a aussi Daniel Barenboim : ses préoccupations sociales, politiques, et bien sûr c’est un immense musicien. Il n’est pas dans sa tour d’ivoire.
Qu’est-ce qu’on pourrait dire pour finir ?
Il faut que j’aille travailler. [Rires.]
Vous serez toujours pianiste ?
Je ne sais pas quoi faire d’autre. Bon, je suis une grand-mère aussi. Vous avez une suggestion ? Quelque chose qui puisse m’ouvrir des horizons différents.