Le « Concerto pour piano n° 4 » de Beethoven

Voici l’une des pièces maîtresses du répertoire, dans laquelle nous avons choisi de confronter les meilleures versions récentes… avec des révélations à la clé.

Chacun possède sa version favorite des concertos de Beethoven, surtout du Concerto n° 4, une œuvre à la fois virtuose et secrète qui sollicite une écoute intime. Parmi les références du passé, il est à parier que celles signées Backhaus (Decca, deux versions), Kempff (avec Leitner – DG), Arrau (avec Haitink de préférence ou Colin Davis – Philips) ou Pollini (avec Böhm – DG) remporteraient les suffrages des auditeurs de cette écoute en aveugle. Ces dernières années, de très nombreux pianistes ont à leur tour enregistré le Concerto op. 58 : plus de vingt nouvelles versions sont ainsi apparues en un laps de temps assez court. C’est parmi celles-ci que nous avons décidé de faire notre sélection pour cette écoute en aveugle.
L’intégrale de Maurizio Pollini et de Claudio Abbado pour DG doit être considérée comme un important repère dans la discographie. En 1992 et 1993, ces deux éminents artistes donnaient à la Philharmonie de Berlin un cycle alors présenté comme l’un des temps forts de l’après-Karajan. Souvent rééditée, cette version nous servira de balise. Autre enregistrement de grande classe, celui proposé par Mitsuko Uchida et Kurt Sanderling avait également été unanimement salué lors de sa parution en 1998. Cette intégrale surtout réputée pour son Concerto " L’Empereur " apollinien tiendra-t-elle toutes ses promesses dans le Quatrième ? Écartées de la sélection pour l’écoute finale, les versions Schiff/Haitink (Teldec, 1994), Zacharias/ Jordan (" live " de 1994 – Cascavelle), Oppitz/Janowski (RCA, 1996), Ciccolini/Ceccato (Frame, 2001), Buchbinder (ORF, 2006), Pletnev (DG, 2007), Kissin/Davis (EMI, 2008), Guy/Jordan (Naïve, 2008), ou Goode/Fischer (Nonesuch, 2009), de qualité très variable, ne peuvent prétendre à une telle cohérence.Au tournant des années 1990-2000, la mode a changé. Aux tentatives classiques à la Pollini/ Abbado succèdent les visions chambristes ou… iconoclastes. Ainsi, chacune à leur manière, les intégrales signées Brendel/Rattle (Philips, 1999), Aimard/Harnoncourt (Teldec, 2003) ou Bronfman/Zinman (Arte Nova, 2005) cherchent à bouleverser les conventions. À Vienne, la rencontre entre un vieux maître autrichien (Brendel), un chef inventif (Rattle) et un orchestre de référence (le Philharmonique) annonçait une nouvelle manière. À Zurich, Bronfman/Zinman visaient la modernité, faite de clarté, d’éloquence et d’intégrité. Jusqu’à la neutralité ? L’écoute nous le dira. L’indifférence, voilà bien un défaut que l’on ne peut reprocher à Nikolaus Harnoncourt. Sur la lancée de ses symphonies révolutionnaires avec le Chamber Orchestra of Europe, le grand chef a conclu son cycle Beethoven en 2003 avec les concer­tos pour piano. Pierre-Laurent Aimard est-il pour lui le partenaire idéal ?
Les autres versions tirées d’intégrales " chambriste ", avec de petits orchestres, ne nous ont malheureusement pas convaincus. Elles sont trop neutres (Simon/ Belohlavek – Wald Press, 2000), Berezovsky/Dausgaard (Simax, 2005) et Barry Douglas (Satiri­no, 2005), inabouties (Brau­tigam/ Parrot – Bis, 2008) ou carrément hors sujet (Mustonen – Ondine, 2009 – ou Afanassiev/Soudant – Oehms, 2002).
Restent les versions " hors inté­grale ". Pour l’écoute finale, nous sélectionnons les Quatrièmes Concertos d’Hélène Grimaud, à coup sûr originale (Teldec, 1999), Jean-Marc Luisada, trop méconnu (RCA, 2007), et Lang Lang (DG, 2007) qui, lors de sa parution, avait divisé la rédaction de Classica avec un " pour et contre ".Enfin, mentionnons deux parutions sur instruments d’épo­que, impossibles à intégrer à cette écoute pour des raisons de cohérence : Levin/Gardiner (Archiv, 1998) restent la référence en la matière, mais l’expérience la plus radicale a été tentée par Arthur Schoonderwoerd (Alpha, 2004) et son petit ensemble Cristofori.

LES HUIT VERSIONS

La première déception de cette confrontation à l’aveugle est venue de… notre version de " réfé­rence " : Pollini/Abbado. Nous l’avons même rejetée dès le premier mouvement. Les raisons de ce désamour ? L’orchestre d’abord. " Une "grosse machine" aux basses charnues " (SF), au geste " souple et élégant " (ET) mais " manquant d’élan " (BD) et de personnalité. La prise de son peu aérée ne favo­rise pas les cordes du Philharmo­ni­que de Berlin, " trop neutres " (SF et BD), voire " étroites " (ET), tout comme le jeu de Pollini, " bien énoncé " mais finalement " banal " (SF), et non sans défauts (les aléas du " live ", avec quelques traits savonnés…). Une vision cohérente mais beaucoup trop banale pour s’imposer.
Le couple Grimaud/Masur, lui, ne s’accorde pas. Certes, dans le premier mouvement, les deux artistes proposent un Beethoven " tourmenté, véhément, héroïque " (BD). Les trois auditeurs s’accordent à reconnaître le piano d’Hélène Grimaud " racé ". Il doit faire face à un orchestre " compact " (SF), trop " lourd " (ET et BD). Le deuxième mouvement confirme malheureusement le désaccord entre les deux artistes. La partition soliste, jouée " amoroso " (SF), avec " tact " (ET) et " sensibilité " (BD), affronte un mur orchestral infranchissable. Le Philharmonique de New York " écrase tout " (SF). Résultat ? Selon ET, qui résume la déception générale, " c’est tout sauf un concerto "… Dommage !
L’écoute de la version Bronfman/ Zinman intéresse et déconcerte en même temps. On est tout de suite pris par un tempo vif, un élan et une clarté réjouissants. Cepen­dant, tout cela reste " dur " (SF), " peu habité " (BD) et " sans lyrisme " (ET). Comment, dès lors, situer le piano ? Bronfman possède indéniablement un " beau toucher " (BD), une " forte person­nalité " (SF), mais " la sauce ne prend pas " (ET) faute d’un véritable dialogue entre les protagonistes. Le jeu de questions-réponses, problématique dans le premier mouvement, est absent du deuxième. Face à un piano finalement " sans émotion " pour ET, Zinman ne parvient pas à trouver le ton adéquat. Faute de cohérence, cette version ne tient pas ses promesses.
Le débat autour de l’enregistrement Brendel/Rattle est acharné. ET adore la " poésie " de l’introduction, la " précision rythmique " du chef, le mélange de " grandeur et de mystère " de cette version, son " lyrisme sans emphase ", partagé par le pianiste. SF et BD sont, pour leur part, plus réservés. Pour l’un, " trop d’expression tue l’expression " : Brendel et Rattle ne proposent pas de ligne directrice à leur interprétation. Pour l’autre, " on a enfin un vrai duo, mais qui man­que de simplicité ". ET apprécie autant le deuxième mouvement que le premier. Il y voit " une opposition frontale " entre un orchestre arrogant et un piano très sensible. Au contraire, SF rejette cette approche selon lui " caricaturale ", où l’orchestre refuse d’exprimer quoi que ce soit. BD est plus encore déçu par le troisième mouvement, gâché selon lui par la volonté de faire un sort à chaque note. ET conclut : " une version inégale, qui a ses beaux moments ".
On ne s’attendait pas à retrouver la version Luisada/Franck en si bonne compagnie, et pourtant ! Dans le premier mouvement, les louanges sont unanimes. La prestation du Philharmonique de Radio France est jugée " somptueu­se " par SF, " noble, équilibrée, magistralement phrasée " par BD. Les échanges piano-instruments y sont " magnifiques ". ET, légèrement moins enthousiaste, juge cette approche " plus travaillée que vécue ". Une tendance qu’il trouvera problématique dans les deuxième et troisième mouvements. Pour ET, cette version bien faite, trop " démonstrative ", manque de " sincérité ". De son côté, SF apprécie la " simplicité " de cette approche d’une grande clarté. BD résume : " une interprétation proche de la perfection, à laquelle manque un peu de chaleur, d’émotion, d’engagement ". Une belle surprise au demeurant.

Lang Lang s’amuse

Parmi nos trois versions de tête, celle d’Aimard/Harnoncourt est à coup sûr la plus déstabilisante. Un effectif réduit, un orchestre moderne ayant tiré les leçons des instrumentistes " baroques " (le Chamber Orchestra of Europe, au jeu sans vibrato) : ici, la musique sonne différemment ! SF, qui regrette une prise de son moyenne, aime cette conception chambriste, où piano et orches­tre fusionnent. BD perçoit " tout un théâtre ", une approche " opératique " où la partition chante comme nulle part ailleurs. ET analyse autrement : pour lui, les musiciens cherchent à reproduire " l’esprit d’improvisation " en vigueur au temps de Beetho­ven : " bien vu et convaincant " ! Cependant, au fil de l’écoute, les auditeurs seront décontenancés par l’aspect " décoratif " un peu systématique de cette version : à force de vouloir surprendre, ne fi­nit-elle pas aussi par lasser ?
Contraste total avec Lang Lang et Christoph Eschenbach ! Là, aucune tentative pour reproduire une esthétique " d’époque ". Les deux artistes envisagent Beethoven comme une pièce virtuose du grand répertoire, sans se poser de questions. Ainsi, le premier mouvement devient " ludique " (SF), " sensuel " (BD). C’est " épous­tou­flant " pour ET, qui admire l’orchestre " à la Karajan " (il s’agit de l’Orchestre de Paris !) et un pianiste " qui peut tout faire et s’en amuse ". Une esthétique trop facile ? Pourtant ET est " ému " par le deuxième mouvement, SF stupéfait par la " présence physique " du troisième. BD est un peu décontenancé par le manque d’uni­té et de scrupules de cette appro­che, qui semble parfois confondre Beethoven et Rachmaninov, mais il doit rendre les armes : " quel plaisir d’écoute ! "

Uchida irrésistible

Finalement, Mitsuko Uchida et Kurt Sanderling remportent haut la main cette confrontation. Leur hauteur de vue les place au-dessus du lot : c’est " une vision universelle " (SF), " un Beethoven de notre temps " (ET), " la grande synthèse que l’on attendait " (BD). SF admire particulièrement la qualité des pupitres de l’Orches­tre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, le ton " sobre ", le déploiement de puissance " sans forfanterie " et l’entente parfaite avec la pianiste, elle aussi " impériale ". Qu’ajouter ? Un " lyrisme " irrésistible pour BD, une " vision très mature de ce que doit être la virtuosité beethovénienne " selon ET. Sans conteste et sans réserve aucune, cette version rayonnante s’impose comme la référence moderne.

LE BILAN

1. UCHIDA / SANDERLING
1 CD Philips 446 082-2
1998
2. LANG LANG / ESCHENBACH
1 CD + 1 DVD DG 00289 477 6719
2007
3. AIMARD / HARNONCOURT
14 CD Teldec 2564 63779-2
2003
4. LUISADA / M. FRANCK
1 CD Sony 88697 028302
2007
5. BRENDEL / RATTLE
3 CD Philips 462 781-2
1999
6. BRONFMAN / ZINMAN
1 CD Arte Nova 82876 64010 2
2005
7. GRIMAUD / MASUR
1 CD Teldec 3984-26869-2
1999
8. POLLINI / ABBADO
3 CD DG 477 7244
1994