Le Concerto pour flûte « Il gardellino » d’Antonio Vivaldi

L’audition du « Chardonneret » témoigne de la richesse des interprétations possibles en matière d’ornementation, de tempos et de phrasés.

Le goût du public et des interprètes pour la musique d’Antonio Vivaldi, louée de son ­vivant, oubliée puis redécouverte tout au long de la première moitié du XXe siècle, ne semble pas devoir s’affadir avant longtemps. Dans le sillage des quatre célèbres Saisons de l’Opus 8, trois concertos dominent la production discographique vivaldienne : pour deux trompettes, en do majeur RV 537, et pour flûte, opus 10 n° 2 RV 439 (" La Nuit ") et n° 3 RV 428 : " Il gardellino ", en français " Le Chardonneret ". Cela surprend car, après le violon, le basson et le violoncelle ont été beaucoup plus sollicités par le compositeur. Les Concertos pour luth RV 93, pour quatre violons et violoncelle RV 580 et pour deux mandolines RV 532 n’arrivent qu’ensuite, devant le Gloria cher à tous les chœurs. Très loin derrière, nous ne trouvons même pas vingt intégrales de l’Opus 10, dont les trois derniers numéros sont rarement enregistrés seuls.
La flûte traversière doit beaucoup à Vivaldi. En 1727, il l’emploie pour la première fois dans son opéra Orlando furioso. L’année suivante, il la hisse à la place d’honneur en réunissant pour elle six Concertos op. 10, les premiers de son histoire sous cette forme et de cette envergure. Publiés à Amsterdam, ils sont diffusés à travers l’Europe et remarqués pour leur originalité et leur valeur par Joachim Quantz, compositeur, flûtiste virtuose et essayiste. En général découpé en trois mouvements et accordant un rôle prépondérant, souvent virtuose, au principal interprète, le concerto pour soliste créé par Torelli, issu du concerto grosso de Corelli, s’impose grâce à Vivaldi et Albinoni. Parmi les près de huit cents œuvres du prêtre roux, on dénombre plus de cinq cents concertos, dont certains sont incomplets, perdus, recomposés, cités ailleurs, empruntés ou ­attribués sans certitude. Si le musicien est aisément reconnaissa­ble, ses œuvres, malgré les passerelles reliant les unes aux autres, témoignent d’une grande diversité. Vivaldi compose vite, à la demande et sans répit, et s’en vante. Sa soif d’écrire, les opportunités qui lui sont offertes et ses interprètes lui permettent de satisfaire l’esprit vénitien de l’épo­que, festif, musical, vorace de créations, soumis à l’éphémère et aux modes passagères.
" Le Chardonneret " (" Gardelino " ou " Gardellino " autrefois, " Cardellino " en italien moderne) l’illustre. Allegro, Cantabile et Allegro s’y succèdent dans un style dépouillé qui a oublié les audaces de " La Nuit ". On trouve pour la première fois, au début du premier mouvement, une cadence passériforme écrite pour la flûte. La popularité du con­certo, RV 428, P 155 ou F. 6/14 selon les classifications, repose sur la simplicité et la qualité de sa facture, sa cadence, son mouvement lent, son titre et la gloire de son auteur. Une seconde version RV 90 existe en quintette et une première évocation apparaît dans " L’Été " des Quatre Saisons.

Pionniers

Bien qu’une certaine confusion règne entre les trente-quatre concertos avec flûte traversière, les dix-huit avec flûte à bec et les quatre pour petite flûte, " Le Chardonneret " est bien destiné à la première, mais sa tessiture, l’usage ancien et la relative parenté des deux instruments d’alors autorisent l’emploi de la seconde. Au total, nous estimons que la centaine de versions originales de l’œuvre enregistrées à travers le monde depuis soixante ans sera bientôt atteinte.
Lucien Lavaillotte, accompagné par le clavecin de Marcelle Lacour et l’orchestre d’Edvard Fendler, grave le 8 juin 1939 pour Pathé, sur 78 tours, le premier " Chardonneret " de l’histoire du disque, jamais réédité. Dix lon­gues années plus tard, Pasquale Rispoli suit son exemple avec le Collegium musicum italicum de Renato Fasano (Cetra 1949), puis André Jaunet avec le Collegium musicum de Zurich dirigé par Paul Sacher (archives BBC 1950). Tous deux réenregistrent l’œuvre en 33 tours (respectivement EMI 1962 et DG 1957). L’essor des vinyles, que nous ne citerons pas tous, confirme le succès du " Char­donneret ". En Italie, Gastone Tassinari et I musici virtuosi di Milano le gravent avec une première intégrale de 18 concertos pour flûte du compositeur (Vox 1961), puis Severino Gazzelloni et I musici (Philips 1968). En France, Jean-Pierre Rampal l’interprète à plusieurs reprises avec l’Orchestre de chambre de Louis de Froment (Classic ca 1950), l’Orchestre de la Sarre et Karl Ristenpart (DF 1954 Premiers horizons), I solisti veneti et Claudio Scimone (première intégrale française de 19 concertos pour flûte, Erato 1966 puis CBS 1982) ; Christian Lardé l’enregistre deux fois (Club du disque, Pathé-Marconi 1956 puis Crown 1975), comme, plus tard, Maxence Larrieu (Cassiopée ca1970 puis IPG 1976) ; citons également Michel Debost (EMI), Luc Urbain (Calliope), etc. Aux États-Unis, on citera Samuel Baron (Bell AS ca1959), le grand Julius Baker (Vanguard ca1966) ou Eugenia Zukermann (CBS 1980). Parmi les autres pays, le cas du Royau­me-Uni est intéressant, car trois flûtistes proposent des versions radicalement différentes : colorée avec James Galway (RCA 1983), plus classique avec William Bennett (EMI 1986) et baroque avec Stephen Preston (Decca-L’oiseau-lyre 1977). Enfin, Frans Brüggen livre à la flûte à bec baroque une version très libre en 1979 (Seon RCA + Sony) et Aurèle Nicolet, à la traversière, après une première version (Intercord ca1976), en propose une seconde avec cadence moderne osée (Philips 1986). De cette époque, nous avons retenu les versions de Severino Gazzeloni – pour sa poésie et l’investissement des musiciens -, Maxence Larrieu – pour sa finesse, son esprit et les qualités de jeu du soliste -, Stephen Preston – pour sa couleur et comme témoignage d’un jeu baroque sans outrances – et James Galway – pour sa vitalité et sa munificence.

L’ère du CD

L’extrême diversité des interprétations frappe d’un label à l’autre et parfois dans un même catalogue. Tout sépare les musiciens, de la lecture de la partition et la durée (de moins de 8 à plus de 10 minutes) jusqu’aux instruments retenus, certains se tenant trop sagement à l’écart de limites que d’autres, improvisant sans retenue, franchissent allègrement. Des premières années du CD, retenons les noms de Peter-Lukas Graf, Andrea Griminelli, Alain Marion, Philippe Racine, Kenneth Smith, Wissam Boustany et Robert Stallman (traversière moderne), Lisa Beznosiuk (traversière baroque) et Michala Petri (flûte à bec). Ces quinze dernières années, la production augmente. Parmi les flûtistes à bec, Giovanni Antonini (Teldec-Warner), Dan Laurin (Bis), Sébastien Marq (Opus 111), Dorothée Oberlinger (Marc-Aurèle) et Maurice Steger (Claves) optent pour l’innovation ou une grande liberté, tandis que Laszlo Kecskemeti (Naxos), Charles Limouse (Accord) et Christian Mendoze (Intégral) restent plus classiques. Citons encore Pier Adams (Cala), Horatio Franco (Guild), Héloïse Gaillard (Naïve), Frédéric de Roos (HM), Conrad Steimann (Divox)… À la traversière baroque, on trouve Konrad Hünteler (MDG 1995), Claire Guimond (early-music 2006) et une nouvelle référence, Jed Wentz (Challenge, Brilliant 1992). Hélas, Barthold Kuijken n’enregistre de Vivaldi que des concertos rares (Opus 111). À la traversière moderne se distinguent les partisans d’un jeu traditionnel adapté à l’instrument actuel et les chercheurs marqués par le jeu baroque. Parmi les premiers, citons Mario Ancillotti (Camerata ca 2005), Jean-Louis Beaumadier (Calliope 1999), Marzio Conti (Nuova era ca1994), Bela Drahos (Naxos 1995), Zoltan Gyöngyössi (Laserlight 1994), Sefika Kutluer (Gall ca2005), Kurt Redel (Saint-Clair 2004), Peter Verhoyen (Etcetera 2004) et parmi les chercheurs, citons Patrick Gallois (DG 1992), Jacques Zoon (Bona nova 1997) et Emmanuel Pahud (EMI 2005). Parmi l’ensemble des versions sur CD, on ajoutera les noms de Dambrine, Gosser, Hall, Haupt, Linde, Magnin, Öhrwall, Rothert, Rovatkay, Simion, Stinton, Stivin, Tast, Tucker, Valek, Veilhan etc. De l’ère du CD, nous avons retenu les versions de Michala Petri – pour la maîtrise de la soliste et de l’orchestre -, Jed Wentz – pour sa compréhension profonde de l’œuvre, son sens du risque et ses couleurs -, Sébastien Marq – pour son audace et com­me représentant d’un courant d’interprétation baroque -, et Emmanuel Pahud – pour son intelligence, son sens de l’ensemble comme du détail et son pari gagné d’adaptation baroque à la flûte moderne.

Audition en aveugle

Afin de juger des interprétations et non des instruments joués (flûtes traversières et à bec modernes ou baroques), les disques sélectionnés sont diffusés en aveugle selon un ordre aléatoire. La diversité des huit versions surprend tellement les caractères, le rôle des différents instruments, la place réservée au soliste, les sonorités, les tempos, les phrasés, l’ornementation et les prises de son diffèrent. Stravinsky affirmait que Vivaldi avait composé six cents fois le même concerto ; PD conteste son propos et souligne combien l’audition du " Chardonneret " témoigne de la richesse des interprétations possibles. Une autre surprise réside dans la convergence de vue, à quelques détails près, des trois participants à l’audition, démontrant qu’une interprétation, aussi subjective soit elle, doit pour s’imposer, au-delà du talent, respecter certaines lois qui relèguent au second plan nature des instruments, esthétique et mode.

Réserves

Dans la version des Virtuoses de Moscou dirigés par Vladimir Spivakov, la tessiture de la flûte à bec de Michala Petri, au diapason moderne, est trop aiguë. Le chardonneret, passée la sympathique et tendre rusticité première (ET), devient un drôle d’oiseau bien haut perché (PD), au registre de serinette (PG), qui atteint des limites suraiguës dans l’Allegro final (ET). L’orchestre, aux qualités évidentes (PG), est relégué au second plan (ET), réduit à l’état de faire-valoir d’une soliste (PD) dont on note l’indiscutable maîtrise technique et sonore (PG). Uniformité des couleurs (ET), linéarité du phrasé (PG) et ajout d’une cadence dans le troisième mouvement sont regrettés. La surcharge ornementale masque un manque de chaleur (ET) et, poussée à l’extrême dans le Cantabile, lasse les trois auditeurs, évoquant plus un exercice de style qu’une interprétation (PG).
Avec des instruments baroques, Sébastien Marq à la flûte à bec et l’ensemble Matheus de Jean-Christophe Spinosi, d’un effectif plus réduit que le précédent, proposent une charmante version de salon (ET), hélas ponctuée d’effets évoquant la musique rock (PD), pesante dans le deuxième mouvement et trop spectaculaire dans le troisième (ET), exagérément précipité (PG). Le timbre paraît parfois désagréable (ET) dans cette version saccadée et caricaturale (PD) dont la sécheresse ressort avant tout (ET), accentuée par les batteries des cordes (PG), véritables coups de boutoirs très en vogue à la fin du siècle dernier selon PD, qui déplore le manque de naturel d’une interprétation semblant épouser des impératifs de marketing.
À l’inverse, la version policée de Stephen Preston à la flûte traversière baroque et de l’Academy of Ancient Music de Christopher Hogwood souffre, malgré la qualité des timbres, d’une absence de surprises et d’un excès de lenteur caractérisant chaque mouvement. Les interprètes, prenant leur temps comme Celibidache en avait coutume mais comme un chardonneret ne saurait le faire (PD), livrent une version plus soucieuse de la lettre que de l’esprit, peu ornementée et équilibrée, mais dénuée de fantaisie et trop sage (PG), dont un certain bon goût ne peut dissimuler le jeu trop à plat du soliste, la pesanteur qui s’accentue au fur et à mesure, la lourdeur de certaines basses (ET), un accompagnement frisant le ridicule dans le troisième mouvement (PD) et la placidité rythmique (ET).

D’un grand intérêt

Très crédible, la plus ancienne des versions sélectionnée, signée Severino Gazzelloni et I Musici, retient l’attention quarante ans plus tard grâce à son bon goût, son élégance, sa générosité et son inspiration. Malgré un académisme prononcé (ET) et un Cantabile plus proche de Mozart que de Vival­di (PD, ET), le style est remar­quable et la flûte sensible malgré une sonorité manquant de finesse et de netteté d’attaques (PG). L’orchestre paraît aujourd’hui trop lourd (PD, PG) et la prise de son datée, sinon désastreuse (PD).
Riche en caractère mais ne cherchant pas à surprendre inutilement, impétueuse et servie par une sonorité raffinée et colorée (PG), la version de Maxence Larrieu et de l’Orchestre du Festival du Grand Rué séduit, danse et chante grâce à une flûte proche de la voix humaine (ET), bien que tout y semble trop prévisible (PD). L’ornementation est sou­ple, le Cantabile fait l’unanimité malgré un clavecin parfois dérangeant (ET) et quelques plans se disputant la vedette (PD). On remarque dans le Finale virtuose la vitesse des trilles et la légèreté du détaché caractéristiques de l’interprète (PG), l’équilibre des plans (PD), mais son caractère trop démonstratif, trop rôdé, et un certain laisser-aller rythmique (ET) suscitent une certaine réserve sans toutefois effacer la séduction de l’ensemble (PD).

Incontestable

James Galway et le Nouvel orchestre de chambre irlandais placé sous sa direction retiennent tout particulièrement l’attention. Nerveuse et présentant des plans bien étagés (PD), plaisante et libre, cependant trop policée et pas assez italienne (ET), leur version fait entendre une flûte somptueuse et chantante d’une présence remarquable et aux qualités multiples, du détaché aux dynamiques (PG). La cadence est volubile (PG), le Cantabile poignant (ET) et le désir de communiquer évident (PD). Le Finale éblouit (PG), mais l’oiseau montre trop ses belles plumes et l’orchestre demeure trop en retrait (ET).
À la flûte baroque et à la tête de l’ensemble Musica ad Rhenum, Jed Wentz s’impose en réalisant une antithèse des autres versions (PD). Les instruments d’époque, magnifiquement enregistrés, favorisent le mélange des timbres (ET). Tout s’entend, la vie grouil­lant à tel point que l’on se demande parfois où se trouve le chardonneret dans cette interprétation de chambre (PD). Le relief des plans sonores et la clarté de l’articulation d’un discours parfois jubilatoire sont exemplaires (PG). Les extrêmes variations de tempo de l’Allegro initial déroutent (ET, PG), mais ne donnent que plus de relief à la suite et témoignent de la qualité des interprètes à recom­poser l’œuvre en prenant des risques, avec goût et énergie (PG), sans oublier de convier les auditeurs à leur plaisir (PD). Le tempo très rapide du Cantabile, exempt de toute ornementation excessive (PD), est un cas unique, mais convainc l’auditoire grâce la fragilité (ET), à la fraîcheur et au balancement de Sicilienne (PG) qui s’en dégagent. Le rôle du clavecin et de ses notes ajoutées semble, hélas, gratuit (ET, PG). Le Finale, gracieux et élancé, con­firme le caractère personnel de la version, son sens rythmique, son souci du détail (PG) et accentue le caractère inventif du jeu et l’imbrication des instruments en un tel jardin (PD).
Emmanuel Pahud et l’Orchestre de chambre australien de Richard Tognetti se singularisent par des sonorités et phrasés baroques adaptés aux instruments modernes, pari risqué mais gagné. Le travail des timbres séduit, comme le parfait soutien de la basse (PD), le discours, l’équilibre et les plans sonores (PG). Les musiciens ne jouent pas de la musique, mais avec la musique, en nous demandant de tendre l’oreille (ET). Entrain, vie, imagination (PG), tendresse et naïveté caractérisent cette version inventive sans être tapageuse (ET). La délicatesse du Cantabile achève de conquérir (PD), comme son juste balancement (ET) et la pertinence de son ornementation. Le souci de l’ensemble comme du détail s’impose dans le Finale (PG), hymne à la liberté dans lequel l’oiseau au timbre velouté vole au-dessus d’un orchestre terrestre (PD) en un véritable et communicatif jeu de concerto (ET).

LE BILAN

Prioritaires

1. Pahud /Tognetti
Australian Chamber Orchestra
EMI 3472122
2. Wentz
Musica ad Rhenum
Challenge 72044

Passionnants

3. Galway
New Irish Chamber Orchestra
RCA 9026613512

Excellents

4. Larrieu
Orchestre du Festival du Grand Rué
Cassiopée 969079
5. GazzelloniI Musici
Philips 4681702

A connaître

6. Preston/ Hogwood
Academy of Ancient Music
L’Oiseau-lyre 414685
7. Marq /Spinosi
Ensemble Mateus
Opus 111 OP30371

Si vous y tenez

8. Petri /Spivakov
Virtuoses de Moscou
RCA 9026685432