« Le Chant de la terre » de Mahler

Fusion idéale du lied et de la symphonie, « le Chant de la Terre » est aussi l’œuvre la plus secrète du compositeur autrichien.

Plus d’une centaine de versions de l’œuvre sont répertoriées, c’est dire la popularité de cette " symphonie pour orchestre, alto et ténor ". Précisons d’emblée que, contrairement à la Septième Symphonie dont on trouve nombre d’enregistrements par des interprètes familiers de la musique contemporaine, on n’a ici, par exemple, ni Scherchen ni Maderna. Au disque, c’est Bruno Walter qui donnera sa notoriété à l’œuvre, et ce dès 1936 aux côtés de Kerstin Thorborg et Charles Kullman (EMI). Le chef allemand laisse en tout sept témoignages dominés par la lecture bouleversante de Kathleen Ferrier avec Julius Patzak (Decca, 1952). Comment oublier la voix si particulière de cette contralto qui a marqué l’histoire du dis­que ? Les discophiles s’attacheront à la version en concert, un superbe document capté trois jours plus tard avec les mêmes interprètes (Andante et Tahra). La qualité sonore de l’interprétation plus tardive – en studio – avec Mildred Miller et Ernst Haefliger ne procure pas un envoûtement comparable (Sony, 1960).
Dans les années 1960 viendront Eugen Jochum (Nan Merriman/ Ernst Haefliger, DG, 1963) et Otto Klemperer (Christa Ludwig/Fritz Wunderlich, EMI, 1964). L’intelligence, la beauté des voix et la qualité stupéfiante des enregistrements les imposent dans notre écoute. De grandes voix dominent alors sans conteste : Christa Ludwig à sept reprises, puis Janet Baker (cinq fois), Maureen Forrester et Nan Merriman (trois versions). Côté hom­mes, les distributions sont tout aussi révélatrices : Richard Lewis (six fois), Dietrich Fischer-Dieskau et René Kollo (quatre), Ernst Haefliger et Fritz Wunderlich (trois).
Les autres enregistrements que nous avons sélectionnés sont particulièrement typés : ceux de Fritz Reiner, Rafael Kubelik, Herbert von Karajan, Giuseppe Sinopoli et Pierre Boulez.
Précisons enfin que, pour ne pas déséquilibrer notre écoute, nous n’avons pas retenu les versions faisant appel à deux voix masculines. Cette mode des années soixante, contraire aux souhaits de Mahler, a perduré dans les années 1990, notamment sous les baguettes de Bernard Haitink, Giuseppe Sinopoli, Michael Tilson Thomas…

Les huit VERSIONS

Rafael Kubelik, Janet Baker et Waldemar Kmentt offrent l’archétype du grand concert (Audite, 1970). L’Orchestre de la Radio bavaroise est rutilant. Pourtant, " ce sont bien les voix si parfaitement intelligibles qui donnent l’impression de diriger l’orchestre " (PV). Cette clarté du chant laisse AT perplexe : " Les pupitres évitent d’établir une identité rythmique et les nuances du texte font défaut, tout comme l’éloquence. " Dans le finale, ce sont tout à la fois la tessiture, le timbre et l’expression de Janet Baker qui posent problème. " Elle cher­che visiblement un climat d’innocence et se place en dehors du texte et de l’atmosphère de "L’Adieu" " (SF). Cet effacement – ou " blancheur givrée volontaire " selon PV – est plus sévèrement critiqué encore par AT : " Dans son rôle de petite fille, l’interprète change continuellement de voix et d’attaque. Elle s’exprime dans une sorte de caprice esthétique frustrant et pervers. Quant à l’orchestre, il paraît anecdotique et pittoresque. " Passé la séduction immédiate, les déséquilibres de l’interprétation déçoivent.

Boulez sans idée

Pierre Boulez, Violeta Urmana et Michael Schade (DG, 1999) se situent aux antipodes de la conception de Kubelik. Pour autant, la déception est tout aussi vive. La direction analytique, chambriste de Boulez à la tête du Philharmonique de Vienne se traduit par une " lecture simplement "jolie" mais sans véritable idée directrice " (AT). Sentiments partagés par SF et PV, peu captivés par la transparence scolaire et décorative de l’interprétation de Michael Schade. SF est moins sévère quant à l’accompagnement et surtout la finesse – exemplaire – de l’orchestre dans le finale. L’élan dramatique paraît contenu, ce que AT définit comme " une absence de distribution de l’intensité et un refus du chef de prendre parti ". Une radiographie de l’œuvre à défaut d’une interprétation véritable.Les couleurs de l’Orchestre symphonique de Chicago dans l’interprétation de Fritz Reiner, Maureen Forrester et Richard Lewis (RCA, 1959) sont chatoyantes, servies par une prise de son d’une étonnante présence (1959). L’orchestre massif met en scène les voix, " celles d’un oratorio " pour AT qui ajoute que " malheureusement, les mots sont indifférenciés et les relances du texte absentes dans la bouche de Richard Lewis. Le constat est identique dans le finale. L’esprit des mots ne commande pas. " Pour PV, " les voix sont trop monochromes, assujetties à l’orchestre ". SF est moins intraitable. À ses yeux, il s’agit davantage de " créer des atmosphères au risque, certes, d’altérer la signification des mots ". Nous sommes au début de la stéréophonie et l’orchestre est privilégié. Nous reconnaissons qu’il dominerait n’importe quels solistes. Reiner dirige à l’évidence une symphonie avec voix.Eugen Jochum, Nan Merriman et Ernst Haefliger (DG, 1963) séduisent davantage. La direction de Jochum à la tête du Concertgebouw d’Amsterdam offre un écrin à " la voix du ténor qui relance le discours dramatique. Pour autant, elle s’essouffle à trouver de nouvelles couleurs " (AT). PV estime que " l’interprétation du ténor est anecdotique et le texte guère mis en valeur ". SF est d’un avis contraire : " le soliste possède le tempérament héroïque qui convient ". Dans le finale, les avis sont tout aussi partagés. PV est gêné par " le vibrato de la mezzo-soprano ". Pour sa part, AT souligne " l’intelligence d’un timbre et de couleurs qui ouvrent l’espace vers un sentiment d’extase ". SF est plus réservé : " tous les moyens sont réunis pour une grande interprétation. Pourtant, l’émotion ne passe pas, comme si cette lecture n’était que superficielle ". Une version de grande classe mais qui demeure inaboutie.
Giuseppe Sinopoli nous a surpris dans ses interprétations mahlériennes (sa Neuvième Symphonie domine une précédente écoute – Classica n° 122). Pour Le Chant de la terre, il dirige Iris Vermillion, Keith Lewis et l’Orchestre de la Staatskapelle de Dresde (DG, 1996). La phalange allemande est stupéfiante de beauté, magnifique " au point qu’un tel vêtement sonore apparaît bien trop grand pour la maigreur physique et expressive de Keith Lewis " (AT) ! PV est catégorique : " Écrasé par l’orchestre, le ténor ne dit pas grand-chose. " SF souligne " les couleurs fauves, l’expressionnisme des pupitres face à un soliste qui peine dans les aigus forte ". Le finale est moins délicat pour Iris Vermillion, bien que PV soit aussi peu convaincu par une lecture qu’il juge " extérieure ". La voix n’a pas encore le format idéal et AT regrette " qu’elle soit trop claire et qu’elle ne puisse se projeter dans l’avenir, vers "L’Adieu" ". Pour SF, ce peut être aussi un atout " car avec une idée musicale toutes les dix mesures, Sinopoli favorise le changement incessant des couleurs et le morcellement du discours ". Un orchestre et un chef géniaux, mais des solistes dépassés.
Autre orchestre prodigieux mais plus facilement identifiable : le Philharmonique de Berlin sous la baguette d’Herbert von Karajan (DG, 1973-1974). Christa Ludwig et René Kollo sont les solistes de cette " superproduction ". Dans le premier mouvement, c’est à nouveau l’orchestre qui écrase de sa puissance et de son legato la voix du ténor, bien que celui-ci possède des moyens remarquables. " Karajan tire sa lecture au charme indéniable vers Strauss ", résume AT. Dans le finale, Christa Ludwig met en scène un véritable rôle d’opéra. " La plénitude du chant se révèle par une série de gradations. La présence de la voix est extraordinaire " (AT). PV apprécie d’autant plus " la raréfaction de l’atmosphère, le peu d’effets requis pour obtenir le maximum d’émotions ". Pour SF, " le legato est hypnotisant, le culte du beau son atteint des sommets ". La version la plus luxueuse de l’écoute, mais qui est également datée par son style.

Klemperer parfait

Immédiatement identifiée, la lecture de Bruno Walter avec Kathleen Ferrier et Julius Patzak (Decca, 1952) n’a rien perdu de sa magie. Pour AT, " Julius Patzak ne fait ni de l’opéra ni de l’oratorio. Cette voix qui n’est pas vraiment belle raconte de manière exemplaire. Le Philharmonique de Vienne l’accompagne avec une intelligence et un raffinement inouïs ". PV et SF sont subjugués par " la clarté des mots, le sentiment héroïque dans une tradition wagnérienne ". Le finale émerveille. Kathleen Ferrier est l’éloquence même, l’illumination intérieure à laquelle nous rêvions. " C’est presque injuste pour toutes les autres interprètes ! " (AT). Quant à l’orchestre, il s’approprie les mots et les silences, la ponctuation du texte, l’attente de " L’Adieu ". Un témoignage certes monophonique, mais bouleversant.
S’agit-il véritablement d’une surprise ? La lecture déjà ancienne d’Otto Klemperer avec Christa Ludwig et Fritz Wunderlich, alors au sommet de leur art, arrive en tête de notre écoute (EMI). " Le découpage parfait du lied, la tenue extraordinaire du texte, l’imaginaire sont prodigieux " (AT). Nous sommes unanimes à constater la perfection de la mise en place et du travail réalisé en studio sur plusieurs sessions (entre 1964 et 1966). " Le ténor passe d’une expression à une autre avec une aisance et une élégance confondantes " (SF). Les tempos sont assez lents et privilégient les moindres détails sans que le naturel du chant et l’inventivité de l’accompagnement de l’orchestre New Philharmonia en pâtissent. Le finale est idéal, révélant l’analyse la plus fine des timbres tout en préservant la clarté et la poésie de la narration. La prestation de Christa Ludwig est magistrale. Pour PV, " la relance de l’orchestre est permanente, avec des pupitres qui assurent un dialogue au même niveau de lisibilité que la voix ". Klemperer et ses interprètes réunissent toutes les qualités requises dans une prise de son splendide. Aujourd’hui encore, il s’agit de la version à acquérir en priorité.

LE BILAN

1. Klemperer / Ludwig / Wunderlich
EMI Classics 566892 2
1964
2. Walter / Ferrier / Patzak
Decca 414 194-2
1952
3. Karajan / Ludwig / Kollo
DG 419 058-2 1973-
1974
4. Sinopoli / Vermillion / K. Lewis
DG 471 464-2
1996
5. Jochum / Merriman / Haefliger
DG 463 628-2
1963
6. Reiner / Forrester / R. Lewis
RCA 845 992
1959
7. Boulez / Urmana / Schade
DG 469 526-2
1999
8. Kubelik / Baker / Kmentt
Audite 95.491
1970