« Funérailles » de Franz Liszt

Composées le mois même de la mort de Chopin, les « Funérailles » sont en fait un hommage douloureux à des héros de la Révolution hongroise de 1848. Cette pièce qui annonce le XXe siècle est curieusement assez peu fréquentée des pianistes.

Le magnifique recueil des Harmonies poéti­ques et religieuses – dont est extrait Funérailles – n’occupe peut-être pas la place qu’il mérite dans l’affection des interprètes. Les Années de pèlerinage sont ainsi plus enre­gistrées, au même titre que les Douze Études d’exécution transcendante, les Rhapsodies hongroises, sans oublier le diptyque des Légendes qui, depuis peu, bénéficie d’un regain d’intérêt. Personnage à la fois bien réel et hautement mythologique, Liszt fut une légende vivante, à la fois Don Juan, Méphisto et Franciscain. Son œuvre reflète ces trois visages, mais jamais peut-être le compositeur n’a-t-il touché de plus près le mystère de la grâce qu’avec les deux Légendes (Saint François d’Assise prêchant aux oiseaux et Saint François de Paule marchant sur les flots) et ce recueil des Harmonies poétiques et religieuses.
C’est le Liszt mystique, lyrique, profond, intime et évocateur qui transparaît dans ces Harmonies. Une œuvre de la maturité, qui prophétise déjà le monde sonore du XXe siècle : Scriabine, Busoni, Debussy, Berg… À vingt-deux ans, Liszt découvre Lamartine, l’exaltation mystique et la sensibilité du romantisme français. Quinze ans plus tard, l’auteur du Lac et du recueil intitulé précisément Harmonies poétiques et religieuses inspire le compositeur, envahi par le recueillement. Les Harmonies poétiques et religieuses comportent dix pièces. Si rares encore sont ceux qui jouent le recueil en totalité en concert ou au disque, en revanche, la plus longue, Bénédiction de Dieu dans la solitude (chronologiquement la troisième pièce) et Funérailles, la septième, figurent fréquemment à l’affiche de grands lisztiens.
Hormis Vladimir Horowitz, en 1932, on ne trouvera pas, sauf erreur, d’enregistrements " anciens " de Funérailles, mais précisons que l’œuvre de Liszt n’a été redécou­verte que timidement à partir des années cinquante, et encore à travers un nombre restreint de partitions, toujours les mêmes… On regrettera d’ailleurs qu’il n’existe pas plus d’enregistrements complets du cycle des Harmonies poétiques, qui le mériterait amplement – mais c’est une autre histoire… Sur les trente-six versions CD que nous avons pu rassembler et écouter, ont été éliminées les lectures présentant peu d’intérêt, soit qu’elles figurent parmi le palmarès d’une vedette à contre-emploi, soit plus simplement que l’inspiration y fasse défaut. C’est le cas de Daniel Wayenberg (EMI 1957), Raymond Trouard (Sony 1957), Sylvie Carbonel (Shaoline 1981), Bruno Rigutto (Lyrinx 1991), Philip Thomson (Naxos 1994-1995), Sergio Fiorantino (APR 1997), Vardan Mamikonian (Orfeo 1997), Jean-François Dichamp (Lyrinx 1998), Arnaldo Cohen (Bis 2003) et Tamas Érdi (Hungaroton 2006).

Richter bien froid

D’autres déçoivent… Saluée à sa parution, la vision de Sviatoslav Richter (Philips 1958) est d’une froideur excessive. Malgré d’incontestables qualités, certains forcent le trait, non sans une brutalité excessive : Julius Katchen (Decca 1953), France Clidat (Accord 1961), John Ogdon (EMI 1967), Aldo Cicollini (EMI 1968), Mikhaïl Pletnev (DG 1997) et Arcadi Volodos (Sony 2006).
Deux interprétations atypiques mais savoureuses : Arthur Rubinstein (RCA 1953), élégant mais man­quant d’ampleur, et Shura Cherkassky (Nimbus 1984), d’une noblesse incomparable mais qui estompe la rage de la marche guerrière.
À la version historique de Vladimir Horowitz, du 15 décembre 1932, techniquement dépassée mais au report soigné (EMI), on a préféré la seconde, réalisée le 19 décembre 1950 (RCA). Idem pour le grand lisztien que fut Jorge Bolet, dont le premier enregistrement de 1972, édité il y a peu dans l’album " Rediscovered " (RCA), souffre d’une prise de son lointaine, contrairement à celui de 1982 (Decca), gardé initialement pour notre écoute mais qui, à notre stupéfaction, a révélé un piano excessivement retenu. Liszt figure en bonne place dans la discographie du Hongrois Georges Cziffra des années 50 aux années 70, mais celui-ci n’a guère été sensible à la poésie des Harmonies, dont il a gravé une version isolée et anonyme de Funérailles (EMI 1970). Enfin, si Alfred Brendel demeure le champion toutes catégories de la redécouverte lisztienne, lui consacrant dès 1955 pour Vox ses premiers vinyles, en revanche nous avons privilégié sa seconde version des Funérailles (Philips 1991).
Les enregistrements sur piano " d’époque " n’ont pas été retenus. Un seul mérite l’attention, celui d’Andrea Bonatta qui, non content d’avoir enregistré la totalité des Harmonies poétiques et religieuses (avec les six Consolations) dans une interprétation qui force l’admiration par son sens du dépouillement et le refus d’effets superflus, a choisi de les graver à Bayreuth sur le piano Steingraeber " Liszt " de 1873 (Astrée 1985).
Enfin, à noter qu’une interprétation magnifique aurait pu figurer dans notre écoute, celle de Gina Bachauer (1910-1976), gravée pour HMV sur 78-tours en 1949 (report en CD chez APR), si elle n’avait été tronquée de 33 mesures (soit près de 2 min), pour tenir en 8’45 » sur deux faces de disque…

Arrau à la dérive

La Française Marylin Frascone, notamment saluée dans nos pages " Événements " pour son disque Rachmaninov, avait consacré à Liszt, en juin 2006, la totalité du récital qu’elle avait donné aux Flâneries musicales de Reims – récital reporté sur CD. ET admire, certes, " son sens du drame, com­me une fresque, où l’on passe avec goût d’un grand paysage à une scène intérieure ". Plus circonspect, PD admire " l’élégance du discours " mais regrette un jeu " poli, international ". Et il rejoint FM dans ses réserves sur " un piano trop maîtrisé, manquant de perspectives, avec une troisième section – la plainte – manquant de conviction ". Cette version trop appliquée manque vraiment d’aspérités et laisse nos auditeurs sur leur faim. Très grande figure du piano, en particulier dans Liszt, Claudio Arrau ne remporte pourtant pas l’unanimité. PD reste de marbre devant ce jeu " désolé ", qu’il qualifie même de " hors sujet ". Jugement qu’il tempère en admirant la beauté de ce piano, " sage et ennuyeux " selon XL, et " à la chevauchée appliquée, peu tendue, mais claire et virtuose ". Pour ET, " le pianiste donne le sentiment d’être à la dérive, presque abattu, comme vaincu ", et conclut que celui-ci " demande trop à la musique de Liszt, plus pittoresque, moins construite ". FM est le seul à apprécier ce style trop inclassa­ble, " à la fois sombre, méditatif et tourné vers la dédramatisation du sujet ". Une noblesse incontestable dans le jeu qui peut surpren­dre, voire agacer, mais expo­sée sans fard et assumée par le pianiste.
François-René Duchable s’est imposé en France comme interprète privilégié de Liszt. " Un Franz Liszt pimenté par Ken Russell ! " s’exclame XL dès les premières notes… " Les grandes cloches de Kiev ! " surenchérit ET, qui admire le " sens aigu de la construction, avec des sommets et des respirations ". FM est irrité par son jeu " trop découpé, pas assez fondu et peu cohé­rent ", même s’il apprécie comme XL qu’" il ne s’embarrasse pas de métaphysique " – ce que confirme PD, qui loue " son énergie tempétueuse ". En conclusion, une grande personnalité mais qui cède à une outrance démonstrative.
Si, parmi la discographie du Russe Lazar Berman, figure en bonne place un enregistrement réputé des Années de pèlerinage (DG), en revanche on ne trouve aucun témoignage en studio des Harmonies poétiques. Il existe néanmoins deux précieux témoigna­ges en CD des Funérailles, l’un provenant d’un récital à New York du 26 octobre 1977 (Idis), non retenu à cause d’une prise de son trop brouillonne, l’autre, bien plus convaincant, effectué par la Radio- Télévision Suisse italienne à l’occasion d’un concert du 28 novembre 1989. Une version " poétique et chopinienne " pour PD, " très lente, mais lumineuse et prenante " pour FM. XL est moins conquis, trouve la basse obstinée du début " un peu pesante " et, de manière générale, " une palette trop monochrome ". ET accuse " l’excès de vibrato dans la mélodie " tout en admirant l’atmosphère quasi debussyste de la première section et, en conclusion, le charme peu conventionnel de l’interprète qui, au final, sait créer " un univers voluptueux ".

Brendel magique

ET est tout d’abord rétif à " l’univers diabolique " qu’instaure le Français Pascal Amoyel – qui a enregistré la totalité du cycle des Harmonies (Calliope 2007) – puis se laisse emporter par " le pathos, le chant et la souffrance " exprimés. Une version " incisive et nerveuse " (XL), plus émotionnelle que narrative, " fougueuse " pour FM et " la main sur le cœur " pour PD, plutôt bien accueillie. Le pianiste cultive l’aspect " abyssal " (FM) de la partition, " comme si son contenu narratif nous était masqué par une force obscure, d’où ce contraste de la plainte "lagrimoso" dont le style quasi angélique – très Années de pèlerinage – s’oppose au démoniaque de la marche funèbre " (FM). Un ton particulier, bien en adéquation avec le mysticisme de ces Harmonies. Si on ne joue pas aux devinettes, PD est cependant aussitôt fasciné par la technique impériale de Vladimir Horowitz, " un grand artificier ", remarque XL, " de l’effet, des bourrasques, du spectacle ", confirme ET à propos de la marche funèbre. Le côté " morne plaine et champ de bataille dévasté est magnifiquement restitué " (FM). " Incroyable, ce sens du rubato " (ET), qui admire cette façon de créer des images en quelques notes : varier l’éclairage, la dynamique avec un mélange d’instinct, d’intelligence, de maîtrise et de laisser-aller. " L’ostinato avec le bras, dans le finale, a un côté : "Vous avez vu, je suis le seul à pouvoir le faire !" " (ET). En même temps, PD lui trouve une sincérité qui n’a rien de tapageur : " la marche guerrière est une révolte sourde qui étreint ". Seul bémol, un piano hélas mal enregistré, qui gâte l’écoute.Les Funérailles du Polonais Krystian Zimerman rendent intarissable ET, qui loue ce piano idéalement " méchant, poisseux, abattu ; et pourtant quelle énergie, quelle tension ! ". Une évidente connivence entre l’interprète et la partition, ourlée d’une " violence digne de Chostakovitch dans le piétinement et l’entêtement " (ET), un " monde schopenhauerien où l’effort nécessaire mène à la déception ", conclut-il. " Un jeu antisymphonique, au profit d’un piano révolté et rageur " (PD). " Une danse macabre idéalement grinçante, et décidément le pianiste le plus lisztien de notre écoute ", pour XL. " Une pâte sonore idéale ", selon FM, subjugué par le poids des silences, l’aspect inéluctable et terrible de cette interprétation tournée vers la perfection.
Quasi à égalité avec la version précédente, l’interprétation d’Alfred Brendel est tout bonnement " magique " (FM), avec un contrôle du son qui bluffe nos quatre auditeurs : quelle grâce, quelle profondeur, quel équilibre et quelle souplesse dans le rythme ! " Un rêve ! " s’exclame PD, capable d’apprécier ce piano symphoni­que, pourtant à l’opposé du style de la précédente interprétation. " C’est la première fois que l’extra­ordinaire mouvement de balancier de la première section restitue la violence inouïe de l’image voulue par Liszt : des notes graves qui retentissent du tréfonds du clavier, littéralement happées par cette scansion caractéristique, évoquant la marche funèbre des trépassés du chant de bataille ", remarque FM. ET pointe " cette immense énergie déployée dans l’introduction, com­me une machine qui s’ébranle ". " Un enregistrement de star, spectaculaire ! " surenchérit XL, ravi de cet épanchement romantique idéal (troisième section) et de " cette intensité des contrastes " à laquelle parvient le pianiste au final, où " le médium n’est jamais cannibalisé par l’aigu et le grave, et où tout est lisible, articulé, avec un sens inné de la demi-teinte et de la variation de la couleur " (ET). Un piano impressionnant en conclusion, idéalement " péremptoire " (FM) et " euphorique " (ET).

LE BILAN

1. ALFRED BRENDEL
Philips 1 CD • 434 078-2
(1991)
2. KRYSTIAN ZIMERMAN
DG 1 CD • 456 997-2
(1990)
3. VLADIMIR HOROWITZ
RCA 1 CD • 09026614152
(1950)
4. PASCAL AMOYEL
Calliope 2 CD • CAL 9372
(2007)
5. LAZAR BERMAN
Ermitage 1 CD • ERM 153
(1989)
6. FRANÇOIS-RENÉ DUCHABLE
Aria Music 1 CD • 981201
(1996)
7. CLAUDIO ARRAU
Philips 6 CD • 473 775-2
(1982)
8. MARYLIN FRASCONE
Transart Live 1 CD • TR 149
(2006)