Boesmans triomphe à Bruxelles

Adapté de la pièce de Joël Pommerat, "Au monde", le nouvel opéra de Philippe Boesmans, est une méditation inquiétante et subtile sur la déshumanisation de notre époque.

Depuis son premier opéra (La Passion de Gilles en 1983), le Bel­ge Philippe Boes­mans entretient une relation étroite avec le Théâtre de La Monnaie de Bruxelles, qui a donné l’ensemble de ses œuvres lyriques et lui a commandé Au monde, son sixième opus dans ce domaine. Cette création mondiale avait tout d’une consécration pour le compositeur de bientôt soixante-dix-huit ans. Après différentes adaptations de classiques réalisées avec Luc Bondy (La Ronde de Schnitzler, Julie de Strindberg ou même Shakespeare avec Le Conte d’hiver), Boesmans a collaboré pour l’occasion avec l’auteur et metteur en scène Joël Pommerat à l’adaptation de la pièce de ce dernier Au monde, créée il y a dix ans. Un croisement, selon Pommerat, des Trois sœurs de Tchekhov et de l’ambiance de Maeterlinck, auquel il faudrait ajouter une noirceur inquiétante et glacée à la David Lynch.
Dans cette œuvre aux énigmes non résolues, qui sollicite constamment l’imagination du spectateur, un riche industriel organise sa succession avant de sombrer dans la sénilité. Le rassemblement de ses enfants bouleverse la famille et pousse chacun à se mettre à nu, dans une dénonciation subtile de la déshumanisation de notre époque. Transposer un texte aussi précis, jouant constamment sur les non-dits, supposait une refonte et des coupes drastiques afin que la musique trouve sa place et, selon les vœux du compositeur, « renforce l’impression de tristesse qui se dégage de la pièce, porte un regard compassionnel sur ce qui se passe ». Plus nostalgique et debussyste que jamais, elle y parvient sans peine, assurant un flux naturel et néanmoins mystérieux, tout au service de la scène.
Dans sa version théâtrale, Au monde bénéficie d’une troupe soudée, particulièrement investie : un défi pour les chanteurs réunis à La Monnaie. Les hommes le relèvent fort bien : Frode Olsen dans le rôle du père, sorte d’Arkel en perdition ; Stéphane Degout, le frère, Ori, si énigmatique ; Yann Beuron, le mari de la fille aînée, à l’arrogance crâne. En revan­che, dans le rôle principal, celui de « la seconde fille », Patricia Petibon (à dr.) nous a semblé en retrait, ne poussant pas assez loin l’hystérie de cette présentatrice de télévision au bord de la crise de nerfs et n’assumant pas jusqu’au bout la « révélation » de son personnage. Ces deux œuvres en une sont à découvrir en février prochain à Paris, Salle Favart, toujours sous la baguette de Patrick Davin, visiblement en osmose avec la partition.