Anna Netrebko : la gourmandise de la vie

DIVA, ELLE L'EST ET LE REVENDIQUERAIT PRESQUE ! À BIENTÔT 45 ANS, ANNA NETREBKO COMPTE SURTOUT PARMI LES SOPRANOS LES PLUS EXCEPTIONNELLES DES DERNIÈRES DÉCENNIES. AVEC UNE PRÉDILECTION POUR VERDI.

Elle est grande, brune, imposante, pas vraiment « sexy » comme on a trop voulu la vendre à ses débuts et pourtant assez fascinante, d’une élégance souvent très russe : Anna Netrebko est une vraie diva, consciente (et contente) de l’être. Elle possède surtout une voix exceptionnelle, à la carnation souple, aux couleurs richement déployées, avec un sens dramatique qui s’investit dans des phrasés amples et ardents. Les Viennois en sont fous, les Américains en raffolent, les Allemands l’idolâtrent, les Français l’ont découverte un peu en retard mais ne sont pas en reste d’admiration. Elle est sans aucun doute aujour d’hui la plus grande star féminine du monde lyrique tout en étant restée une magnifique chanteuse, une artiste qui travaille vraiment, ardemment, passionnément.
Anna Netrebko vient de Krasnodar, à 1 200 kilomètres au sud de Moscou, dans le Caucase. Vous ne connaissez pas Krasnodar ? C’est pourtant une ville de plus de 800 000 habitants, une ville qui a poussé très vite : fondée en 1793, elle s’est organisée autour d’une forteresse élevée par les Cosaques du Dniepr pour défendre la Russie. La ville s’appelle alors Iekaterinodar (« le don de Catherine », en référence à la tsarine, patronne des Cosaques). Capitale de la nouvelle République populaire du Kouban, Iekaterinodar est prise le 13 mars 1918 par les troupes rouges de Sorokine et passe à partir de 1920 sous le contrôle de l’Armée rouge : c’est alors qu’elle est rebaptisée Krasnodar.

Une vocation très précoce
C’est là que naît la petite Anna Iourevna Netrebko, le 18 septembre 1971, d’une mère ingénieur et d’un père géologue. C’est là qu’elle grandit, portée par cette énergie irrésistible qui va en faire une des plus grandes sopranos du monde sans que le destin se soit penché outre mesure sur son berceau. Car cette énergie, elle l’affirme très tôt : dès l’âge de trois ans, elle déclare qu’elle veut être comédienne, danseuse et chanteuse tout à la fois ! Mais la découverte de la musique va tout changer : on lui découvre une voix, elle décide d’en faire sa voie. Elle travaille alors comme une folle et, à seize ans, elle peut enfin « monter » à Leningrad – qui ne deviendra Saint-Pétersbourg que quatre ans plus tard. Admise au Conservatoire Rimski-Korsakov, elle ne cesse de travailler, pour tout acquérir, pour tout comprendre, pour s’imprégner de tout. Mais la bonne élève sait qu’il va lui falloir se battre pour conquérir une place qui ne lui revient pas de droit : sans argent, sans appui, sans connaissance ni dans la ville ni dans le milieu lyrique, que peut-elle espérer ? Elle va alors faire quelque chose qui tient de la légende… et qui est pourtant vrai. Le Conservatoire Rimski-Korsakov est certes prestigieux mais elle sait que c’est en face, à l’Opéra de Saint-Pétersbourg, qu’il faut accéder pour réussir, ce Théâtre Mariinsky où ses maigres ressources ne lui permettent pas d’entrer. Sans hésiter, elle s’y fait alors engager… comme femme de ménage : « Ainsi j’ai pu durant des mois suivre toutes les répétitions, entendre chanter tous les rôles, voir travailler Valery Gergiev, le tout puissant chef d’orchestre et directeur du Mariinsky. J’ai croisé tout le monde et, même s’il ne me considérait alors que comme une jeune femme de ménage, Gergiev était surpris de me voir sans cesse suivre les répétitions. Alors, quand je me suis sentie prête pour une audition, il m’a reconnue et ça l’a amusé. Surtout, il a été suffisamment séduit par ma voix pour m’engager aussitôt mais seulement pour le petit rôle de Barberina des Noces de Figaro de Mozart… qui est en fait devenu, durant les répétitions, Susanna ! » Anna Netrebko raconte cela avec ce mélange de modestie et d’évidence de celle qui sait que rien ne lui était dû mais qu’à présent, on lui doit le respect.

De Susanna à Donna Anna
Pour autant, elle ne cesse pas de travailler et, en 1993, elle remporte le concours Glinka à Moscou, retrouve Gergiev qui, alors qu’elle n’a pas terminé son cursus au Conservatoire, lui fait aborder plusieurs rôles de Mozart à travers lesquels elle va poser les bases de sa conquête. Apprentissage d’une flexibilité de la voix, d’une capacité d’allégement sans perdre la couleur, d’une rigueur stylistique qui permet de ne pas homogénéiser les interprétations et les rôles. Et, après quelques rôles d’opéras russes chantés un peu partout mais avec suffisamment d’éclat pour attirer les regards sur elle, c’est Mozart qui va lui ouvrir les portes de Salzbourg en 2002 avec la Donna Anna de Don Giovanni : on la remarque, on lui fait signer un premier contrat disco -graphique (chez Deutsche Gramophon!) et Salzbourg la réengage – pour ce rôle qui va faire éclater toutes les facettes de son talent trois ans plus tard dans cette Traviata où, face à un Rolando Villazon superlatif, elle apparaît incandescente autant vocalement que scéniquement. Ce spectacle, magni -fiquement mis en scène par Willy Decker, sera le point de départ de son destin de star internationale. Filmée et diffusée dans le monde entier, cette Travia-ta va contribuer à sa célébrité – et va asseoir le couple scénique qu’elle forme avec le ténor Rolando Villazon. Elle explique alors : « À l’opéra, on ne travaille jamais seul ; il y a avec le partenaire tout un échange de regards, de gestes, de couleurs vocales : Rolando est pour moi idéal pour cela parmi les grands ténors d’aujourd’hui. » Aussitôt, on murmure qu’entre Anna et Rolando… Il n’en est rien et, en 2008, elle me dit très clairement : « Rolando est mon partenaire d’opéra ; mon partenaire de vie est Erwin Schrott, le beau baryton-basse uruguayen qui fait rêver beaucoup de femmes… et qui est mon mari ! »
Mais la vie passe et Rolando, frappé par une fatigue excessive des cordes vocales, a dû se mettre en retrait sans pouvoir poursuivre ce partenariat scénique avec Anna… De son côté Anna a accouché d’un petit Tiago Aura (un prénom uruguayen), qu’elle a voulu emmener avec elle à travers le monde jusqu’à l’âge de cinq ans, avant qu’il doive aller à l’école : « Ce n’est pas facile mais j’ai vraiment envie d’être mère tout en étant diva. » Finalement, la nourrice a très vite pris le relais. Et puis Anna s’est séparée d’Erwin Schrott.

Une vie entière en trois heures
Mais la voici remariée, depuis le 29 décembre 2015, à un ténor azerbaïdjanais, Yusif Eyvazov. Le mariage s’est déroulé à Vienne, dans l’intimité, la diva apparaissant dans une superbe robe de son amie la styliste russe Irina Vitjaz, installée à Vienne, où elles se sont connues quand Anna y vivait ; elle a en effet à présent la nationalité autrichienne. Mais, aujourd’hui, Anna passe plus de temps à New York où elle a acheté un superbe appartement au 32e étage d’une tour qui domine l’Hudson : la vue y est sidérante… et surtout le Met, dont elle est une des coqueluches, est à deux pas ! C’est là qu’elle continue à faire (très bien !) cette cuisine russe qu’elle aime tant, depuis les oladi le matin, ces petits pancakes à la confiture de framboise, au bortsch « à la russe » le soir… Elle est gourmande et elle assume : « Je suis une droguée des bonneschoses ! Je lis souvent sur les réseaux sociaux que je suis trop ronde, voire que j’ai carrément 10 kilos en trop. Mais je m’en fous. Aucune envie d’être skinny ! »
Car, dix ans après cette fameuse Traviata salzbourgeoise, Anna Netrebko s’est imposée partout et continue de chanter avec la même passion ces héroïnes de Verdi dans lesquelles elle enflamme les scènes du monde entier, par sa voix d’abord mais par l’intensité de son jeu aussi, ce sens dramatique qui est en elle : « J’aime les rôles où il faut s’investir corps et âme, les rôles qui vous prennent, vous emportent, les rôles où il faut se dépasser, Traviata ou Lucia par exemple. Ce sont des rôles où une vie défile en trois heures : on en sort épuisée mais heureuse. »
Pourtant, du fait de l’évolution de sa voix, cette Traviata qui lui a tant porté chance n’est plus aujourd’hui à son répertoire. Elle a néanmoins été formatrice, l’amenant à se confronter aux fantômes du passé, et bien sûr à la Violetta de l’Histoire, Maria Callas… Netrebko n’élude pas la question : « J’ai beaucoup écouté Callas, tous ses disques, j’ai lll même commencé par essayer de l’imiter, mais, heureusement pour moi, je n’ai pas continué : j’ai seulement tenté ensuite de comprendre le sentiment qu’elle mettait dans son chant en tâchant de l’utiliser avec mes moyens. »
En fait, si Callas demeure au sommet de son panthéon, c’est plutôt Renata Scotto (avec laquelle elle est allée travailler à New York à ses débuts) ou Mirella Freni (qu’elle a passionnément écoutée) qui lui ont donné les clés de ce style italien, de cette vocalita point trop appuyée, de cette vérité ardente du bel canto, aigus dardés mais aussi phrasés déployés en souplesse, qui lui a permis de dominer si étonnamment le terrible rôle de l’Anna Bolena de Donizetti, tant à Vienne qu’à New York, et qui nourrit ses interprétations verdiennes. Car, elle le répète à l’envi : « Je veux chanter Verdi de manière irréprochable ! » Il faut dire qu’elle vit une étrange relation avec l’auteur du Trouvère : « J’entretiens une correspondance avec Verdi depuis ma première Traviata : j’étais morte de peur, je l’ai prié avant d’entrer en scène et j’ai eu l’impression qu’il m’accompagnait, qu’il était derrière moi. Depuis, je lui parle souvent ! Non, je ne suis pas folle mais cette idée me fait du bien ! Vous savez, parfois je broie du noir, je suis comme une grosse tarentule prostrée dans mon salon : ça énerve mon compagnon ! Mais c’est très russe : chez nous tout est drame et, si tout va bien, c’est qu’une tragédie se prépare… »
Le Trouvère est depuis deux ans son nouveau défi: « La tessiture de Leonora est un peu plus basse que celle de Lucia mais exige une technique identique. » Car Anna Netrebko, si elle développe un répertoire de plus en plus lirico spinto, n’est pas encore une soprano dramatique, elle est consciente du fait qu’elle doit encore développer son medium et son grave, mais elle a conservé de ses premières années cette passion du travail. Il faut la voir dans un studio de répétition, les sourcils froncés, testant une sonorité, un phrasé, évacuant tout autre problème personnel quand elle entre dans la peau de son personnage, travaillant d’abord seule, puis avec ses collègues. Il faut la voir aussi, juste avant le lever du rideau, tendue comme un félin, belle et ardente alors dans ce silence brûlant: « Sur scène, je suis très concentrée, précise comme un robot. Pas le choix quand on chante sans micro face à trois mille personnes! »

Passion Verdi
Car si Anna Netrebko est une vraie diva, si elle enchaîne les standing ovations, si elle est reçue à la Maison Blanche et choisie pour interpréter l’hymne olympique lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi le 7 février 2014, elle demeure avant tout une artiste exigeante, attentive à sa voix, en connaissant les limites (« Je ne suis pas et ne serai jamais une coloratura dramatique »), mais en prévoyant aussi l’évolution et surtout les perspectives : « Ma voix est bien adaptée au répertoire romantique et le fait que mon timbre se soit un peu assombri ces dernières années me permet d’évoluer vers des rôles plus lourds, Verdi, Puccini, Wagner même: je vais chanter Elsa de Lohengrin en mai prochain à Dresde sous la direction de Christian Thielemann. » Stéphane Lissner souhaite l’accueillir chaque saison à l’Opéra de Paris, aussi bien dans cette ardente Leonora du Trouvère que dans un rôle qu’elle sait transfigurer comme personne, la Tatiana d’Eugène Onéguine, mais aussi dans des figures moins attendues. Il y a donc de beaux soirs en perspective…
La première fois que je l’ai rencontrée, dans un salon de thé où nous avons partagé des gourmandises, Anna Netrebko m’a parlé de Verdi, ce compositeur qui la passionne : « Si j’avais eu le don de composer, j’aurais voulu être Verdi… » Elle n’en était pas alors à chanter Leonora mais en rêvait déjà. Depuis, elle a fait tant de chemin tout en gardant ce charme dont elle est sûre, ce sourire craquant et cette gourmandise de la vie et de la musique qui rayonne d’elle-même quand elle est en scène. Et je me souviens qu’à la fin de notre conversation, avec un clin d’oeil qui m’a fait fondre, elle a repris une madeleine qu’elle a trempée dans son thé : « Je ne devrais pas… »