Patrice Franceschi : « Le voyageur c’est celui qui s’expose, le touriste celui qui se protège. »

Crédits : Valérie Labadie

Ce n’est pas en touriste mais en véritable voyageur que Patrice Franceschi nous invite à découvrir la Corse. Dans le Dictionnaire amoureux qu’il consacre à son île, l’écrivain s’attache
à débusquer ce qui constitue l’âme corse : ses odeurs, ses personnages et surtout, sa poésie.

Elodie Fondacci s’est entretenue avec Patrice Franceschi.

 

Elodie Fondacci : Patrice Franceschi bonjour.

Vous êtes écrivain, marin, aventurier, vous avez sillonné la planète depuis des décennies , mais c’est dans l’Île de beauté que cette fois-ci vous faites escale avec un Dictionnaire amoureux de la Corse que vous publiez chez Plon.
La Corse qui est véritablement votre patrie intime. Vous écrivez, « Je peux aimer l’ailleurs parce que je suis de quelque part ».

 

Patrice Franceschi : Après toutes ces décennies passées dans des sociétés autres que la mienne, je pense en effet qu’on ne peut rien aimer d’extérieur à soi si on ne s’aime pas soi-même. Je ne parle pas au sens narcissique du terme bien sûr, mais il me semble que c’est quand on sait aimer sa terre, sa culture, son pays, et ceux qui l’habitent qu’on est assez stable en soi-même pour pouvoir aimer le reste.

Je pense d’ailleurs qu’une des tragédies de notre époque est la méconnaissance trop profonde de soi-même. Le manque d’amour ou d’estime qu’on peut porter au monde auquel on appartient nous conduit à une vision parfois erronée du reste du monde. Or, on ne peut aimer les autres que si on s’aime soi-même. La haine de soi mène tôt ou tard à la haine de l’autre.

Moi qui suis corse et qui aime l’ailleurs et le lointain, je ne me sens jamais aussi bien ailleurs que quand je pense à la Corse, et en Corse que quand je pense à l’ailleurs. C’est un peu comme les marins. Quand ils sont en mer, ils ne rêvent que de retour à la terre et sur terre, ils ne rêvent que de repartir en mer. Il n’y a pas de contradiction là-dedans !
A travers ce Dictionnaire amoureux, j’ai établi une relation littéraire et amoureuse avec ma terre d’origine, la Corse, sans pour autant oublier que j’appartiens aussi à d’autres structures au-dessus de moi comme la France, l’Europe et le monde.

 

E. F : Vous avez visité beaucoup de contrées lointaines, mais c’est amusant, on a l’impression qu’à vos yeux la Corse est un ailleurs presque aussi sauvage et inexploré que des terres beaucoup plus exotiques.

 

P. F : Bien sûr. Les gens oublient qu’il y a certains territoires en Corse, (notamment près de mon village à Pancheraccia à l’est de Corte), – des montagnes, des rivières ou du maquis -, qui ne sont presque plus fréquentés. Du fait de la désertification de la Corse, ces endroits sont presque retournés à un état sauvage et naturel qui les rend profondément touchants. Ils sont aussi magnifiques de pureté que devait l’être autrefois la Corse, ou que le sont encore aujourd’hui les régions les plus inexplorées de Nouvelle -Guinée.

En bas de mon village il y a une rivière dont je parle beaucoup dans ce Dictionnaire amoureux : le Corsiglièse. Quand j’étais gamin, il y avait encore là-bas beaucoup de chasseurs et bergers, mais aujourd’hui il n’y a pratiquement plus personne. Lorsque j’y retourne chaque année, je dois moi-même rouvrir les sentiers du maquis d’autrefois pour retrouver cette rivière où bien évidemment les portables ne passent pas.
J’ai toujours l’impression de me retrouver en Nouvelle-Guinée !
La jungle est différente évidemment, mais il y a cette atmosphère, cette ambiance, ce côté charnel des choses que l’on retrouve. On est très loin à ce moment-là de l’asphalte et pourtant, géographiquement parlant, on n’est qu’à 20km de la route.

C’est profondément intéressant de savoir que, même quand l’été la Corse est envahie par 1 million de touristes chaque mois, certains endroits restent infréquentés. Des endroits dans lesquels on peut se retrouver soi-même et renouer avec ce que la nature sauvage donne : le dialogue intérieur avec soi-même.
Je conseille vraiment à ceux qui vont en Corse d’en faire l’expérience. Il y a encore mieux que de fréquenter les très belles plages de Corse. Retrouver le dialogue avec soi-même, qui est le signe de la vraie liberté.

 

E. F : Pas étonnant que dans votre livre on retrouve aussi des philosophes, comme Sénèque.

 

P. F : Sénèque, que j’ai toujours aimé en tant que philosophe stoïcien, a été en exil sept ans en Corse au début de notre ère. C’est là qu’il a écrit plusieurs de ses traités qui m’ont toujours passionné. J’ai mis une vingtaine d’années à découvrir qu’il avait passé pas mal de temps en Corse et qu’il n’avait d’ailleurs pas trop aimé cet endroit. A sa décharge, à ce moment-là, on est encore au début de notre ère, donc on peut imaginer que c’est encore plus sauvage que maintenant, que les gens sortent à peine des cavernes !
Bien qu’il n’ait pas forcément aimé la Corse, Sénèque y a tout de même trouvé suffisamment de ressources dans le dialogue avec lui-même pour écrire parmi les plus beaux traités qu’il ait jamais écrits. Je voulais donc évidemment lui rendre hommage pour la littérature qu’il nous a donné grâce à la Corse et à cet exil. Pour cette philosophie qui continue à nous parler après deux millénaires.

 

E. F : On sent qu’en bon marin vous avez toujours gardé un œil sur l’écueil possible : faire de ce Dictionnaire amoureux un énième guide touristique. Vous vouliez vraiment être hors des sentiers battus ?

 

P. F : De toute façon un Dictionnaire amoureux est un anti-guide touristique. Il les complète par autre chose, éventuellement.

Tout au long de ce Dictionnaire amoureux, mon ambition n’était pas d’apprendre aux gens quelque chose que l’on trouve déjà dans des encyclopédies ou dans des guides, mais au contraire de montrer les choses de manière différente.

On sera donc évidemment surpris quand je parle de Bastia, d’Ajaccio, de Corte plein d’endroits que les touristes peuvent connaître – que je le fasse par la bande ! Mon objectif était de charger ces lieux d’âme. D’essayer de traduire ce que peut être l’âme de la Corse, dans sa profondeur, dans sa poésie, dans tout ce qu’elle est vraiment. Par-delà les poncifs ; par-delà ce qu’on a pu en dire, ce que les étrangers peuvent en penser, parfois même ce que les Corses pensent d’eux même.

Toute l’ambition d’un dictionnaire amoureux est de dire des choses connues différemment, personnellement et subjectivement pour rajouter quelques choses à ce qui existe déjà. Sinon franchement ça ne vaudrait pas la peine.

 

Mon objectif ce n’est pas de faire comme les guides touristiques, mais au contraire de charger les lieux d’âme.

 

E. F : Où est ce que se niche cette âme ineffable ?

 

P. F : Selon moi, il faut avoir une vision poétique de la Corse.
On peut regarder le maquis comme un botaniste, on peut sentir les odeurs comme un spécialiste des parfums, on peut regarder les paysages comme un géographe. On peut aussi regarder la poésie qui peut en ressortir.
La Corse est une terre éminemment poétique. Tous les ingrédients qui la composent, ses bergers, ses hommes, ses femmes, ses paysages, ses odeurs, ses visions, son maquis et ses forêts, sont un condensé de ce que peut être le sentiment poétique.
Une poésie pas toujours évidente, parfois cachée, mais que l’on peut saisir, que l’on peut penser et transfigurer en mots. C’est le rôle de l’écrivain de donner une autre dimension.
L’idée est de pousser le paravent chinois pour voir ce qu’il y a derrière. Et à ce moment-là, la Corse devient très différente de ce qu’on perçoit au premier regard.

 

E. F : Vous avez une vision non pas romantique mais romanesque de la Corse qui incarne pour vous une certaine forme de liberté.

 

P. F : Vous avez fait un distinguo très important entre romantisme et romanesque. On peut mêler les deux ou on peut les séparer. Il y a une façon romantique de voir la Corse, presque inépuisable ; il y a aussi une façon romanesque de la voir, notamment à travers ses personnages ; ceux qui l’ont habité dans l’histoire depuis l’origine des temps : des personnages étrangers comme Sénèque mais aussi des personnages comme Sampiero Corso, comme Paoli et comme Davia. Avec eux, la Corse prend dans sa dimension de roman, ce qu’il y a de plus important dans le romanesque : la liberté.

On découvre qu’avec ses travers mais aussi ses extrêmes positifs, la liberté est quelque chose qui a toujours importé aux Corses, parfois de mauvaises manières mais parfois de très bonnes manières. Parmi les héros corses que j’admire et dont je parle beaucoup, il y en a un, Fred Scamaroni, le Jean Moulin corse de la Seconde Guerre Mondiale qui va participer à la libération de la Corse au prix de sa vie.
On l’a oublié, mais il a été arrêté par la Gestapo italienne, torturé et interrogé dans la citadelle d’Ajaccio, en refusant évidemment de parler. Il a préféré se suicider plutôt que de trahir son réseau et les autres corses et a écrit avec son sang sur les murs « Je n’ai pas parlé, vive De Gaulle, vive la France ». Ça c’est du romanesque pur et la démonstration par l’action que la liberté est supérieure à tout le reste !
Des personnages qui font de la Corse une terre de liberté, il y en a plein. Rien n’est parfait bien sûr, parfois cette liberté part dans des travers, mais évidemment cela me parle. Moi, je place la liberté comme la valeur suprême qui irrigue toutes les autres pour leur donner sens. Sans elle, les autres valeurs perdent de leur sens. Et la Corse n’est pas si mauvaise là-dedans.

 

Je place la liberté comme la valeur suprême qui irrigue toutes les autres pour leur donner sens.

 

E. F : Comme en témoigne votre entrée « bandits d’honneur » !

 

P. F : Oui, les bandits d’honneur m’ont toujours plu.
D’abord quand j’étais gamin, on me les racontait de façon très romantique ! C’étaient des êtres exceptionnels ! Les anciens de mon village disaient toujours « Il y en a peut-être encore hors du village, attention quand vous allez dans le maquis les enfants ». Ils disaient aussi qu’il ne fallait pas les confondre avec les bandits. Les bandits c’était les bandits et les bandits d’honneur, c’était autre chose…
J’ai découvert beaucoup plus tard que les bandits d’honneurs étaient liés aux vendettas et aux crimes d’honneur (ça concernait surtout les femmes) et que ce n’était pas toujours très ragoutant.
Mais en collant le mot honneur à coté de bandit dans le Dictionnaire amoureux de la Corse, je voulais imaginer dans ce que pourrait être les bandits d’honneur de demain avec la transmission d’hier, sans les mauvais côtés. Les derniers hommes libres qui deviendraient hors norme, hors cadre, seraient en dehors des clous, pour préserver leur liberté. Ils seraient considérés comme des bandits d’honneur.
Je me suis aussi amusé avec cette tradition corse pour essayer de la renouveler dans l’avenir.

 

E. F : Il y a un mot qui ne suscite pas chez vous l’amour mais le désamour : Tourisme. Vous donnez un chiffre qui vous fait froid dans le dos : 300 000 corses et 3 millions de touristes par an. Et vous opposez le touriste au voyageur.

 

P. F : Je m’autorise en effet cette petite digression dans cette entrée « tourisme » parce que je m’intéresse énormément à ce sujet qui en dit long sur la manière dont le monde va. En 2019 il y a eu 1,4 milliard de touristes qui ont voyagé par avion dans le monde via des tours opérateurs. Un chiffre abyssal, colossal !

Je constate simplement qu’il y a une dépendance de la Corse au tourisme d’un point de vue économique, comme c’est le cas d’ailleurs pour beaucoup de pays en développement, et que ce n’est pas très supportable d’un point de vue de la liberté. On a pu le voir au moment du Covid pour d’autres pays : dépendre d’une telle chose est une monodépendance très dangereuse… Mais c’est une facilité. On vend notre ciel, notre sable, tout ce qui est beau, les gens viennent et après tout ça marche. C’est dangereux à mes yeux. La pression touristique n’est pas quelque chose qu’une personne éprise de liberté peut supporter avec joie.

Mais il me semble surtout que le tourisme de masse, tel qu’il est né il y a une vingtaine d’année, tel qu’il se développe et tel qu’il se développera dans les années à venir, détruira par sa masse, l’idée même du voyage.
Il est important de faire la différence entre voyageur et touriste. Le voyageur c’est quelqu’un qui s’expose ; le touriste c’est quelqu’un qui se protège. Le voyageur s’expose parce qu’il prend le risque de confronter à la réalité ses idées reçues sur les choses, il accepte d’être déçu. Le touriste à l’inverse paye et veut en avoir pour son argent. Il veut qu’on lui procure le produit pour lequel il a payé. C’est la marchandisation du voyage. Il veut voir les choses comme ceci, on les lui montrera comme ceci et surtout pas autrement. Et cela satisfait de plus en plus les Etats. Là, je ne parle plus de la Corse.
Mais les Etats voient dans le voyageur une manne financière dérisoire et dans le tourisme de masse une manne financière colossale. Et surtout, les touristes ils ne font pas chier, ils ne contestent pas le pays, ils ne contestent pas le gouvernement, ils ne contestent pas les choses. Ils sont contents, ils en ont pour leur argent et ils rentrent. Le voyageur, lui, peut embêter. Comme dans la massification de la démocratie, je pense qu’il y a une tendance à la destruction de ce qu’était à l’origine le voyage. Vous verrez qu’administrativement, il sera de plus en plus difficile de voyager dans le monde dans les prochaines décennies alors que voyager comme touriste sera de plus en plus facile.

Le tourisme de masse tel qu’il est né il y a une vingtaine d’année, tel qu’il se développe et tel qu’il se développera dans les années à venir détruira par sa masse, l’idée même du voyage.

 

Dictionnaire amoureux de la Corse
Patrice Franceschi
Éditeur : PLON

 

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