Il est l’alpha de la Littérature russe : celui par qui tout a commencé, celui auquel tous les écrivains qui suivront – de Dostoïevski à Boulgakov – ne cesseront de se référer. Alexandre Pouchkine est au cœur d’un Dictionnaire amoureux publié par un de ses plus grands traducteurs, André Markowicz.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec André Markowicz.
Élodie FONDACCI :
André Markowicz, bonjour. Vous êtes poète, vous êtes éditeur et bien sûr, traducteur. On vous doit la traduction en français des plus grandes œuvres de la littérature russe et particulièrement de celle d’Alexandre Pouchkine, un auteur que vous connaissez intimement pour avoir, au fil de vos traductions, essayé d’approcher au plus près sa pensée. Vous consacrez donc à Pouchkine un passionnant Dictionnaire amoureux. Pouchkine qui, dites-vous, est à la fois le plus connu des auteurs russes, mais, malgré cela – ou peut-être à cause de cela-, le plus inconnu aussi.
André MARKOWICZ :
J’ai connu Pouchkine avant de me connaître, puisque je sais que, et ma mère et ma grand-mère me disaient Pouchkine quand je n’étais pas encore né. Et c’est absolument normal, ce n’est pas un cas particulier. Pouchkine fait partie de la vie quotidienne de quasiment tout le monde en Russie.
Ma mère, je le dis souvent, ne chante pas. Ma grand-mère ne chantait pas non plus. Donc elles me disaient Pouchkine. Je me souviens qu’à deux ou trois ans, je savais par cœur de longs passages de Pouchkine et encore une fois, je n’étais pas du tout un enfant exceptionnel, c’était normal. Chaque enfant en Russie commence Pouchkine avant de savoir lire. Ma mère avait fait ça avant moi, et voilà. C’est de fait de l’ordre de l’intime, mais à la fois c’est tout le monde.
Élodie FONDACCI :
Vous dites : « Pouchkine est un lieu commun » en Russie.
André MARKOWICZ :
Je raconte souvent cette anecdote. Quand vous partez sans payer d’un restaurant en Russie, le serveur vous rattrape et vous dit : « Qui c’est qui va payer ? C’est Pouchkine ? ». Cette phrase-là est en elle-même intraduisible. Ni Baudelaire, ni Racine, ni personne ne va payer au restaurant en France. Ici, ce serait plutôt Toto…
Élodie FONDACCI :
Ou « Bibi » ?
André MARKOWICZ :
Voilà. Bibi ou qui vous voulez…
Pouchkine est une espèce d’espace creux et il disait cela lui-même : (il s’exprime en russe), ce que je ne peux traduire que par « la poésie doit être un peu bébête ». La poésie, comme un espace creux, allez savoir ce que ça veut dire…
Et en même temps, le fait est que tous les écrivains russes sans exception ont parlé de Pouchkine pour parler des choses les plus profondes de leur œuvre, de leur vie. Et donc il est à la fois tout et rien. Il y a cette phrase d’un autre critique du XIXe siècle, Apollon Grigoriev : « Pouchkine est notre tout ». Qu’est-ce que ça veut dire ? Quand je dis une phrase comme ça, j’arrive aux limites de la traduction. Je veux dire qu’à la rigueur, vous pouvez traduire cette phrase comme ça mais elle n’a pas de sens.
« Pouchkine (…) est de l’ordre de l’intime, mais à la fois c’est tout le monde. »
Élodie FONDACCI :
Est-ce que vous pourriez essayer de nous faire comprendre pourquoi Pouchkine est si célèbre ? Vous expliquez qu’il est l’alpha de la littérature russe, c’est à dire qu’avant lui, en fait, il n’y a pas vraiment de littérature spécifiquement russe. Les auteurs ne faisaient que calquer, finalement, des formes européennes ou françaises. Ils pensaient en français et écrivaient en russe en quelque sorte ?
André MARKOWICZ :
Pouchkine d’ailleurs a commencé par faire ça aussi.
Mais essayez d’imaginer que d’un seul coup, apparaît en 1820 un jeune homme dont tout le monde, – tous les écrivains qui sont autour de lui et qui existent en Russie -, comprend qu’il est exceptionnel. Un jeune homme qui a une espèce d’incroyable largeur de vue, qui pose des questions, et qui va dans des directions dans lesquelles personne ne va, en même temps. Pouchkine écrit des poèmes, des appels à la révolution et en même temps, il écrit des élégies érotiques, des élégies lyriques et tragiques, toutes sortes de poèmes… en même temps. Et dans sa vie c’est pareil. Il fréquente en même temps des gens qui, entre eux, s’estiment infréquentables, C’est un phénomène de liberté comme on n’en a jamais vu !
Ensuite, petit à petit, dans son œuvre, il pose les questions qui sont des questions fondamentales de la vie intellectuelle et même de la vie tout court en Russie : la construction de l’empire et la violence de cette construction, la place ou l’absence de place de l’individu dans cette construction. C’est un des sujets fondamentaux de Pouchkine. Tous les écrivains, sans aucune exception, se situent en fonction de lui. Donc parler de Pouchkine, c’est en fait parler de toute la littérature russe. C’est aussi pour ça que lorsque Grégory Berthier m’a demandé de faire un Dictionnaire Amoureux de la littérature russe, je lui ai dit premièrement que j’étais incapable de le faire mais qu’en fait, il fallait le faire d’une autre façon. En parlant de Pouchkine. Finalement, cela engloberait tous les autres.
« Chaque enfant en Russie commence Pouchkine avant de savoir lire. »
Élodie FONDACCI :
Dostoïevski, Gogol, tous… naissent de la pensée de Pouchkine ? On ne peut pas selon vous les comprendre sans lui ?
André MARKOWICZ :
Exactement le « petit homme » de Gogol est déjà dans Pouchkine. Puis le « petit homme » de Gogol, c’est celui qui va donner le « petit homme » de Dostoïevski et toute son œuvre après. Pareil pour Les Démons. Des Démons de Pouchkine découlent ceux de Dostoïevski. Et c’est aussi la même chose au XXème siècle. Comment imaginer Le Maître et Marguerite de Boulgakov, qui est un immense roman de ce siècle sans Pouchkine ? Le sujet du Maître et Marguerite c’est l’espace. Mais quel est l’espace quand il n’y a plus d’espace ? Quel est le lieu quand il n’y a plus de lieu ? Quelle maison en l’absence de maison ? Or, ce sujet de la maison a précisément été posé par Pouchkine.
Il y a en Russie deux forces, deux espaces. Le premier, c’est l’empire. Que ce soit l’Empire du tsar ou l’Union soviétique, ou maintenant, cette espèce de saloperie mafieuse qui est au pouvoir à Moscou. Cet espace-là ne prend pas en compte l’individu, l’individu pour cet espace-là n’existe pas.
Une des grandes phrases russes, (il s’exprime en russe), veut dire : « quand on coupe un bois, il y a toujours des copeaux qui volent ». C’est ça la Russie. Et face à ça, Pouchkine a dit qu’il y avait une autre entité : la maison. Un lieu dans lequel l’empire ne doit pas entrer : la vie privée, la dimension individuelle.
Pouchkine a décidé de se battre en duel, et donc de mourir, au moment où il a compris définitivement que le tsar lisait les lettres qu’il écrivait à sa femme. Ce n’était pas une censure politique. C’était juste le fait que le tsar montre à Pouchkine qu’il n’y avait plus, et pas de possibilité de vie privée.
Élodie FONDACCI :
En fait, « la maison », c’est l’espace mental intérieur ?
André MARKOWICZ :
Exactement.
Élodie FONDACCI :
Parce qu’il a exprimé des idées libérales qui ne plaisaient pas à l’empereur Alexandre Pouchkine est exilé durant six années. A son retour, en 1826, le nouvel empereur Nicolas le prend sous sa protection mais aussi sous sa surveillance et sa censure… Pouchkine donc, n’a jamais finalement été libre. Et sa vie, a fait écho à des auteurs ultérieurs qui eux, subissaient la tyrannie de Staline.
En Russie, on mesure combien la violence du pouvoir a existé, quelles que soient les époques. La littérature chez Pouchkine, c’est un lieu de résistance ?
André MARKOWICZ :
Absolument. Et la littérature en Russie est un lieu de résistance. D’où la honte que je peux éprouver de voir un certain nombre d’écrivains contemporains thuriféraires de Poutine. C’est non seulement une honte morale, mais c’est une indignité. Par rapport à la littérature, par rapport à l’histoire de la littérature russe.
Ensuite, dire que Pouchkine a tout le temps résisté est aussi une simplification… Pouchkine s’est toujours trouvé au confluent de toutes les questions et de toutes les violences et il a essayé de vivre avec. Il ne faut pas le nier : il a essayé de vivre avec Nicolas Ier. C’est ce que je dis dans mon Dictionnaire. A un certain moment, quand il y eut la révolte de la Pologne en 1830-1831, qui a été réprimée avec des dizaines de milliers de morts, cela a provoqué l’immense indignation de l’Europe, (simplement l’indignation soit dite en passant, car l’Europe qui disait qu’il fallait intervenir, est restée tranquillement à la maison à s’indigner…) Pouchkine a écrit un certain nombre de poèmes indignes !
Des poèmes sur la grandeur soi-disant de l’Etat russe, de l’Empire et du grand fleuve russe dans lequel tous les autres, toutes les autres nations slaves, étaient censées se fondre. Et il ne faut pas nier qu’il ait fait ça non plus, je pense que c’est très important de le dire !
Ensuite, qu’est-ce que c’est que l’Empire pour Pouchkine ? C’est un peu comme Dieu le père, c’est-à-dire une espèce de puissance contre laquelle tu ne peux rien, tu ne peux que dire. Et là où Pouchkine exprime le mieux ce qu’il pense de ça, c’est dans deux œuvres. La première c’est Poltava, un poème sur la victoire des armées de Pierre le Grand sur Charles XII, le roi de Suède ainsi que sur les cosaques de Mazepa. C’est une victoire qui a fondé l’Empire russe et détruit définitivement l’indépendance de l’Ukraine. Parlant de l’Empire russe, Pouchkine dit (il s’exprime en russe), qu’on pourrait traduire par : « Ainsi le marteau pesant, fracassant le verre, forge l’acier ». La question est de savoir pourquoi le verre ? Et il ne s’agit pas simplement de dire qu’il faut un peu de verre pour faire de l’acier. Le verre dans la littérature russe, c’est l’emblème de l’humanité, l’emblème de la fragilité. Le verre te permet de voir loin, de voir de près, de protéger un certain nombre de choses et le verre n’existe pas dans la nature. Un poète du 18ème siècle, Lomanossov, a fait une longue épître sur l’utilité du verre. Un des grands moments de conscience de l’humanisme en Russie. Eh bien, c’est ça que détruit l’Empire. C’est ce verre que détruit l’Empire.
Et puis il y a Le Cavalier de Bronze, un poème sublime que je suis incapable de traduire tellement il est immense. Il commence par un hymne extraordinaire à la beauté de Pétersbourg. En fait, à la création divine. Le monde est beau. Dieu a dit que le monde se fasse et il s’est fait, et il est beau. Or ce monde, Pétersbourg est créé sous le niveau de l’eau et donc il y a des crues. La deuxième partie du poème raconte l’histoire d’un petit homme, d’un petit fonctionnaire, qui va donner tous les petits fonctionnaires de Gogol, qui devient fou parce que sa bien-aimée meurt dans une crue. Devenu fou, il passe un jour devant la statue équestre de Pierre le Grand à Pétersbourg et lui dit (il s’exprime en russe) : « Tu vas voir un peu ! » Il lève le poing pour menacer la statue et là, la statue descend de son socle et poursuit le pauvre fou. Et c’est ça la représentation de l’Empire inévitable chez Pouchkine. Donc vous voyez, c’est une complexité à plein de niveaux, à plein d’étages.
« De toute façon, quand on traduit, tout change. »
Élodie FONDACCI :
On ne peut pas échapper à l’Empire. C’est incroyable de vous entendre parler parce que, évidemment, là on a la sonorité du russe. Dans plusieurs entrées, vous essayez de nous faire comprendre la complexité de la traduction. Là, ce que vous disiez sur le verre nous le fait bien sentir, c’est-à-dire que les vers chez Pouchkine, ce sont des sonorités, des allitérations, et ça déjà c’est extrêmement difficile à rendre en traduction, mais ce sont aussi des sous-entendus légers, des connaissances poétiques, etc. C’est tellement complexe de faire une traduction parce qu’il faut connaître tout ce contexte-là !
André MARKOWICZ :
Mais ça c’est toute ma vie, et toute ma vie à ne pas être capable. Et à être capable de temps en temps, par une espèce de miracle que je n’explique pas. De temps en temps, il y a des choses que je peux faire. Mais par exemple je parle d’un des poèmes les plus extraordinaires de Pouchkine sur une nuit dans les montagnes du Caucase. Sur le fleuve Aragva, enfin Aragvim, (il récite en russe) :
« Nahroulma grouziy ili jitte natchinayem gla shoumit Aragva pridamnoy ne groussniy lehrka pichal maya svetla, pichal maya polna taboy. Taboy, odnoy toboy ou ni nié moyévo nichto nié moujatte, netrivo jitte. I sierdtz ovnouf kapit i liyoubit ot tovo, chto nié liyoubit ya no nié moujatte. » Si vous me donnez trois minutes ou cinq minutes, j’essaie d’expliquer pourquoi c’est impossible de traduire. C’est un poème qui dit : « Sur les collines de la Géorgie, s’est étendue la ténèbre nocturne. » Or « grouziy », la Géorgie, quand tu le dis comme ça, ça porte d’autres mots. « groust » la tristesse, « grus » le fardeau. Et regardez, « na chom grouziy » « o », « ou », « i » …
« Eujut natchnamgla » : la ténèbre nocturne étendue. « a » « a » « a », comme si les voyelles ouvertes, c’était la nuit. Et le monde des humains, les collines, sont des voyelles fermées, les voyelles « o », profondes. Et ça continue comme ça, tout le temps. Mais comment traduire ça ? Jusqu’au moment où il dit « Et le cœur brûle à nouveau parce que », et ça rime sur « parce que », il ne peut pas ne pas aimer. Et le сердz, le cœur, c’est le seul « é » du poème.
Élodie FONDACCI :
Oui, on sent très bien dans votre dictionnaire, effectivement, les affres que vous traversez et combien la traduction est une quête philosophique, infinie.
André MARKOWICZ :
Oui, c’est-à-dire, le travail, il est là. Et ça me fait tellement de peine de voir qu’il y a plein de traducteurs qui ne font pas attention à ça. Qui pensent que le sens peut se traduire simplement par le sens littéral, qui ne respectent pas la forme. En France, on ne respecte pas la forme. On pense qu’il suffit de dire ce que veut dire le mot. Mais le mot en poésie n’a pas le sens sémantique. C’est un complexe inouï de signification et de foyer de vie.
Élodie FONDACCI :
Alors on voit aussi à quel point vous êtes connaisseur de l’œuvre, bien sûr, mais aussi de la vie de Pouchkine, de ses amitiés, de ses admirations, de ses amours, etc. Est-ce que, quand on est traducteur, connaître intimement la vie d’un auteur est indispensable pour faire des traductions les plus proches ?
André MARKOWICZ :
Je ne sais pas. Il se trouve que oui, je connais Pouchkine. Est-ce que ça m’aide à traduire ? Je dirais non. Je dirais, au contraire. Je pense que c’est un obstacle indispensable, obligatoire. Parce que du coup le choix des mots français est plus restreint, parce que je sais que certains ne sont pas possibles pour des raisons d’ordre historique, d’ordre biographique, etc.
Mais de toute façon, quand on traduit, tout change. Vous passez d’une langue à l’autre, d’un système à un autre. La difficulté de Pouchkine, c’est que sa langue d’usage dans la vie courante, c’était le français. Comme celui de toute la haute société russe. Et les modèles littéraires de Pouchkine sont français. Ça ne veut pas dire qu’il les suit, mais ça veut dire qu’il les connaît parfaitement. Donc, il faut obligatoirement connaître ces modèles, et je dirais les connaître d’une façon instinctive, afin de savoir que tel mot est possible et tel autre ne l’est pas.
Élodie FONDACCI :
D’ailleurs, c’est très drôle parce que les modèles de Pouchkine, je pense à André Chénier par exemple, sont presque plus lus en Russie qu’en France.
André MARKOWICZ :
Bien sûr. Chénier a une importance capitale pour Pouchkine, à partir du moment où il le découvre, comme toute l’Europe, en 1819, quand la première édition est parue en France. Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Pouchkine a connu Chénier et a étudié Chénier, c’est qu’il y a une véritable espèce d’émulation. Il traduit des extraits de Chénier dans ses propres poèmes lyriques, comme s’il faisait de la voix de Chénier la sienne propre. Comme si c’était déjà là que je devenais un autre. Et ça, c’est déjà extraordinaire.
Ensuite, il y a le personnage de Chénier. Chez Chénier, il y a deux dimensions encore. Il y a la dimension du vers lui-même, de la sonorité du vers, la façon dont Chénier construit le vers en français, avec en même temps le substrat grec, puisque Chénier, en fait, il écrit en grec en français. Et puis, il y a la figure politique de Chénier, le poète réformateur, victime de la révolution. Et ces deux figures sont fondamentales pour Pouchkine et deviennent fondamentales au XXe siècle.
Pour Ossip Möndelstam et pour Anna Akhmatova, qui sont soumis au stalinisme, et donc à la terreur, au silence et à la censure, ils répondent par André Chénier. Un des derniers poèmes de Ossip Möndelstam reprend la structure des iambes d’André Chénier, c’est-à-dire le vers 12-8 (il récite en russe) : « Tu n’es pas encore mort, tu n’es pas encore seul tant qu’avec ton amie miséreuse, tu prends plaisir à la grandeur des plaines et aux tempêtes de neige, et au froid, et au vent ».
C’est sur l’exil. Et ça, c’est une citation de Chénier, sans mots, mais par le rythme, par le mètre. Comment faire comprendre aujourd’hui à un public qui n’a pas lu Chénier, que le fait de reprendre un mètre est en soi un hommage et une revendication de liberté ?
« La littérature en Russie est un lieu de résistance. »
Élodie FONDACCI :
Est-ce que vous pouvez nous parler justement de cet exil ? Pourquoi Pouchkine est contraint à l’exil ? Ça va le mener à voyager ?
André MARKOWICZ :
Alors, c’est une histoire complexe. Il écrit des poèmes révolutionnaires qui circulent partout et il mène en même temps une vie, disons, de jeu et de débauche.
À un certain moment, il y a une descente de la police chez lui pour chercher des manuscrits qu’ils ne trouvent pas, car Pouchkine connaît tout par cœur et ne garde pas de manuscrits. Peu après, il apprend que quelqu’un l’a calomnié en disant qu’il avait été convoqué à la police secrète et qu’il s’était conduit comme un lâche ! Pouchkine ne pouvait pas provoquer en duel, parce que c’était une accusation sur la police politique, alors il a joué. Il a joué sa vie. Il est allé voir le chef de la police secrète, le gouverneur militaire de Pétersbourg, qui était un grand général de la guerre de Napoléon, Miloradovitch. Il lui dit : « La police est venue me voir. Ils ont cherché, ils n’ont rien trouvé. Donnez-moi un cahier. Je vais vous écrire ce que j’ai écrit moi et ce qu’on m’attribue mais qui n’est pas de moi. » Et il a rempli un cahier de poèmes révolutionnaires dont le moindre valait la Sibérie !
Miloradovitch, qui était un homme plein de courage dans la vie militaire, a été impressionné par le courage de ce jeune homme et a demandé à l’empereur qu’il ne soit pas envoyé en Sibérie, mais qu’il soit pardonné. L’empereur, qui détestait déjà Pouchkine (Pouchkine avait vingt ans seulement mais il était déjà connu de l’empereur) a décidé qu’il l’exilerait dans le sud, pas en Sibérie, mais en Moldavie, puis après en Crimée. Et Pouchkine a vécu en exil là. À partir d’un certain moment en Crimée, je ne raconte pas les détails, on les trouvera dans le livre, il était à Odessa, et sa vie est devenue absolument impossible parce que son supérieur hiérarchique le considérait juste comme un petit fonctionnaire. Ce qu’il était. Mais Pouchkine était d’une part Pouchkine, et d’autre part, un nom de l’aristocratie russe, comme, je ne sais pas, La Rochefoucauld ou Morancy. Et donc, il ne pouvait pas admettre qu’on le considère comme un petit fonctionnaire. Et là encore, il a joué avec le destin. Il a écrit une lettre à un de ses amis dont on savait qu’il était un peu naïf en lui disant qu’il lisait la Bible et Shakespeare et qu’il préférait Shakespeare, ce qui était un blasphème ! Or le blasphème valait la Sibérie. Et il s’est retrouvé dans son domaine familial, non pas en Sibérie, mais à Mikhailovsk, dans le nord de la Russie, où il est encore resté deux ans d’exil. C’est là qu’il a écrit Boris Godounov et d’autres chefs-d’œuvre.
Et en même temps, pendant son exil, il regardait les conjurés, les jeunes poètes et les jeunes gens qui allaient faire le mouvement décembriste, qui allaient se révolter contre le tsar en 1825. Et plus le temps passait, plus il se sentait en opposition avec eux, parce qu’ils considéraient les choses d’une façon abstraite, avec des idées françaises, des catégories de rousseauistes. Or Pouchkine disait : « On ne peut pas imposer d’en haut, il faut que ça vienne d’en bas ». Et il disait que les gens qui écrivaient sur le sort du peuple ne connaissaient pas du tout le peuple. Quand ils passeront à l’action, ça sera une catastrophe, parce qu’ils ne connaissent rien de rien, que des abstractions.
Élodie FONDACCI :
Vous avez prononcé évidemment le titre Boris Godounov. Parlons de la musique et Pouchkine ! Ses œuvres ont donné lieu à de nombreux opéras : Eugène Onéguine, La Dame de Pique, Boris Godounov…
André MARKOWICZ :
On parle des opéras qui sont venus plus tard, mais il faudrait faire écouter aux auditeurs de Radio Classique les romances sur les poèmes de Pouchkine. Il y en a des dizaines qui ont été faites par Glinka et par plein d’autres musiciens de l’époque, contemporains de Pouchkine. Pouchkine a toujours vécu dans le chant. Et après, de fait, il y a ces grandes œuvres opératiques. Pour Boris Godounov, c’est un destin tragique puisque l’œuvre de Moussorgski qui est la plus textuellement proche du texte de Pouchkine, n’est pas parvenue au public directement, mais d’une façon déformée, par l’intermédiaire de Rimsky-Korsakov. Au moins, elle existe maintenant. Et puis après, il y a Tchaïkovski, bien sûr. Même si je dois l’avouer, je suis bouleversé par La Dame de Pique, alors que j’ai beaucoup de mal avec Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Modeste Tchaïkovski, qui a fait le livret, est parti de l’histoire. Alors que c’est ce qui est finalement dans le roman, le moins intéressant. Et ça c’est très étrange. Autant dans La Dame de Pique, ce sont des moments de tragédie lyrique, si je peux dire ça comme ça, à chaque instant, à chaque scène de l’opéra, il y a quelque chose qui est stupéfiant de beauté.
Or, le roman Eugène Onéguine, en fait, il tient à quoi ? Il y a cette intrigue toute simple. Le héros s’ennuie, il hérite d’un petit domaine à la campagne, il rencontre un jeune poète ; la sœur de la fiancée du jeune poète tombe amoureuse de lui parce qu’elle ne lit que des romans français, il est le premier homme qu’elle voit. Il est honnête, il dit non. Par la suite, pour toutes sortes d’horizons stupides, il tue le jeune poète en duel. Il part. Et après, il revient. Et à Pétersbourg, il rencontre cette Tatiana, cette jeune fille. Il en tombe amoureux. Et là, c’est elle qui lui dit non. C’est trop tard.
Je vous ai raconté Eugène Onéguine en quelques mots, mais c’est le plus grand livre jamais écrit en russe. Et à quoi ça tient ? Pas simplement à la force de l’histoire, qui est de fait très belle, mais à la beauté du vers, au non-dit, à tout ce qui n’appartient pas au récit, aux interventions d’un personnage qui se présente comme l’auteur. À l’incertitude de ce personnage. Qui est le « je » qui parle ? Est-ce que c’est vraiment Pouchkine ou est-ce que c’est un personnage créé par Pouchkine, un Pouchkine créé par Pouchkine lui-même ? Et cette superposition de non-dits fait une complexité de voix narrative incroyable qui, par essence, ne peut pas être rendu dans l’opéra qui se concentre sur l’histoire.
Le Dictionnaire amoureux de Pouchkine, publié chez PLON par André Markowicz.