Olivier Weber : « Partir, et revenir pour écrire »

Célébrer l’élan vagabond, celui qui a envoyé depuis toujours des hommes et des femmes explorer les blancs des cartes : tel est le projet d’Olivier Weber, infatigable aventurier lui-même, dans son Dictionnaire amoureux de l’aventure, chez Plon.

Elodie Fondacci s’est entretenue avec Olivier Weber

Elodie Fondacci :

Olivier Weber, bonjour. Vous êtes écrivain, voyageur : vous avez arpenté le monde, les confins de l’Amazonie, les savanes de l’Afrique, les versants de l’Himalaya. Vous avez croisé sur votre route des trafiquants, des seigneurs de guerre, des pirates ou des humanitaires, poussé toujours plus loin par votre désir d’inconnu et vous publiez aujourd’hui un Dictionnaire amoureux de l’aventure qui parle aussi bien du monde que de vous-même. D’où vous vient-il ce goût de l’aventure ?

 

Olivier Weber :

Je crois que c’est d’abord le goût des voyages et de la littérature. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai deux passions : voyager et écrire, et je ne sais pas dans quel sens ! C’était peut-être d’abord écrire et après voyager. Les deux se mélangent bien. Avec la lecture de maîtres en littérature que j’ai eu très jeunes, Goethe, Cervantes, Conrad, Jack London, ou Joseph Kessel, je me suis dit : « Un jour, je ferai comme eux ». Je vais voyager, écrire et décrire le monde, pour essayer éventuellement de le réenchanter, c’est-à-dire essayer de l’expliquer, si tant est que la réalité complexe est explicable, mais aussi essayer de mettre un peu d’espoir et d’espérance.

 

EF :

Dans ce dictionnaire, effectivement, vous rendez hommage à ces écrivains qui vous ont littéralement mis le pied à l’étrier, qui vous ont jeté sur les routes.

 

OW :

Pour moi, c’est une transmission que j’ai reçue de ces grands frères. Je parle vraiment au sens de la fratrie, de la famille que je me suis un peu inventée ou réinventée. Je suis sur Terre, comme beaucoup d’entre nous, pour transmettre à nos proches, à nos enfants, à d’autres aussi de par le monde, et je crois que la littérature est un formidable vecteur. Moi, j’aime bien aller chercher des histoires, que ce soit en romans, en fiction, mais aussi en témoignages auprès d’êtres ordinaires qui, à mes yeux sont des héros de la vie quotidienne : des femmes, des hommes qui vivent au fin fond de l’Afrique, au fin fond de l’Asie… A chaque fois, aller les voir, pour moi, c’est une merveille parce que j’ai envie de témoigner pour eux, de rapporter. Et puis en même temps, effectivement, c’est le goût de l’inconnu, le goût de l’aventure. Je crois que l’aventure est d’abord humaine, d’abord utile. Elle est d’abord dans la compassion. C’est ça qui est important. Et donc, la transmission, c’est aussi de l’empathie.

 

EF :

Vous n’êtes pas un simple découvreur de paysages. Tous vos voyages tournent aussi autour de la notion d’engagement qui est très importante pour vous ?

 

OW :

Je dirais qu’il y a les deux, parce qu’évidemment il y a mon engagement d’écrivain voyageur qui, – de temps en temps, pas tout le temps -, dénonce par les livres, les récits, les reportages ou les documentaires certains abus, certaines injustices, et est peut-être engagé dans certaines causes de peuples perdus, ou de peuples qu’on a oublié de défendre, comme les Arméniens, les Afghans anti-Talibans ou les Kurdes. Mais d’un autre côté, je ne suis pas insensible à la beauté des paysages. J’ai grandi en montagne et je retrouve très souvent des paysages de mes montagnes alpines, que ce soit chez les Kurdes, au fin fond de l’Irak qui est un pays montagneux, ou de l’Iran, mais aussi de l’Afghanistan, de l’Asie centrale. Il y a la beauté du monde aussi qui est importante. Je ne sais pas si, comme disait Tolstoï, la beauté va sauver le monde, au point où il en est, mais en tout cas, c’est bien d’en faire part ! Et dans la beauté du monde il y a effectivement les personnes qu’on peut rencontrer sur le chemin.

 

EF :

Vous avez passé votre adolescence dans ces montagnes que vous évoquiez : vous étiez berger. Et c’est dans la grande solitude de ces paysages que vous est née cette envie d’explorer le monde ?

 

OW :

C’est très paradoxal parce que j’étais, adolescent, à la fois dans la plus grande des libertés, (avec beaucoup de contraintes évidemment, quand on travaille dans un hameau à trois heures de marche de son village où il n’y a rien, ni électricité ni d’eau courante !! Mais ça a été ma vie avant de pouvoir obtenir des bourses pour mes études très longues jusqu’aux Etats-Unis…), et en même temps dans un espace – ça peut vous paraître bizarre – presque reclus. Parce que ces montagnes, ces sommets que je voyais, que j’arpentais avec ou sans mes bêtes, c’était à la fois la notion de liberté, d’absolu, et puis en même temps des frontières, parce que je ne pouvais pas trop les dépasser évidemment, alors que je n’avais qu’une envie, c’était de partir de là. Il y avait une sorte d’effet élastique que j’ai retrouvé ailleurs. C’est comme si vous, vous faisiez de la montagne : on est fatigué de monter, et puis on arrive au col, au sommet du montagne, et on dit : « oh là là, je suis récompensé ! Mon effort est béni parce que j’ai d’autres paysages, d’autres vallons, d’autres vallées et d’autres sommets qui s’ouvrent à moi » . C’est ça que j’aime dans la vie : c’est ce renouvellement des paysages humains ou terrestres.

 

EF :

Avant le voyage, il y a le voyage en imagination. Au-delà des livres et des écrivains, vous affirmez que les grands responsables des voyages ce sont les cartographes et les fabricants de mappemondes  Et vous consacrez quelques articles à ces gens qui finalement vous donnent le virus parce qu’à force de rêver sur des cartes, on a envie de partir.

 

OW :

C’est ce que raconte Joseph Conrad. Quand il était petit, il faisait tourner une mappemonde en disant : « Quand je serai grand, j’irai là ». Et de fait, il a été « là », au fin fond de l’Afrique, et ça a donné Au cœur des ténèbres. Il est devenu un grand marin, et surtout un grand romancier. Alors oui : les mappemondes, les atlas, les livres de cartes, les cartes toutes seules nous font rêver. Et je leur consacre certaines entrées de mon livre.

Au temps des grands explorateurs, il y a eu deux sortes d’explorateurs : les découvreurs d’inconnus, de terres vierges, et puis les conquistadors, les conquérants au service des grandes puissances coloniales et des empires qui quelquefois – pas tous, mais certains-, ont été aussi des massacreurs. A l’époque, les empires, les puissances coloniales ou les puissances en devenir de l’époque, le Portugal, l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, mettaient en avant les cartographes, parce que c’était très important d’aller planter un drapeau, d’aller reconnaître. On imaginait beaucoup sur les portulans, les atlas portuaires, sur les cartographies, sur les grands ensembles de recueils de cartes… On imaginait, on plantait des drapeaux. On ne savait pas trop comment était l’Amérique du Sud, ni le Brésil, ni l’Afrique, mais en tout cas, il fallait planter des drapeaux théoriquement pour pouvoir faire avancer les armées ou les bateaux de conquérant. Et les cartographes, évidemment, ont permis d’imaginer ou de réimaginer le monde qui n’était pas tout à fait plat à l’époque.

 

EF :

Vous faites le portrait d’un grand nombre d’explorateurs qui ont osé justement aller vers les espaces blancs des cartes, les endroits qui restaient inexplorés et vierges. Ces hommes aux semelles de vent qui ont élargi notre horizon.

 

OW :

Absolument. Ça va de James Cook à La Pérouse, – qui a disparu au fin fond du Pacifique, enfin sur un atoll -, en passant par Sir Richard Burton au XIXe siècle, qui est un des découvreurs des sources du Nil (même s’il ne l’a pas tout à fait trouvé la bonne source, et qu’il il y a eu ensuite d’autres voyages). C’était un homme fascinant d’ailleurs qui parlait plus d’une trentaine de langues, vous vous rendez compte ? Dont l’occitan, l’hébreu, l’arabe, le persan etc.

Tous étaient des découvreurs et chez eux il y avait une part aussi d’orgueil, c’est-à-dire d’égo, d’être le premier à pouvoir arpenter telle terre au service de sa majesté ou pas. Et en même temps, ça a permis la rencontre, quelquefois malheureusement aussi, les massacres. Je pense à Pizarro, je pense à quelques grands découvreurs des civilisations amérindiennes ou d’Amérique du Sud, d’Amérique Centrale. Mais en tout cas ça fait toute l’Histoire avec un grand H ou une grande Hache comme disait Georges Pérec.

Donc moi, oui, je parle de ces conquistadors, de ces cartographes, de ces découvreurs divers. Car l’aventure se décline sous différentes formes. Il y a l’aventure géographique, maritime, spatiale, spéléologique aussi, – on n’en parle peut-être pas beaucoup, nous on défend cette option-là avec la Société des Explorateurs Français, dont je suis l’un des administrateurs -, et je trouve que c’est passionnant de se dire que, même si aujourd’hui toutes les zones blanches ont disparu, qu’il n’y a plus de zone vierge de par le monde sauf quelques hectares, peut-être au fin fond de l’Amazonie et encore, en Patagonie ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, que ce qui est important, c’est la rencontre, c’est l’aventure humaine, c’est aller vers l’autre avec les yeux grands ouverts et le cœur aussi tout à fait grand ouvert.

 

« Je crois que c’est important de ne pas se contenter du réel, de le réexpliquer par la littérature, par l’aventure. »

 

EF :

Vous faites se côtoyer dans ces pages des gens très différents. Ecrivains-voyageurs, explorateurs, aventuriers des mers ou du ciel… Est-ce que vous leur trouvez un point commun ?

 

OW :

Oui, je dirais que il y a des points communs. Je n’ai pas voulu définir l’esprit d’aventure, mais il y a quand même des parallèles, et ce que j’éprouve moi aussi sur le terrain. Pour définir l’aventure, – même si ce n’est pas exclusif -, je citerais d’abord le goût de l’inconnu. Deuxièmement la capacité à sortir de sa zone de confort : il faut être prêt évidemment à abandonner ses petites habitudes. Troisièmement, je crois qu’il y a une forme de courage quand même. Une forme de courage à affronter cet inconnu, même si c’est une impulsion, une pulsion qui est plus forte que nous, parce que ça fait partie de notre âme, de notre cœur…

Et puis je rajouterai quand même le côté empathie. Il y a forcément, – enfin ce n’est pas une condition sine qua non -, mais pour moi, l’aventure doit être une humaine, elle doit être utile. Et donc, oui, il y a une forme d’empathie parce qu’on rencontre les autres pas pour les massacrer, pas pour les asservir, pas pour les convertir, mais pour essayer de les comprendre et éventuellement de rapporter une histoire, peut-être aujourd’hui un film, un roman, un reportage, mais je crois que ce contact, cette liaison est très importante.

Moi, j’ai beaucoup appris de la part de ces peuples dits premiers, que ce soit au fin fond de l’Amazonie, en Asie, en Afrique ou ailleurs, de leur rapport au monde, à l’environnement. Je vous donne un seul exemple : chez nous, quand on parle de l’environnement écologique ou naturel, c’est un peu anthropocentré – c’est centré sur l’Homme ; c’est l’Homme qui est là, c’est le caïd, et après il y a l’environnement, c’est-à-dire la nature à son service. Un jour, j’étais au fin fond de l’Amazonie, et un jeune Indien-Brésilien, m’a dit : « Moi je suis untel, mais je suis aussi l’arbre que tu vois au fin fond de la forêt, parce que c’est l’arbre de mes ancêtres. Je suis aussi, si tu regardes la rivière, le rocher qui est au bout, parce que là aussi il y a l’âme, l’esprit, la civilisation de mes ancêtres. Et puis je suis aussi le fleuve lui-même qu’il faut protéger. » C’est formidable parce que ces représentants des peuples dits « traditionnels » véhiculent des valeurs où finalement l’homme, l’être humain n’est que de passage, 80 ans ou 100 ans ou un peu plus sur Terre, mais où par contre, les rochers, le monde minéral, le monde végétal, le monde du vivant ou du non vivant, – non humain en tout cas -, sont là pour longtemps. Il me semble que cette humilité est essentielle. C’est même – au-delà de l’humilité, une leçon de sagesse. Et moi, j’ai envie de transmettre cette leçon de sagesse là.

 

EF :

Aux Occidentaux, principalement ? Vous trouvez qu’on l’a perdue, cette sagesse-là ?

 

OW :

Oui, on l’a perdue parce qu’on est dans un monde qui va trop vite. Moi, j’ai beaucoup appris par mes expéditions, surtout en haute montagne, en Himalaya par exemple, ou au Mustang où j’ai emmené un ami aveugle, d’ailleurs. J’ai beaucoup appris, non seulement sur la solitude, parce que quand on marche la journée, on parle peu à 5 000/6 000 mètres d’altitude, on économise son souffle, on réserve ses forces pour le soir, mais en particulier sur la lenteur. Il faut qu’on revienne à la lenteur. On est dans l’ultra-rapidité, l’hyper-rapidité, donc on n’arrive plus à apprécier l’instant présent. Or, l’instant présent, par définition, file, il ne sera plus jamais le même, donc il faut le vivre. Nous, on est plutôt dans nos sociétés judéo-chrétiennes sur la nostalgie du passé, ce qui n’a pas lieu d’être, parce que le passé n’est plus, par définition. Et puis, deuxièmement, sur un futur qui devient anxieux, mais dont on ne sait pas de quoi il sera fait. Il faut savoir profiter de l’instant présent, et ça, je l’ai évidemment constaté avec ces sociétés dites traditionnelles.

Puis, troisièmement, je dirais que les sociétés que nous représentons – les sociétés occidentales, modernes, sédentarisées -, ont besoin d’un mouvement. C’est pour cela qu’il y a une sorte de mythologie du héros ou de l’aventurier. Brecht disait : « Malheureuses les sociétés sans héros ». Je crois que les sociétés sans aventurier sont des sociétés malheureuses. On a besoin aussi, – non pas de revenir aux origines – mais d’avoir cette pulsion nomade qui est, en fait, la pulsion de nos origines de société. Aujourd’hui, on fait tous partie de sociétés qui se sont arrêtées, sédentarisées, mais auparavant, c’étaient des sociétés de nomades, et je crois qu’il y a toujours ce mythe qui est là. C’est pour ça que ce dictionnaire amoureux rend hommage à des grands voyageurs mythiques, comme Ulysse, et aussi, jusqu’à aujourd’hui, comme Tintin ou Corto Maltese, qui sont pour moi, des Ulysse modernes.

 

EF :

Vous dites à plusieurs reprises qu’il y a le grand dehors, bien sûr, mais qu’il y a aussi le grand dedans. Et qu’explorer le grand dehors, c’est aussi explorer le grand dedans. Une île déserte, une traversée des mers, ce sont aussi des voyages intérieurs ?

 

OW :

Oui, je crois qu’il ne faut pas oublier cette dimension : on voyage aussi pour soi, ça serait une erreur que de dire qu’on ne voyage que pour les autres ou que pour les paysages. Il y a une découverte de soi qui est extraordinaire. Je me rappelle quand j’ai fait la route de la soie avec un afghan-francophone- un artiste que j’avais emmené avec moi jusqu’à Bamiyan, là où il y avait les fameuses statues de Bouddha, et ensuite à Kaboul-, il me disait « mais c’est la route de soi ». Et je crois que cette dimension effectivement du « grand dedans », par référence au Grand Dehors de Stevenson ne doit pas être écartée, au contraire : c’est une source de sagesse d’une part, puis deuxièmement d’enrichissement mutuel avec les autres, de savoir qu’on se découvre aussi soi-même et il ne faut pas s’oublier.

C’est vrai que par la frénésie des voyages, – ce n’est pas le bon terme d’ailleurs -, par la galopade, le galop de par le monde, on peut avoir tendance à s’oublier mais je crois qu’il faut savoir se poser un moment chaque jour, quand on peut, ou le soir, et essayer de méditer, de réfléchir sur soi-même, sur les autres, sur le destin du monde. Je crois qu’on fait partie d’une vaste fraternité commune, et pour moi ça passe aussi par la littérature, par l’aventure, et je suis très ému quand je vois, au fin fond de l’Afrique, dans un township, donc un ghetto à Pretoria ou ailleurs, ou à au Pakistan ou à Mexico ou à la frontière américaine du côté du Mexique, des jeunes qui lisent les auteurs locaux ou des auteurs étrangers. A Calcutta dans un bus, j’ai vu un jeune qui lisait Camus en anglais. J’ai été ému parce que je me suis dit qu’il se faisait une famille, qu’il il se faisait des valeurs qu’il allait pouvoir transmettre à son tour et je trouve que c’est merveilleux.

Michel Serres, ce grand philosophe récemment disparu, qui était aussi d’ailleurs un montagnard et un randonneur, disait : « Un roman peut valoir jusqu’à 100 thèses universitaires ». Et je trouve que ce n’est pas tout à fait faux, parce qu’il y a ces personnages qui vous habitent. Prenez un chef-d’œuvre comme Martin Eden par exemple, – qui est un peu le récit autobiographique sous forme romanesque de Jack London, qui fut ouvrier à 11 ans, qui devint un grand aventurier, un écrivain, un correspondant de guerre, et finit même après rancher,  fermier écologiste avant l’heure, avant de mourir à 40 ans. Et bien finalement, Martin Eden, si vous le lisez à 10 ans, 20 ans, 30 ans, et plus tard à 40 ans, à chaque fois vous aurez une lecture différente parce que ces personnages évoluent, que vous vous évoluez, et que ce n’est jamais tout blanc, tout noir. C’est ça la beauté de la littérature, surtout à travers le prisme du voyage et de l’aventure.

 

EF :

La littérature qui nous permet à nous de voyager immobile. Combien de langues est-ce que vous parlez Olivier Weber ?

 

OW :

Moi, j’en parle deux ou trois : anglais, français, espagnol. Après, j’ai des notions de russe d’allemand, d’italien. J’ai étudié l’indonésien, le malaisien. Mais j’ai souvent des amis qui me servent d’interprète sur le terrain. Certes c’est un filtre, mais ça permet aussi d’être « protégé », quand je vais au fin fond de l’Asie, de l’Afrique ou de l’Amérique centrale. Et puis en même temps, ce sont des amis qui vous renseignent. Ça permet d’avoir une meilleure connaissance des tribus, des clans, des familles…

 

« Je pense que l’élan est (…)  salvateur, non seulement pour beaucoup d’individus, mais aussi pour les sociétés, surtout lorsqu’elles sont sédentarisées. »

 

EF :

Vous êtes toujours en mouvement. L’expression « mouvement perpétuel » s’applique bien à votre cas ! Mais ce mouvement perpétuel est aussi chez vous un mouvement de balancier, parce qu’il vous faut partir et revenir pour écrire.

 

OW :

Oui absolument, je crois que c’est ce qui me définit le mieux ce mouvement de balancier. Partir et revenir, c’est très paradoxal. En ce moment, j’ai plutôt envie de partir, je vais repartir d’ailleurs pour quelques pays dans le Caucase et au Moyen-Orient. Et après, quand je reviens j’ai envie d’écrire, je m’isole à Paris ou en montagne pour écrire.

C’est ce que disait notre maître Nicolas Bouvier, – le grand écrivain voyageur suisse : quand on est écrivain voyageur, on part six mois par an et le reste du temps, on passe six mois dans une chambre ou une turne à écrire, à coucher sur le papier ce qu’on a ressenti voire imaginé à partir du vécu. Donc oui, ce partir-revenir, pour moi, c’est un mouvement perpétuel. J’ai toujours la nostalgie du rebond, de l’impulsion ou de l’élan. Je pense que l’élan est source de vie. Je pense profondément qu’il est salvateur, non seulement pour beaucoup d’individus, mais aussi pour les sociétés, surtout lorsqu’elles sont sédentarisées.

 

EF :

Dans l’article que vous consacrez à Cervantes et à son Don Quichotte, vous écrivez : « Le moulin à vent est le symbole de l’aventure » vous êtes d’accord avec ça ?

 

OW :

Oui, absolument, dans le Don Quichotte de Cervantes le moulin à vent est un peu mythique, parce qu’évidemment le héros prend pour des gens de simples moulins à vent. Mais cela signifie pour moi que l’imagination est au pouvoir. Or, je crois que c’est important de ne pas se contenter du réel, de le réexpliquer par la littérature, par l’aventure. J’ai essayé de mélanger les deux, et ce livre rend hommage à mes prédécesseurs, mais aussi à ce que je ressens sur le terrain, avec la mélancolie, quelquefois la peur, la mort, le goût du risque. Car, sans se mettre totalement en danger, il y évidemment des moments où la mort n’est pas très loin : ça fait partie des tributs, ou des intérêts de l’aventure. Donc gloire à l’aventure ! Je crois qu’il faut rendre hommage aussi à ceux qui la pratiquent sur le terrain.

 

Le Dictionnaire Amoureux de l’aventure, publié chez PLON par Olivier Weber.