Mohammed Aïssaoui s’est construit avec l’œuvre d’Albert Camus. Dans le Dictionnaire amoureux qu’il lui consacre, il nous livre » son » Camus, celui qui illumine sa vie, qui élargit le cœur et l’esprit, qui console des chagrins du monde. Repartez grâce à lui à la découverte de la vie et de l’œuvre d’Albert Camus, des quartiers pauvres d’Alger à Lourmarin, jusqu’au prix Nobel de littérature.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Mohammed Aïssaoui.
EF :
Mohamed Aïssaoui, bonjour. Vous êtes écrivain, journaliste au Figaro littéraire et vous consacrez un Dictionnaire amoureux à celui que vous considérez selon vos propres mots, comme un père, comme un frère. Ce n’est pas en tant que spécialiste de l’œuvre de Camus que vous écrivez. Non. Vous faites partie de ceux que Camus a aidés. Votre Dictionnaire amoureux, c’est un acte de gratitude.
MA :
Oui, c’est vrai. C’était ma première mission en m’attaquant à ce Dictionnaire amoureux. Je n’imaginais pas que j’allais mettre autant de temps. Mais, même si c’était très exigeant et qu’il y avait beaucoup de travail, ce que j’en retiens c’est la joie et effectivement, la gratitude. Camus est un écrivain qui m’a aidé. Je suis né en Algérie comme lui et quand je suis arrivé en France, très tôt – je commençais à peine à apprendre la langue française – je me suis attaqué à l’Etranger. Je l’ai lu, je n’ai rien compris du tout. J’avais treize ou quatorze ans mais ça m’a quand même subjugué. En fait, ce Dictionnaire amoureux, c’est un peu le petit Algérien, l’enfant, qui dit merci au grand écrivain algérien.
EF :
Vous racontez dans votre préface que vous avez longtemps pensé que Camus n’écrivait que pour vous. Je vous cite : « C’est mon père, mon frère, mon professeur, mon ami. Je crois que les autres ne peuvent pas vraiment le comprendre. Ils n’ont pas vécu ce que lui et moi avons vécu. La pauvreté. La mère analphabète qui ne lira jamais vos livres, les regards condescendants, ce sentiment d’être étranger partout. »
MA :
Oui, c’est pour ça que j’ai eu le sentiment que j’étais le seul à comprendre, parce que tout ce que j’ai découvert de lui, ce sont des choses que je vivais intensément. Pourquoi m’a-t-il aidé si intensément, si fortement ? C’est parce qu’il me disait : « Tu n’es pas le seul ». Après, évidemment, j’ai compris que Camus n’était pas qu’à moi. Heureusement – et j’en suis vraiment très heureux -, des millions de lecteurs l’ont lu et ont trouvé quelque chose d’humain, une parole et une écoute.
Camus est un écrivain qui vous aide et qui vous aide dans tous les sens du terme, c’est à dire aussi à aimer la littérature. Parce que bien sûr, Camus, l’écrivain engagé, le journaliste de combat, c’est quelque chose de très fort ! Mais Camus est aussi un grand styliste, un grand écrivain, une grande plume. En le relisant, – moi qui travaille au Figaro littéraire, dans un supplément où, chaque semaine nous lisons beaucoup – j’ai été frappé par ça. J’ai eu aussi envie de le redire. Tout simplement. Je peux même employer le mot « génie » à son sujet, parce qu’il a écrit à vingt-trois ans ses premiers recueils de nouvelles, et on les lit aujourd’hui encore, c’est formidable !
EF :
A plusieurs reprises, vous vous étonnez justement qu’un jeune homme de vingt-trois ans ait déjà eu en tête l’intégralité de son œuvre.
MA :
Il a publié à vingt-trois ans, mais il a écrit avant ! Vers l’âge de vingt ans, il avait déjà une idée d’un cycle d’œuvres. Il ne s’agissait pas seulement d’écrire un roman ou d’écrire un essai ! D’ailleurs il a publié L’Etranger et le mythe de Sisyphe quasiment en même temps chez Gallimard. (Il avait publié le recueil de nouvelles chez un petit éditeur, Edmond Charlot, qui a beaucoup aidé les écrivains français.) Et il pensait déjà au triptyque, c’est à dire à l’absurde, à la révolte, et il devait conclure par l’amour, avec chaque fois un roman et son pendant intellectuel : un essai. C’est quand même fou qu’à vingt-deux, vingt-trois ans, il pense déjà à une œuvre complète.
EF :
C’est vrai que chez Camus la pensée s’incarne en roman.
MA :
« Pense par images, si tu veux être philosophe, écris des romans ». C’est ce qu’il a dit et c’est ce qu’il a fait. Et d’ailleurs il considère que les grands écrivains comme Dostoïevski, Flaubert, ou Proust sont des philosophes parce qu’ils ont écrit de sublimes romans qui disent beaucoup de la pensée, de la nature humaine, des relations, du monde, de la guerre. Il a incarné cela, lui aussi.
EF :
Il fait chair ses idées. D’ailleurs c’est aussi un homme de théâtre, un art qu’il mettait quasiment au-dessus des autres.
MA :
C’est là où il se sentait le plus heureux. Il a toujours dit qu’il y avait deux endroits où il se sentait heureux : sur un terrain de football et sur la scène.
Le théâtre, il l’a incarné. En plus, c’est un fameux passeur, c’est à dire qu’il a adapté beaucoup de grands écrivains : Les Possédés, les grands écrivains espagnols parce qu’il adora it l’Espagne. Il a écrit lui-même, par exemple le Malentendu ou les Justes. Pour lui, le théâtre était effectivement un art supérieur.
EF :
Vous présentez Camus à plusieurs reprises, comme un écrivain qui sauve, et pas seulement vous. Je suis toujours attentive à la première occurrence des Dictionnaires amoureux. Vous, à la lettre A, vous avez choisi Abd al Malik, qui est donc cet artiste, ancien gamin des cités qui était parti pour être dealer et qui, s’il n’avait pas rencontré Camus dans les pages de ses livres, serait certainement resté dans sa cité. Cette rencontre a forgé son avenir d’artiste et on dirait qu’il y a une communauté d’hommes qui se réclament de Camus comme s’il était « un tuteur pour pousser droit ».
MA :
Oui, c’est l’expression qu’a utilisée Abd al Malik. Effectivement, j’avais envie d’entrer dans ce dictionnaire par d’autres amoureux. Abd al Malik a porté la parole de Camus par ses spectacles, notamment l’un d’eux qui a duré cinq années ! Il a fait une tournée de cinq ans dans toute la France et en plus dans des endroits où on n’était pas forcément habitué à écouter du théâtre ou de la littérature, en banlieue. Il a fait ça comme un missionnaire. Parce que lui aussi a été aidé par Camus. Particulièrement par un rescueil de nouvelles, le premier recueil de nouvelles de Camus, L’envers et l’endroit. Abd Al Malik a été subjugué par ce texte. Ensuite, il a effectivement lu L‘homme révolté. Il en a parlé, il a fait des spectacles autour de ce que lui disait Camus. J’avais donc envie qu’Abd al Malik soit un peu mon porte-parole parce qu’il n’est pas le seul. Un acteur comme Francis Huster a joué mille fois La Peste. Tous ces gens-là ont porté la parole de Camus, et je pense que c’est aussi d’une certaine manière grâce à eux que Camus continue d’exister. Il a beau être mort depuis 1960, Camus est vivant tant qu’on continue de le lire et qu’on continue de le citer.
EF :
C’est drôle que vous employiez le mot « missionnaire » parce que Camus, pour lui, être écrivain, c’était une mission.
MA :
C’est vrai. Il y avait quelque chose de cet ordre-là. Il a très tôt pensé à tenter de définir ce qu’était son travail, parce qu’il appelle ça un travail. C’est quelque chose d’assez rare chez les écrivains. Autant écrivain que journaliste que dramaturge. Il a écrit des textes sublimes, et notamment le discours de Suède quand il a reçu le prix Nobel de littérature. Quelle est la mission principale de l’écrivain ? C’est d’être du côté de ceux qui subissent l’histoire. C’est ce qu’il a toujours voulu faire et c’est ce qu’il a toujours fait.
EF :
Un des textes les plus beaux de Camus, je trouve – et il me met toujours les larmes aux yeux quand je le lis -, c’est cette lettre qu’il a adressé à son instituteur quand il a reçu le prix Nobel. « Cher Monsieur Germain, …. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »
MA :
Oui. On a parlé de gratitude. Camus a de la reconnaissance pour l’école républicaine.
Ce sont des choses qu’on ne dit plus aujourd’hui, mais qu’on devrait pourtant plus que jamais dire. L’école on peut la critiquer et on ne se gêne d’ailleurs pas pour la critiquer. Mais je défie quiconque de trouver aujourd’hui un autre chemin pour des enfants qui n’ont pas les moyens. Pour des enfants qui n’ont pas accès à la culture.
C’est l’un des rares chemins. Alors oui, il y a le sport, il y a tout ce qu’on veut, mais le sport n’est pas accessible à tous, et puis surtout, il y en a très peu qui en sortent. Et d’ailleurs, même quand on pratique du sport, il faut passer par l’école. Donc il reste l’école républicaine.
C’est à travers ce Monsieur Germain, ce Louis Germain, symbole de l’école républicaine, que Camus montre sa reconnaissance à cette école qui sauve encore des enfants par l’accès à la culture, par l’accès à un métier, ou même simplement par l’accès à la connaissance, ce qui est déjà quelque chose de fondamental.
EF :
Il y a trois personnes qui ont particulièrement compté dans la vie de Camus à ce titre-là : c’est donc M. Germain bien sûr ; Jean Grenier qui a été son professeur, son ami et son mentor ; et puis cet oncle boucher qui, racontez-vous, lui met une bibliothèque entre les mains.
MA :
Gustave Acault, qui est son oncle côté maternel. A un moment donné, Camus qui avait la tuberculose et était vraiment faible de santé, est allé chez cet oncle pour manger de la viande et se renforcer. Mais en fait, la grande ressource qu’il a trouvée là-bas, c’est cette fameuse bibliothèque dont l’accès était totalement libre.
Il lisait Les nourritures terrestres, il lisait Dumas… Il voyait pour la première fois une bibliothèque. En plus, cet oncle le laissait choisir ce qu’il voulait et en discutait avec lui après.
C’est quelque chose d’ailleurs que Camus a fait ensuite, notamment avec sa fille Catherine, à qui il a laissé lire tout ce qu’elle voulait : Alexandre Dumas et tout ce qui était possible ; après ils en discutaient. Cet accès à la bibliothèque, il a dit que ça avait participé à sa vocation, en tout cas à son désir d’écrire. Parce qu’en lisant, il a vu aussi qu’on pouvait parler de soi, parler de la pauvreté, que les livres n’était pas simplement réservés aux gens plus aisés.
EF :
Vous avez beaucoup collaboré avec Catherine Camus pour ce Dictionnaire amoureux. Elle se considère comme l’œuvre mineure de son grand homme de père.
MA :
Ça m’émeut toujours de l’entendre dire ça, alors que c’est peut-être, et même c’est sans doute, la plus grande spécialiste de Camus. Elle connaît tout par cœur. Si je lui pose une question, elle a tout de suite la réponse. Moi, je l’ai rencontrée il y a plus de vingt ans. C’est assez étonnant parce que j’ai tout de suite compris qu’il fallait la rassurer. C’est assez bizarre parce que moi j’étais intimidé de rencontrer Catherine Camus, la fille d’Albert Camus. Et puis je vois que cette femme a besoin d’être rassurée et notre lien s’est renforcé par ça. Moi, j’avais envie d’être protégé par Camus et elle, elle avait envie d’être rassurée par des gens qui aiment Camus parce qu’elle en a pris des coups pour faire tout ce qu’elle a fait, notamment la publication posthume du Premier homme. C’est vrai qu’on a ce lien, et ce Dictionnaire amoureux je ne pouvais pas le faire sans elle. J’ai beaucoup insisté pour qu’elle apparaisse sur la couverture. Elle ne voulait pas. J’ai dit : « Mais moi j’ai écrit ce livre grâce à toi, avec ta complicité » et donc elle a fini par dire d’accord, mais vraiment, il a fallu que je lui arrache cela.
EF :
Ce qui est très étonnant, c’est qu’au moment où vous étiez en train de travailler, donc en train de chercher les entrées du dictionnaire, elle vous a révélé que Camus avait dix mots préférés qu’il avait noté quelque part.
Ces dix mots, vous avez choisi de les mettre dans ce dictionnaire, en tant que tels.
MA :
Bien sûr, on a discuté beaucoup. J’allais très souvent à Lourmarin. On discutait. Ce n’était pas toujours du temps utile et efficace parce que c’étaient des discussions sur le foot. Elle pouvait regarder deux matchs de suite. Moi, j’attendais pour que je puisse poser deux ou trois questions. Et puis à un moment donné, j’ai dit : « Est ce que tu penses qu’il y a des mots que Camus aimait particulièrement » et elle a retrouvé la page du carnet dans laquelle Camus a désigné ces dix mots. Il y a les hommes, la terre, la mer… Une autre fois elle me dit « la mer », je dis « mais tu m’as déjà dit la mer » et elle répond « Mais non, pas la mer l’océan ! La mère, la maman »… Il y a donc la mère le désert, l’honneur… Oui, il y a dix mots comme ça, qu’on a décidé avec l’éditeur de mettre de manière un peu spéciale, avec la définition de Camus. Parce que chaque fois, il a défini ces mots, que ce soit dans un des textes comme La Peste, que ce soit dans un recueil de nouvelles, ou dans son discours de Stockholm.
EF :
Je voudrais maintenant qu’on s’intéresse au cœur de la pensée de Camus. Vous citez Raphaël Enthoven : « A ceux qui se désolent de l’absurde, Camus raconte que le monde est beau et que cela suffit à emplir le cœur d’un homme. Albert Camus soigne le désespoir par le sentiment qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. »
MA :
Oui, voilà encore une autre entrée. J’ai voulu que Raphael Enthoven soit dans ce Dictionnaire parce qu’il a vraiment porté la parole de Camus, et l’a en plus expliquée, avec le bagage de philosophe qui est le sien, dans les émissions auxquelles il a contribué. Et il a assuré pour les éditions Gallimard la présentation des œuvres complètes dans la collection Quarto, donc 17 textes de Camus rassemblés dans un volume. Et sa préface, c’est 80 pages qui méritent d’être publiées. Et ce que vous venez de citer, c’est vraiment toute l’intensité, l’impact, la réflexion pour le côté intellectuel de Camus, c’est très très fort.
EF :
Le monde n’a pas de sens. C’est à nous qu’il appartient d’en donner à force de bonheur, à force de joie, à force d’action envers les autres.
MA :
Ce que j’ai beaucoup aimé dans la fréquentation de l’œuvre de Camus, c’est la complexité et le sens de la nuance, qui vraiment se perdent parce qu’aujourd’hui il faut penser par bloc, il faut penser par camp. Camus lui, est toujours très nuancé. D’ailleurs, on lui a reproché de ne pas être dans un camp. Je pense que quand il a écrit L’homme révolté, il a été blessé notamment par les réactions, la haine de certains qui s’opposaient à ce qu’il disait.
Et par ailleurs, cette nuance elle est inhérente à la vie. Il dit par exemple « Il n’y a pas d’espoir de vivre sans désespoir de vivre ». Quand il parle de l’absurdité de la vie, notamment dans Le mythe de Sisyphe, il parle de suicide. Le seul sujet philosophique important, pour lui, c’est le suicide. Il parle de la mort, et il parle aussi de ce que de l’absurde. Mais en vérité, le mythe de Sisyphe exalte la vie. C’est tout ça qu’on retrouve dans Camus. C’est comme dans L’étranger, il y a l’absurdité. Mais il y a aussi un certain humanisme. Et je le répète, « Il n’y a pas d’espoir de vivre sans désespoir, de vivre. » C’est totalement humain.
EF :
Je ne dois pas être la seule à avoir relu La Peste pendant le confinement. Pour moi, celui qui incarne ça, c’est le docteur Rieux, qui finalement, alors qu’il n’y a aucun sens, persiste à exercer son métier d’homme.
MA :
Bien sûr, son métier d’homme, avant même son métier de médecin.
Il y a d’autres personnages dans La Peste : Joseph Grand, le prêtre, auquel j’accorde une entrée. Au début, le prêtre va tenter de tirer profit de la peste en disant : l’homme a fait le mal, donc voilà ce que Dieu lui fait subir. Et puis tout va se complexifier. La peste touche les méchants et les gentils, les enfants, les parents. En fait, elle ne fait pas de choix de camp et le prêtre se rend compte que ce n’est pas si simple et changer de prêche, c’est à dire qu’il devient plus nuancé, plus complexe et finalement plus humain.
EF :
Quelle était votre envie en écrivant ce dictionnaire ? Nous faire relire Camus ?
MA :
Je ne sais pas si Camus a besoin de moi pour être relu. J’avais peut-être au fond de moi, il ne faut pas avoir peur de le dire, l’envie de crier mon amour pour Camus. Voilà, Camus n’a pas besoin de moi, j’ai plus besoin de lui.
EF :
Et s’il y avait un message que Camus devait nous adresser aujourd’hui, lequel serait-il ?
MA :
J’allais dire ça justement : la nuance, la complexité de la vie. Aujourd’hui, on vit évidemment des temps de guerre, et peut être que sa haine du nihilisme et du terrorisme aurait été le message. Ce sont deux saloperies dont la marque est l’indifférence à l’homme ? Voilà, c’est à dire qu’on ne fait pas attention à l’homme alors que ce sont, par exemple les terroristes vont tuer au nom de Dieu au nom d’une cause, mais finalement ils tuent des hommes.
EF :
C’est un Dictionnaire amoureux profondément humain, adressé à un homme profondément humain. Mohamed Aïssaoui, merci d’être venu nous parler de Camus aujourd’hui.
Le Dictionnaire Amoureux d’Albert Camus, publié chez PLON par Mohammed Aïssaoui.