Mathilde Levesque : « Ce livre est dédié à ceux qui n’osent pas, à ceux qu’on n’écoute pas ou qui ne se sentent pas écoutés »

« Y a-t-il une autre éloquence que l’éloquence académique ?

Agrégée de lettres modernes et enseignante dans un lycée de Seine-Saint-Denis, Mathilde Levesque explore l’art oratoire, de ses fondements antiques à ses formes actuelles.
A travers son Dictionnaire amoureux de l’éloquence, cette enseignante passionnée adresse une déclaration d’amour à ses élèves et invite à écouter ceux qui ne prennent jamais la parole parce qu’ils pensent ne pas savoir parler. »

Elodie Fondacci s’est entretenue avec Mathilde Levesque.

 

E.F : Mathilde Levesque, bonjour.
Vous êtes agrégée de Lettres modernes, professeur de français dans une ZEP de Seine-Saint-Denis, au lycée Voillaume à Aulnay-Sous-Bois, et vous publiez chez Plon le Dictionnaire amoureux de l’éloquence. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la notion d’éloquence au point de lui consacrer un dictionnaire amoureux ?

 

M.L : La question de la langue et de la grammaire est quelque chose qui a fait partie de mon cursus de doctorat. Mais petit à petit, par le biais de mes études, je me suis penchée sur la manière dont la langue est utilisée en contexte.

Ce qui m’intéresse ce n’est pas forcément l’éloquence au sens académique du terme, qui renvoie à une image de ténor du barreau, mais plutôt une autre forme d’éloquence. Je cherche à démontrer que des choses peuvent être éloquentes malgré elles et sans qu’on y pense a priori. J’essaie d’observer comment les gens se positionnent dans l’espace social et dans l’espace de dialogue. Comment les choses parlent, malgré les gens et parfois malgré elles. C’est le sens de cet ouvrage.

 

E.F : Vous citez Bourdieu et son essai « Ce que parler veut dire » dans lequel il montre que la langue est un profond marqueur social qui révèle l’origine des gens et leur positionnement dans la société.

 

M.L : C’est vraiment ça qui m’intéresse, et surtout de ne pas être rigide ou binaire. Dans cet ouvrage je me suis beaucoup inspirée de mes élèves, comme à chaque fois que j’écris ou que je parle de quelque chose !

Mes élèves entrent évidemment dans certaines catégories bourdieusiennes : la catégorie populaire, avec un langage populaire voire parfois vulgaire. Mais en même temps, ce n’est pas que ça ! Ce n’est pas seulement ce qu’on répète depuis toujours, à savoir que les jeunes parlent de moins en moins bien et qu’ils ne savent plus s’exprimer. Les gens ont toujours dit ça, même de mon temps, donc c’est un argument que je n’écoute pas.

Au-delà du langage qui peut être spontané, parfois violent, vulgaire et grossier, il y a chez mes élèves une maîtrise qui m’a toujours intéressée : une gestion de l’à-propos, une gestion de l’urgence dans la réponse, qu’on peut être tenté de cataloguer rapidement comme de l’insolence mais qui n’en est pas toujours. Parfois ça l’est, mais ça m’intéresse de regarder ces moments ou l’élève sauve sa peau dans un contexte de tension, en étant brillant, en faisant un bon mot, en rebondissant, sans que ce soit une agression envers moi ou un autre adulte.

C’est cette porosité-là qui me passionne. La porosité entre un langage qui n’est parfois pas totalement maîtrisé du point de vue de l’orthographe, de la grammaire et des codes, et en même temps une maîtrise assez impressionnante de l’urgence chez certains. Ce que moi j’appelle l’urgence, c’est l’urgence à s’en sortir pour que le désaccord ne finisse pas en conflit.

 

E.F : Ce qui transparaît beaucoup dans votre dictionnaire, c’est l’affection que vous avez pour vos élèves. L’envie que vous avez de faire entendre leur voix.

 

M.L : Merci, ça me fait plaisir. C’est vrai que ce sont des élèves particuliers, qui sont sous le feu des projecteurs pour des raisons qui ne sont pas toujours à leur honneur et pas toujours de leurs faits non plus. Il y a beaucoup de préjugés sur le lycée de banlieue… La Seine Saint Denis…Le 93… Les cités…

J’ai toujours écrit sur mes élèves, mais j’ai commencé par vouloir inverser – peut-être de façon trop rigide – l’image qu’on avait d’eux en voulant montrer au monde qu’ils sont brillants et géniaux.
En fait, c’est plus compliqué que ça. Comme tous les ados, ils ne sont pas que géniaux ; mais ils ne sont pas non plus que nuls en français ou sur leurs écrans toute la journée.

Former des esprits, c’est ce que j’aime dans mon métier. C’est parfois ingrat parce que ce sont des adolescents, donc le retour sur investissement n’est pas immédiat. On plante des choses en Seconde, ça râle, mais on sait que deux ou trois ans après, l’élève réussit à imbriquer les pièces du puzzle et à voir que ça lui a été indispensable.

 

E.F : Est-ce que vous apprenez l’art de l’éloquence à vos élèves qui s’en sentent parfois éloignés ?

 

M.L : C’est quelque chose que j’ai commencé à leur faire étudier au-delà des programmes. C’est au programme en Première mais j’ai choisi de le faire étudier à mes Secondes il y a cinq ans, parce que j’ai monté un concours d’éloquence au sein du lycée.

Même si l’éloquence a le vent en poupe et qu’il existe des douzaines de manuels d’éloquence, beaucoup ont pour défaut de ne pas revenir aux textes antiques. Or rien n’a été inventé depuis Quintilien, Cicéron ou Aristote. Il n’y a vraiment rien de nouveau. Le seul facteur qui change, c’est le contexte – c’est pour ça que les évolutions sociales et langagières m’intéressent d’ailleurs-, mais la structure est la même. Je veux donc que mes élèves aient terminé leurs trois années de lycée en sachant qui sont Quintilien, Aristote et Cicéron, ce qu’ils ont apporté et comment on construit un discours. Je trouve que c’est important, dans la conscience des choses, de savoir qu’avant de s’appeler « introduction », le début d’un discours s’appelait « exorde » et que cinq siècles avant Jésus-Christ, cela représentait déjà la partie du discours qui va marquer les esprits.

 

E.F : Vous répétez dans votre livre que l’éloquence n’est pas un don mais un travail.

 

M.L : Oui. On peut considérer qu’il y a un talent bien sûr mais, comme le disait Maupassant, le talent c’est aussi du travail.
On peut sentir une aisance particulière chez certains élèves, mais – dans cette génération là en particulier – il faut faire attention à ne pas tomber dans le stand-up. Un discours présenté en morceau d’éloquence et un stand-up sont deux choses différentes.

L’éloquence est en réalité très codée et extrêmement exigeante puisqu’il faut maîtriser l’écrit. Il n’y a pas vraiment de place pour l’improvisation. Il faut que ce soit écrit en profondeur, de façon à ce qu’on ait l’impression que ce n’est pas écrit. C’est déjà un grand travail. Ensuite, l’aisance et l’articulation sont aussi à travailler. Quintilien et Cicéron le disaient déjà.

 

E.F : Vous dites qu’on peut effectivement enseigner l’éloquence mais vous vous méfiez des coachs de tout poil. Qu’est-ce qui vous agace ?

 

M.L : Ça m’agace pour les raisons que je mentionnais tout à l’heure. Je trouve que les coachs de vie ou de management manquent de profondeur et de structure rhétorique. On est plutôt vers le développement personnel.
Et puis le management, qui est une matière passionnante à étudier, est trop souvent utilisé en entreprise pour faire passer la pilule. C’est quelque chose qui m’agace car la pilule on l’assume ! On apprend à gérer la parole de celui qui n’est pas content plutôt que de faire preuve de lâcheté.

 

E.F : Plusieurs entrées de ce Dictionnaire sont des portraits de certains de vos élèves. Vous racontez notamment que l’un des ados que vous emmenez au concours d’éloquence finit par dire : « Je suis devenu quelqu’un ».

 

M.L : Avec cet élève-là, on partait de très loin puisque même l’articulation était catastrophique.
C’était un concours d’éloquence mais pour lui, c’était bien plus que ça. Comme c’était un élève assez en difficulté, il était sans arrêt repris par son père qui lui laissait penser que c’était un bon à rien. En étant classé ce jour-là, il est devenu quelqu’un aux yeux de son père avant tout.

 

E.F : Vous considérez l’éloquence comme un art de se faire reconnaître et respecter. C’est presque un outil politique ?

 

M.L : Oui. Ce à quoi je tiens dans ce livre, c’est la place qui est donnée aux gens qui ne se considère pas comme éloquents. Je fais référence aux gens timides, réservés, silencieux ou observateurs. Je ne suis pas du tout quelqu’un de timide, mais j’ai un profond respect pour les timides parce que je vois le temps et le travail que ça leur demande. Moi finalement, je parle tellement que les gens ne m’écoutent plus, contrairement à certains de mes amis qui sont réservés. La parole est beaucoup plus écoutée chez des gens qui parlent peu. Et c’est aussi à eux que je m’adresse. On n’est pas obligé de parler comme un moulin en permanence ! On peut avoir la parole rare : ça n’enlève rien à sa valeur, au contraire.

 

E.F : D’ailleurs, parler très bien peut aussi susciter la méfiance et l’inquiétude de ceux qui écoutent le discours ?

 

M.L : Avant même l’éloquence, le langage est un outil de manipulation même si étymologiquement, c’est quelque chose de noble et de quasiment artisanal. Si on a gardé ce terme de « manipuler », c’est qu’il s’agit bien toujours – et j’en suis la preuve dans mon métier – d’emmener les gens quelque part quand on leur parle.

Pour ma part, je suis devenue incapable de dire quel homme politique parle bien parce que je suis complètement parasitée. J’écoute, et la grille d’analyse se met en route dans ma tête en même temps. Par exemple, quelqu’un comme Eric Dupond-Moretti, je peux voir ce qu’il a d’impressionnant et ce qui peut fonctionner, mais je vois aussi la série d’artifice et ça me gêne. Ce sont des ficelles. Il maîtrise le contenu et l’histoire de la rhétorique. En revanche, il ne faut pas que ça se voit. Comme le disait Quintilien, il faut que les figures soient mises partout en même temps qu’elles doivent être dissimulées. Avec lui, on n’est vraiment pas dans la dissimulation…

 

E.F : D’ailleurs, l’éloquence dans sa stricte définition est au service de la vérité. Sinon c’est autre chose ?

 

M.L : Exactement. Elle est au service de la vérité sinon elle n’a aucun intérêt. Mais après, la question est : « qu’est-ce que la vérité ? ». Tout discours doit faire croire que ce qui est dit est vrai. Après, c’est une question de personnalité et d’honnêteté intellectuelle.

Parfois je fais faire des exercices à mes élèves en leur demandant de défendre des choses avec lesquelles je sais qu’ils ne sont pas d’accord… Je les force : ils doivent me faire croire que c’est quelque chose qui leur tient à cœur. C’est un réel exercice ! C’est bien de savoir le faire pour reconnaître chez l’autre la tentative de manipulation. Mais ce n’est pas la vraie vie. La notion de vérité étant souvent subjective, ce qu’il faut, c’est la vérité du cœur.

 

E.F : Quel est le compliment qui vous rendrait la plus fière au sujet de ce dictionnaire ?

 

M.L : Le livre est dédié à ceux qui n’osent pas, à ceux qu’on n’écoute pas ou qui ne se sentent pas écoutés. Si un jour, l’un de ceux-là me disait « Grâce à toi, maintenant, j’ose » ou « Grâce à toi j’ai l’impression qu’on m’écoute ou d’avoir ma place », ça serait vraiment super.

 

Le Dictionnaire amoureux de l’éloquence, publié chez Plon par Mathilde Levesque.

 

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