Les cafés, ou le remède à la solitude… Entretien avec Jean-Marie Gourio

©BrunoKlein

À l’occasion de la sortie de son Dictionnaire amoureux des cafés, Jean-Marie Gourio se confie à Elodie Fondacci.

Les cafés qu’aiment Jean-Marie Gourio sont ceux où l’on discute avec un autre inconnu accoudé au bar. Ceux où l’on se tient épaule contre épaule au comptoir. Ceux où les paumés se trouvent une famille d’un soir. Ceux où parler de tout et de rien réchauffe et fait vivre.
Ces cafés à la Pagnol, à la Prévert, à la Doisneau, ont tendance à disparaître avec le petit peuple de Paris qu’ils abritaient. L’inventeur des brèves de comptoir leur adresse un émouvant Dictionnaire amoureux.

 

Elodie Fondacci :

Jean-Marie Gourio, bonjour. Vous êtes auteur, vous êtes scénariste (comment oublier la série Palace, signée avec votre complice de toujours Jean-Michel Ribes ?), vous êtes aussi l’inventeur de ces fameuses Brèves de comptoir, que vous avez collectées des années durant au gré des zincs : des milliers de fulgurances poétiques et de saillies savoureuses réunies en plusieurs tomes. Vous connaissez les cafés parce que vous y avez passé votre vie, et vous les aimez au point de leur consacrer un Dictionnaire amoureux qui est un précipité de poésie, d’émotion et de drôlerie aussi.
« Il passe sa vie au bistrot » : on dit ça en général des gens qui y passent un peu trop de temps, mais dans votre cas c’est vrai !

 

Jean-Marie Gourio :

Oui c’est vrai. J’y passe ma vie. Mais en fait, c’est le mot « passer » qui est amusant. C’est le temps qui passe, mais la personne reste, donc j’y reste ma vie et le temps passe, on dirait ça.

 

EF :

Ça a commencé dès l’enfance. Vous racontez que votre tata Jeannine était maître d’hôtel Chez Moune à Pigalle et que vous passiez beaucoup de temps accoudé au comptoir comme un jeune « lustreur de coudes » en devenir. Et que votre papa aussi vous emmenait au bistrot. D’ailleurs, vous consacrez à votre père une entrée très émouvante : Béquille.

 

JMG :

Je suis le fils d’un militaire et d’une concierge. Ma mère était concierge rue du Cherche-midi, et mon père était militaire. Il avait fait la guerre d’Indochine et en était rentré tuberculeux, avec la poliomyélite. Il est mort quand j’avais cinq, six ans donc je l’ai très peu connu. Et j’ai le souvenir, ou je crois l’avoir, d’être au café avec lui, accroché à sa béquille : un petit enfant comme ça, accroché à la jambe de son père qui va mourir. Et je me suis demandé, – une fois que j’avais passé largement l’âge de mon père -, si je ne me plaisais pas dans les cafés, si je n’étais pas rassuré dans les cafés, parce que j’y rencontrais un malheur que j’aimais d’une certaine manière, une tristesse qui me plaisait, qui me rassurait, une fatigue qui était celle de mon père, des gens un peu usés, des gens qui boivent et qui, d’une certaine manière, me donnaient envie de les aimer pour les protéger.

 

EF :

Vous avez raison : il y a beaucoup de tendresse dans ce dictionnaire. Il y a beaucoup de paumés, d’éclopés de la vie… Vous aviez envie de leur rendre hommage à ces gens-là.

 

JMG :

C’est ce qui est remonté. Ce sont les bars, en fait. Pourquoi on va dans les bistrots ? C’est pour rencontrer les gens. Et les gens qui sont dans les bistrots, c’est qui ? On dit parfois : « C’est une nouvelle famille ». Pour moi ce n’est pas une nouvelle famille, c’est plutôt une réunion de gens qui n’ont pas de famille justement. Les gens qui s’accrochent au bar, ce sont ceux qui sont un peu paumés et qui ont l’occasion au bistrot de parler avec n’importe qui et de dire tout ce qu’ils ont sur le cœur. C’est exceptionnel ! C’est un système social qui est inventé par je ne sais pas qui : on peut marcher dans la rue et rentrer dans un café et tout de suite, on rentre dans un monde où on a le droit de parler aux gens. Et de dire tout. Tout, rien, des bêtises, boire… C’est-à-dire devenir un autre plus léger ou même plus lourd, parce que la lourdeur quelquefois n’est pas un défaut puisque ça nous arrondit et ça nous donne plus de masques que d’habitude.

 

« C’est le comptoir qui disparaît avec la disparition d’une classe sociale »

 

EF :

Vous dites, c’est très joli d’ailleurs : « Ces deux-là qui se connaissaient à peine, quelques heures après se racontent leur vie. S’ils ne s’écoutaient pas, qui d’autre les écouterait ? »

 

JMG :

Absolument. Et même quelquefois, je les observe : je vois bien qu’ils ne s’écoutent pas, mais par contre c’est la chaleur qui passe, c’est l’infrarouge qui passe. La discussion ne sert qu’à être proche les uns des autres. C’est épaule contre épaule et quoi qu’on dise. Et même si au bout d’un moment ils ne parlent pas de la même chose, ce n’est pas grave, ils sont ensemble. Le comptoir ça permet d’être ensemble longtemps en buvant des verres et en disant ce qu’on a à dire, même si l’autre n’écoute pas vraiment. L’important, c’est qu’il est là, sa réponse et sa chaleur.

 

EF :

Peut-être qu’ils ne s’écoutent pas, mais vous en tout cas, vous les avez écoutés. Vous racontez ce jour de 1985 où tout a commencé. Vous êtes accoudé au bar et puis tout d’un coup, vous entendez un type qui dit à un autre : « Est ce qu’une plante carnivore, ça peut être végétarien ?« . Et là, c’est comme une révélation ! Vous sortez votre carnet !

 

JMG :

Oui, c’est la première brève de comptoir que j’ai entendue. C’était au comptoir qu’on avait dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, rue des Trois-Portes, place Maubert. Donc moi, j’étais installé à table avec tout le monde : Cabu, Cavanna, Wolinski, Choron, Reiser, toute la bande. Et il y avait des gars, – parce que c’était table ouverte : après la rédaction, ils pouvaient venir boire – qui parlaient. J’ai entendu cette phrase et comme j’avais du papier et des crayons devant moi parce que j’étais assis à la table de rédaction, j’ai noté cette petite phrase qui m’a amusé. Et le lendemain aux bistrots sur la place, au Relais Lagrange, au Ronsard, au Dante, j’ai entendu des phrases qui m’ont amusé et là je les ai notées. Et je me suis rendu compte qu’il y en avait partout ! J’ai proposé ça à Gébé qui en a fait une colonne dans Hara-Kiri, une petite colonne, puis après deux colonnes, trois colonnes, quatre colonnes… Et ça a duré des années jusqu’à ce que Jean-Michel Ribes me propose que Jean Carmet les dise dans Palace. C’était pas mal ! Formidable même. Magnifique Jean Carmet, qui était exactement l’amour de bar. C’était le Français, le papa qu’on voulait, le frère qu’on voulait, l’ami qu’on voulait : on voulait boire avec Jean Carmet. Et donc il les a dites dans Palace et quand j’ai vu l’émotion que créait Jean Carmet à dire ces phrases, j’ai accepté que Jean-Michel en fasse du théâtre. Parce qu’au début, je renâclais un peu. J’avais peur qu’on me vole mon livre et qu’on ne comprenne pas ce que je ressentais quand j’entendais les gens. Et c’est Jean Carmet qui m’a donné confiance en Ribes, j’ai dit allez, on y va. Et ça fait des pièces formidables avec Jean-Michel Ribes : quatre pièces, plus un film.

 

EF :

Qu’est-ce que vous ressentez justement à ce moment-là précis ? Parce que ce n’est évidemment pas de la moquerie. Non, c’est quelque chose entre la tendresse et l’amusement.

 

JMG:

Oui, ce n’est que de la tendresse et c’est ce qui autorise tous les amusements. Tous les défauts du rire s’il y en a. Mais c’est la meilleure porte d’entrée. Aimer les gens, c’est la meilleure porte d’entrée pour les entendre, pour les écouter, et puis pour les comprendre surtout.

 

EF :

Donc vous êtes un linguiste du zinc. Finalement, vous dites que la « machine-à-parler » du comptoir nous fait entendre la conversation populaire. La vraie parole des gens, elle est là.

 

JMG :

Oui, la vraie parole des gens est là. Les gens qui veulent se grandir en parlant, c’est-à-dire que tout d’un coup ils ont envie de dire des choses pour être vraiment présent. Pas forcément pour être entendu, mais pour être une vedette du bistrot, ce qui fait qu’ils ont des inventions magnifiques pour se grandir. Et donc, c’est une parole en liberté qui semble être vitale pour les gens qui sont là.

 

EF :

Pour vous, le café est le seul endroit, où l’on peut respirer « l’odeur du peuple ». C’est d’ailleurs pour cela que vous l’aimez.

 

JMG :

Oui, parce que je pense à Zola qui parlait dans L’Assommoir des ouvriers, du peuple et de l’odeur du peuple. C’est ce qu’on lui reprochait d’ailleurs dans sa littérature. On disait que, vraiment, c’était une sous-littérature infecte.
C’est au café qu’on sent les gens, qu’on sent le peuple et il n’y a pas d’autre endroit. Peut-être dans le métro mais sinon, je ne sais pas où on peut sentir la fatigue, les odeurs mélangées, les sentiments mélangés, le désarroi, les grands bonheurs … Il n’y a que dans un café que vous pouvez être tout d’un coup à côté de quelqu’un qui vient d’avoir un enfant et à côté de quelqu’un qui vient de perdre sa mère. Et les deux sentiments, le pire et le meilleur, se mélangent pour faire un moment tout à fait extravagant d’échanges et de douceur.

 

EF :

Les cafés que vous aimez, Jean-Marie Gourio, ce sont ceux qui pourraient figurer dans un dessin de Daumier, dans un poème de Prévert ou dans une photo de Doisneau, avec un habitué au comptoir que les autres appellent « boit-sans-soif », avec une patronne qui sert une petite bobine à un éclopé de la vie tout en essuyant les verres. Est-ce qu’ils existent encore ces cafés-là ?

 

JMG:

Ils ont tendance à disparaître. C’est le comptoir qui disparaît avec la disparition d’une classe sociale. Parce que, si effectivement ma mère concierge ou mon père, ancien militaire, allait au café avec sa béquille, – c’était rue du Cherche-Midi, – je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui des concierges comme ça, avec des militaires de carrière en train de mourir, accrochés au comptoir des bistrots de la rue de Cherche-Midi. C’est toute la population de Paris qui change, des grandes villes d’ailleurs. Plus la population des campagnes qui disparaît : la plupart des cafés de campagne ferment, ou ils n’ouvrent qu’à 17 h. Donc, évidemment, j’ai du mal à trouver cet endroit où on sent les gens, où on est soi-même un traîne-la-rue, un personnage un peu libre comme ça, qui va de bar en bar sans trop de but. Ça, c’est impossible maintenant.

 

EF :

C’est finalement d’une sociabilité disparue dont vous parlez.

 

JMG :

Oui, absolument. C’est vraiment la classe ouvrière qui a disparu des capitales : parce que c’est trop cher, parce qu’on ne peut plus y habiter, parce que les appartements sont incroyablement coûteux. Donc tous ces gens-là sont renvoyés au fin fond de la banlieue. Où là, c’est une architecture complètement fausse. Prenez Grigny la Grande Borne, par exemple : il n’y a pas beaucoup de café, il y a une grande agora, il n’y a pas de bistrot. Donc on voit quand on est à la Grande Borne, tout ce qui fait qu’une ville fonctionne et qu’une ville ne fonctionne pas. Paris, ce sont des petites rues et des bistrots. La Grande Borne, ce sont des agoras et pas de café. Et donc on voit bien, c’est la came et ce n’est pas du tout le petit vin blanc avec le facteur. J’en parle de ça dans mon dictionnaire. À l’époque, le facteur venait boire un coup au bistrot. Partout, partout, le facteur rentrait. Et maintenant même la police ne peut pas rentrer dans certains quartiers alors qu’avant le facteur allait y boire un coup. Donc on voit bien qu’il s’est passé quelque chose de dramatique où même le facteur de Tatie se fait caillasser, il y a quelque chose qui n’est pas normal.

 

EF :

Et vous l’écrivez : « Mais l’usine a fermé, le bar a disparu, la mobylette est à la casse, le facteur est à la retraite. Bon dieu, où sont les gens ? »

 

JMG :

Où sont les gens ? Oui, on les cherche. De temps en temps, moi qui ai un œil de spécialiste, j’en croise un dans la rue. Avant, je me disais : tiens, lui doit aller au café. Et là maintenant, je ne dis pas il va au café, je dis : il a l’air malheureux, il est tout seul. Il cherche un endroit. Il cherche des potes, il cherche sa vie, il cherche sa famille. Il est largué. Dans un café, on ne comprend plus rien.

Je me souviens d’une vieille dame, c’était à Belleville, un peu dans les hauteurs. On était dans un café, elle était au comptoir et elle regardait la ville. Elle avait dit cette phrase que j’avais notée dans les brèves : « Il y a beaucoup de grues ». Et ce « il y a beaucoup de grues » qui était dit par cette dame-là, ça voulait dire que tout était en travaux et qu’elle, elle allait se faire virer. Elle allait mourir et le café dans lequel elle parlait allait disparaître. Elle allait disparaître, son petit chien allait disparaître, l’escalier qui lui faisait mal aux genoux allait disparaître, tout allait disparaître. Voilà. Donc c’est la perte des points fixes. Ces gens qui avaient des points fixes avec le boulot, la famille, la rue, le boulanger, le bistrot, la poste, ont perdu tous les points fixes. Comme on est en train de perdre les points fixes avec les glaciers qui fondent, les îles qui sont recouvertes par les eaux… Tout ce qui était fixe et qui nous paraissait extrêmement fort, disparaît. Le bistrot a disparu, le glacier a disparu, les familles ont disparu et les gens disparaissent. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Où est-ce qu’on se voit, où est-ce qu’on boit, où est-ce qu’on se croise, où est-ce qu’on dit des bêtises, où est-ce qu’on dit qu’on est heureux, où est-ce qu’on dit qu’on est malheureux ?

Une fois, j’étais passé dans un café. Il y avait deux garagistes en tenue qui étaient en train de boire le champagne. J’ai dit c’est sûr, il y en a un qui a gagné au loto, ou je ne sais quoi. Eh pas du tout, il y en a un sa fille avait eu le bac. Il pleurait devant sa petite bouteille de champagne avec son copain garagiste. Alors, dans quel endroit un garagiste, aujourd’hui, peut fêter la réussite de sa fille tant aimée au baccalauréat ? On ne peut pas le voir. Or, voir ce garagiste heureux que sa fille réussisse à l’école, c’est déjà une petite révolution. Ça veut dire que l’école est très importante, donc qu’il faut protéger l’école, qu’il faut mettre des sous dans les budgets de l’école, etc. On sait ça simplement en regardant quelqu’un boire du champagne et être heureux que l’école existe. Et boire un coup de blanc avec le facteur, ça veut dire que les services publics sont encore là. Il y a une époque, on buvait un coup de blanc avec le facteur, avec l’instituteur, avec le maire, avec le garde champêtre, toute la république était alignée au comptoir le matin, donc on voyait que la France était réveillée, bien rasée en mouvement.

 

« C’est le bar. Un contrôle de la violence, de la douleur, de la tristesse. »

 

EF :

Et vous dites aussi que finalement le café canalisait la violence. Que le poivrot, les autres le renvoyaient chez lui, l’empêchaient un peu de nuire alors que finalement quelqu’un qui boit tout seul chez lui, personne ne peut savoir ce qu’il fait.

 

JMG :

Le café, c’est une exposition des défauts. C’est une usine à broyer les défauts d’une certaine manière. Donc c’est là qu’on est heureux, c’est là qu’on est malheureux, c’est là qu’on boit, c’est là qu’on boit trop, c’est là qu’on se bat. Donc c’est une violence sous contrôle. Ce qui n’est pas le cas de la violence dans la rue. On voit les violences filmées par les caméras de surveillance : des jeunes qui massacrent d’autres jeunes. Ce sont des assassinats à coups de pied. Alors que dans un bistrot, il y a toujours des gens qui interviennent, il y a le patron qui intervient. C’est contrôlé.
Une femme qui rentre avec le nez en sang ou un œil abîmé, si c’est dans un village, le patron va dire « qu’est-ce qu’il s’est passé, attends on va lui parler à ton mari, on va s’en occuper, ça ne va pas continuer comme ça ». S’il n’y a plus le bistrot, cette femme en sang, elle est dans la rue, tout le monde s’en fout. Les gens passent devant. Enfin, ils appellent peut-être des pompiers mais en tous les cas, il n’y a pas un contrôle et une protection rapprochée, du café, du village qui était là comme une vigie. Et dans les quartiers nord de Marseille, on ne joue plus à la belotte avec Panis ou à la manille ! C’est la came et il n’y a plus le bistrot qui permettait de contrôler les quatre jeunes qui partent mal. Les contrôler dans la rue c’est trop tard. Alors que là, au comptoir, au baby-foot et au flipper, on peut encore les contrôler. « Lui il a fait ça attention… Lui il a un couteau sur lui, on va s’en occuper, je vais lui parler ». Donc ce ne sont pas les grands frères, c’est le serveur qui va lui parler parce que c’est un copain. « Dis-moi ce tu fais avec un couteau sur toi ? » et ça, c’est le bar. Un contrôle de la violence, de la douleur, de la tristesse. Tous les mois, il y a quelqu’un qui dit : « Moi, je vais me buter, j’en ai marre » et il va trouver à côté de lui quelqu’un qui va lui parler. Quelqu’un qui veut se buter dans la rue, c’est plus difficile.

 

EF :

Le café, remède contre l’ultramoderne solitude. Jean-Marie Gourio, merci beaucoup. Il y a beaucoup d’entrées dans votre dictionnaire et on n’a pas très envie d’en sortir. Heureusement, il n’y a pas trop de sorties !

 

JMG :

Non, restons-y !

 

Le Dictionnaire amoureux des cafés, publié chez PLON par Jean-Marie Gourio.