Aimer, souffrir, tricher, aider ou rire ne sont certainement pas le propre de l’homme ! À travers son Dictionnaire amoureux de la vie sauvage, Allain Bougrain-Dubourg s’émerveille des mille et une capacités des animaux de tous poils, mais ne cache pas son accablement face au déclin de la biodiversité. Plus qu’un livre, c’est une véritable leçon de vie que nous offre ce grand protecteur de la nature. Et une invitation à changer de regards sur les animaux, nos voisins de planète, qui ont tant d’émotions communes avec les bipèdes que nous sommes.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Allain Bougrain-Dubourg.
Elodie Fondacci :
Allain Bougrain-Dubourg bonjour. Vous êtes depuis l’enfance passionné de la nature. C’est à l’île de Ré où vous avez grandi que vous avez commencé à la découvrir. Vous avez fait ensuite le tour du monde pour mieux l’admirer. Vous avez parlé d’elle et défendu ses droits partout où vous le pouviez : à la télévision, dans les livres et même dans les grandes conférences internationales, et vous publiez aujourd’hui un Dictionnaire amoureux de la vie sauvage dans lequel l’émerveillement le dispute à l’accablement. Un livre vibrant qui est un véritable plaidoyer pour la nature et la biodiversité.
Commençons par l’émerveillement : il n’y a pas une espèce qui échappe à votre admiration !
Allain Bougrain-Dubourg :
Oui, j’ai eu le bonheur, le grand bonheur, le privilège même, de parcourir la planète à la rencontre des animaux les plus divers. J’ai été évidemment bouleversé par la migration des gnous entre la Tanzanie et le Kenya, par la naissance du corail que j’ai été filmer sous l’eau sur la grande barrière en Australie et par bien d’autres événements naturels prodigieux. Mais de la même manière, je dis sans démagogie qu’en observant une araignée tisser sa toile, j’ai la même admiration, la même émotion. Donc on n’est pas obligé de partir au bout du monde pour satisfaire son bonheur ou sa curiosité. Évidemment, je dis peut-être ça parce que je suis un peu rassasié, mais je crois profondément que l’épanouissement est à notre porte. Il suffit de regarder. Je vais vous dire un truc ridicule : quand je vois un merle dans un jardin, capable de sortir un ver de terre comme ça, après avoir fait trois petits sauts dans l’herbe, je me dis que pas un humain ne pourrait réaliser cette performance. Et je trouve ça admirable.
EF :
À cheval dans les Rocheuses pour suivre des paléontologues, sous l’eau donc pour filmer les coraux, en Afrique, en Asie, partout…Combien de voyages autour du monde avez-vous faits ?
ABD :
Je ne sais pas. Je me souviens que l’un des voyages qui m’avait peut-être le moins enthousiasmé, c’était d’aller en Antarctique. Pourquoi ? Parce que moi, j’aime la vie qui déborde, qui éclabousse. J’aime l’Afrique avec sa générosité d’antilopes, de fauves, d’oiseaux, et de rapaces. Et je me disais : « Je vais rencontrer des manchots en Antarctique, tout ça pour ça ». Et j’ai été bouleversé là aussi. Pourquoi ? Parce que quand vous allez dans la péninsule Antarctique, vous avez trois jours de mer à minima : une transition qui vous amène ensuite, avec les premiers icebergs, à découvrir un nouvel univers. C’est une nouvelle planète, une planète de paix, une planète d’espoir où les hommes ont décidé de ne pas exploiter la terre, de faire de la recherche plutôt que la guerre. Et c’est prodigieux.
J’ai un souvenir, j’étais sur une ancienne base de capture de baleine où il restait encore des ossements, des tonneaux en bois. J’étais assis et des manchots sont venus me voir. J’étais en train d’écrire. Et puis ils ont commencé à tirer mon stylo, à attraper le bout de feuille que j’avais. Moi, je ne bougeais pas au début pour ne pas leur faire peur, mais ce sont eux qui venaient vers moi en toute complicité, en toute confiance. Il n’y a pas un endroit sur terre où vous pouvez vivre quelque chose de comparable. Donc, même dans l’endroit le plus froid, probablement l’un des moins riches en matière de biodiversité – je ne parle pas des baleines, du krill, et tant d’autres choses – il y a capacité d’épanouissement.
« On est les dominants, on a un devoir de respect à l’égard des plus faibles et ça nous sera utile à l’arrivée. »
EF :
Vous n’êtes vraiment pas de ceux qui pensent que le rire ou le maniement de l’outil est le propre de l’homme. Non, non pour vous, et vous le constatez à chaque fois, l’animal rit, l’animal triche, il soigne, il éprouve évidemment de l’amitié ou de la compassion.
ABD :
Oui. On a toujours placé l’homme sur un piédestal pour le distinguer de l’animal. On a considéré que l’homme avait inventé l’outil, pas l’animal. Et puis on découvre que la loutre de mer se met sur le dos, met un caillou sur le ventre, pose un coquillage dessus et le casse avec un autre caillou. Elle a inventé le marteau et l’enclume ! Quant aux chimpanzés, je les ai vus de mes yeux choisir une branchette, la plonger dans une termitière pour se délecter des termites. Donc l’animal a inventé l’outil bien avant l’homme. Idem pour le rire. On a pensé que c’était le propre de l’homme. On sait maintenant avec les études éthologiques, l’étude du comportement animal, que les rats par exemple rient. Le truc le plus simple pour s’en rendre compte a été d’observer les primates non-humains comme les chimpanzés ou les orangs-outans : vous grattez le pied du bébé chimpanzé, il va se mettre à rigoler comme un bébé humain. Le rire n’est pas le propre de l’homme. Dernier exemple, la sexualité : on a pensé que les animaux s’accouplaient pour pérenniser les espèces, eh bien pas seulement ! Les dauphins, les bonobos aussi, et tant d’autres s’accouplent par plaisir ! Et plus on avance dans la connaissance de l’animal, plus on se rend compte que ce sont nos voisins de planète, nos frères, et qu’on n’est pas si différents. Et qu’à les mépriser, eh bien je pense qu’on va affecter gravement l’avenir de l’homme parce qu’on doit vivre en cohabitation. Et j’ai envie de dire, on est les dominants de la planète et à ce titre on a un devoir minimum d’éthique : c’est le respect du plus faible. Voilà, on est les dominants, on a un devoir de respect à l’égard des plus faibles et ça nous sera utile à l’arrivée.
EF :
Les chiffres sont accablants. C’est 13 % des oiseaux, 26 % des mammifères qui sont menacés. En 50 ans, les populations sauvages ont diminué de 69 % selon le WWF. Qu’avons-nous fait de notre pouvoir ?
ABD :
C’est terrible. Mais on a une capacité de résilience. Vous voyez, dans les années 70, il y avait moins de 10 couples de cigognes blanches, aujourd’hui, il y en a plus de 6 000. Il restait une trentaine de castors ; aujourd’hui, il y en a plus de 30 000. On a réussi à sauver les espèces dites emblématiques et c’est une bonne chose. En revanche, on est confronté à une situation peut-être plus grave : c’est la nature ordinaire, les petits oiseaux des jardins, les insectes qui se sont effondrés de 75 %. De tout ça, on connaît les causes. C’est l’agriculture industrielle avec son cortège chimique. Les scientifiques nous l’affirment. Et donc il va véritablement falloir un changement de paradigme. Il faut réinventer une nouvelle agriculture qui ne soit pas celle du lendemain de la guerre et des Trente Glorieuses. Il faut vraiment faire de l’agroécologie, qu’on soit en harmonie avec les besoins de la terre et avec ce qu’elle peut nous offrir durablement. Et ça, ça sera peut-être plus difficile que de sauver les cigognes blanches.
EF :
Vous êtes un militant infatigable et tant mieux. Merci. Qu’est-ce qui vous anime ? Parce que franchement, tant de déconvenue, tant de mensonges, tant de choses qu’on vous promet qui n’arrivent jamais. Il y a de quoi se décourager parfois.
ABD :
Alors, très honnêtement, le découragement est à la porte de l’engagement et parfois les larmes aussi, je ne vous le cache pas. Mais il y a tant de gens que je croise qui me disent « continuez », qui me disent « On est avec vous », qu’avec la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) ou toutes ces associations, on n’a pas le droit de baisser les bras. On n’a pas le droit. Et puis il y a une énergie : c’est la capacité d’être révolté. Quand un arrêté va être pris et va participer au déclin du vivant, alors on se révolte et on trouve l’énergie pour aller de l’avant.
EF :
Vous dites dans votre livre que l’émerveillement aussi donne de la force. Vous racontez, – on en parlait tout à l’heure -, votre expérience de plongée pour assister à la naissance des coraux. Vous sortez de l’eau ébloui par la puissance de la vie, par sa force somptueuse. Et un instant, vous oubliez vos peurs et vos doutes : vous redevenez sûr que la vie va s’imposer.
ABD :
La naissance des coraux est un phénomène bouleversant et colossal. Le corail est l’animal qu’on voit le plus depuis l’espace. C’est la plus grande concentration animale qu’on puisse observer. On m’avait dit : « Ça sera le lundi après la première pleine lune du mois de septembre et ça sera à 9h du soir ». Je n’y croyais pas. Je me demandais comment on pouvait être si précis. Et pourtant c’est exactement ce qui a eu lieu. À 9 heures du soir, j’ai assisté à la naissance des coraux ! J’ai plongé avec des équipes australiennes et là d’un seul coup, j’ai vu comme une neige à l’envers. En fait, les coraux libèrent les éléments mâles et femelles à la fois. En l’espace d’un instant, tout va s’agréger en une espèce de pâte. Même sous l’eau, on sent l’odeur un peu étrange de cette confusion de vie. Et puis arrivent des petits organismes prédateurs et des plus gros qui vont s’en prendre aux premiers. On est dans un monde incroyable. C’est la vie qui explose avec tout ce que ça représente de terrible parce qu’il y a de la mort, mais c’est l’explosion de vie qui l’emporte, plus que la mort. Quand on remonte après à la surface, après 20 minutes de plongée, on se demande si on a rêvé. On a été le témoin, vraiment le petit témoin de quelque chose de si grandiose qu’on se prend à espérer. Ça nous indique qu’il y a une puissance colossale de vie sur cette planète, qu’on a tort de vouloir jouer les dominants, qu’il faut vivre en harmonie… Je ne sais pas comment vous raconter les choses parce qu’elles se vivent plus qu’elles ne se racontent ou s’écrivent. Mais bon…
« Ça va changer quoi à notre quotidien que le courlis à bec grêle n’existe plus ? Ben moi, ça me fait chialer parce que derrière lui, c’est le cortège du vivant qui s’estompe. Et j’ai besoin moi de cette vie charmante. »
EF :
Vous disiez tout à l’heure qu’on assistait dans une certaine indifférence, par exemple, à l’extinction brutale des insectes. C’est vrai qu’on a l’impression que le climat et les problématiques du réchauffement, motivent plus les gens, les incitent plus à s’engager que cette extinction silencieuse de la biodiversité.
ABD :
Oui incontestablement, parce que je crois que le climat, on en voit les effets directs sur notre quotidien. On voit les effets de la sécheresse, des inondations, que sais-je encore. Alors que le déclin de la biodiversité ne nous affecte pas directement. Si l’outarde canepetière, le vison d’Europe ou la tortue d’Hermann disparaissent, on se dit : qu’est-ce que ça va changer à notre quotidien ? De sorte que la biodiversité est laissée un peu sur le côté. Et c’est tout le problème. On a beaucoup investi et on commence à bouger sensiblement pour lutter contre les effets du réchauffement climatique, alors qu’on reste quasiment indifférent pour la protection des espèces qui disparaissent.
Là par exemple, en arrivant au studio, j’ai appris qu’une espèce qu’on supposait éteinte depuis longtemps – le courlis à bec grêle – a définitivement disparu. Les scientifiques ont acté qu’on ne l’avait pas vue depuis les années 80 et ils ont déclaré aujourd’hui que, par conséquent, l’espèce n’existait plus sur la planète. Une de plus. Alors ? Ça va changer quoi à notre quotidien que le courlis à bec grêle n’existe plus ? Ben moi, ça me fait chialer, parce que derrière lui, c’est le cortège du vivant qui s’estompe. Or j’ai besoin moi, de cette vie charmante, imposante, fragile, délicieuse, merveilleuse. Je crois qu’on doit vivre en communion avec ses voisins de planète. Eh bien malheureusement, il y en a qui ne sont plus présents à l’appel.
EF :
Encore un chiffre et celui-là, moi, m’a sidérée. 71 % des oiseaux sur terre sont des volailles. Et 29 % seulement des oiseaux sauvages. Idem pour les mammifères : 3% seulement ne sont pas domestiques. Finalement la vie sauvage est portion congrue sur la terre ?
ABD :
Oui. Si vous résumez la prodigieuse saga de la planète qui fait 4 milliards et demi d’années à sept jours d’une semaine, tout commence le lundi à zéro heure, il y a 4 milliards et demi d’années. La vie apparaît le mercredi à midi. Les dinosaures entre en scène le dimanche après-midi à 16 heures, ils disparaissent à 19 heures. Lucy, notre ancêtre, qu’on date à 3 ou 4 millions d’années, apparaît le dimanche à minuit moins trois minutes. Le Christ, le dimanche à minuit moins un quart de seconde. Et la révolution industrielle, c’est 1/40ème de seconde avant minuit ! En 1/40ème de seconde, on est devenu les maîtres de la planète ! Et qu’est-ce qu’on a fait du vivant qui nous entoure ? Je vais prendre l’exemple des mammifères : actuellement 67 % des mammifères, c’est le bétail. Et 30 % c’est l’homme. Faites le compte, ça fait 97 %. Il reste 3 % seulement pour les animaux sauvages, les mammifères sauvages de l’écureuil à la baleine bleue. Tout le reste, c’est l’homme et son bétail. Voilà ce qu’on a fait en 1/40ème de seconde, depuis qu’on est les dominants de la planète.
« S’investir pour une cause qui n’est pas seulement la cause humanitaire, c’est apprendre à se battre pour la vie en général et par conséquent pour l’homme. »
EF :
Changer de paradigme. Avoir l’audace d’y croire. Vous évoquez, à la lettre B, les Bishnoïs. Un peuple qui vit au Rajasthan et qui est prêt à mourir s’il le faut, pour sauver les animaux. Un modèle à suivre ?
ABD :
Oui, c’est à suivre. Oui, moi je vois ceux qui s’engagent. Vous savez, on a souvent dit qu’au fond, s’investir pour une cause qui n’est pas seulement la cause humanitaire, c’est apprendre à se battre pour la vie en général et par conséquent pour l’homme. Oui, ça n’est pas méprisable de s’investir pour sauver l’animal et les Bishnoïs que j’ai rencontrés étaient charmants, étaient ouverts, n’étaient pas sectaires dans leur démarche alors qu’ils étaient végans, qu’ils vivaient en complicité totale avec les antilopes et bien d’autres espèces qui les entouraient. Et c’est ce que j’ai aimé. Ils avaient des règles de vie et ils m’avaient invité tout simplement à écouter ces règles de vie et peut-être à m’en inspirer. Rien de plus. Je vous assure qu’avoir une démarche de cette nature, d’invitation tranquille au respect, ça vous secoue la conscience quand même et la confiance aussi.
Le Dictionnaire amoureux de la vie sauvage, publié chez PLON par Allain Bougrain-Dubourg.