À l’occasion de la réouverture de Notre-Dame de Paris, Pauline de Préval publie le Dictionnaire amoureux des cathédrales. Une invitation à mieux comprendre l’histoire et le sens de ces « vastes symphonies en pierre », comme disait Victor Hugo, images sur terre de la demeure céleste de Dieu.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Pauline de Préval.
Elodie FONDACCI :
Pauline de Préval bonjour. Vous êtes écrivain – l’absolu et le spirituel sont au cœur de vos textes -, et vous publiez chez Plon un livre inspiré et inspirant : le Dictionnaire amoureux des cathédrales. Qu’est-ce qui vous fascine dans ces « vastes symphonies en pierre », comme disait Victor Hugo, au point de leur consacrer un Dictionnaire amoureux ?
Pauline DE PRÉVAL :
Depuis que je suis enfant, je suis fascinée par ces vaisseaux de pierre qui semblent avoir traversé les siècles pour nous parler de tout ce qui est au-delà, de mystères, de poèmes, de légendes. Et j’ai toujours ressenti en elles une présence qui me faisait signe à travers chaque pierre, à travers chaque tesselle de mosaïques, à travers chaque morceau de verre. Et même quand je n’avais pas la foi – parce que je n’ai pas toujours eu la foi – je me suis laissée guider par elle et éduquer par elle. Donc ce que j’ai voulu faire dans ce livre, c’était partager avec les lecteurs tout ce que les cathédrales m’avaient apporté depuis mon enfance. Et la forme du Dictionnaire amoureux me semblait d’autant plus adéquate que les cathédrales racontent la plus belle histoire d’amour qui soit, c’est-à-dire l’histoire d’amour entre Dieu et les hommes, mais aussi que l’incendie de Notre-Dame de Paris nous a révélé que les cathédrales – qu’on croit toujours immortelles tant la pierre est durable et confine à l’immortalité – ont besoin de notre amour autant que nous avons besoin du leur. Donc, il s’agissait de les donner à aimer, les donner à comprendre, d’inciter à s’émerveiller et à continuer d’écrire cette histoire d’amour tous ensemble pour faire vivre les cathédrales. Elles ont besoin de notre amour pour poursuivre leur histoire et nous avons besoin du leur.
« On sait qu’on sera toujours dans l’inachevé et qu’il reviendra à d’autres de poursuivre l’œuvre qu’on a commencé »
EF :
Vous parliez de l’incendie de Notre-Dame. Le projet de votre livre est né quelques mois avant cette catastrophe et vous le publiez au moment où Notre-Dame rouvre ses portes. Donc finalement, votre écriture a accompagné le labeur des 2 000 ouvriers qui, jour après jour, reconstruisaient les charpentes, réparaient les vitraux, replaçaient le coq tout au sommet de la cathédrale… Vous avez été portée par leur énergie ?
PDP :
J’ai en effet signé mon contrat deux semaines avant l’incendie de Notre-Dame de Paris. C’est un sujet qui me tenait à cœur depuis longtemps. Je sentais la nécessité de l’écrire depuis longtemps. Et là, cet incendie tout à coup a renforcé ce besoin que je ressentais de l’écrire, et j’ai en effet été portée par les plus de 2000 artisans qui ont contribué à lui redonner sa jeunesse. Ça a été quelque chose de fantastique d’écrire cette cathédrale de papier en même temps que la cathédrale Notre-Dame se construisait en face de moi.
Moi, ce qui me fascine aussi dans les cathédrales – et notamment les cathédrales gothiques -, c’est le jeu de miroir qu’elles proposent, entre construction de soi, construction sociale et construction d’un édifice en pierre. Et par-delà les artisans dont j’ai suivi le travail, j’ai surtout été portée par tous ceux qui, avant eux, avaient apporté leur pierre à l’édifice, génération après génération, en sachant qu’ils ne le verraient pas forcément achevé. À l’époque gothique notamment, un maître d’œuvre s’attendait rarement à voir sa cathédrale achevée de son vivant. J’ai écrit une entrée sur l’expression « attendre 107 ans » qui est née sur le chantier de Notre-Dame de Paris, et qui fait référence au nombre d’années qui auraient été dit-on, nécessaires à son achèvement. 107 ans, c’est trois générations ! Ça rend modeste, parce qu’on sait qu’on sera toujours dans l’inachevé et qu’il reviendra à d’autres de poursuivre l’œuvre qu’on a commencé. Donc j’ai fait ce livre en y mettant tout ce que je pouvais y mettre sur ce que m’avaient apporté les cathédrales, en même temps que je savais qu’il reviendrait à d’autres de poursuivre cette œuvre et que ce n’était qu’une infime partie de ce que nous offrent les cathédrales.
EF :
Vous avez déconstruit une idée que j’avais : je pensais que les architectes des cathédrales restaient des anonymes, par humilité. Vous dites au contraire que les maîtres d’œuvre sur les chantiers étaient très reconnus et très demandés ; qu’ils pouvaient travailler sur plusieurs chantiers en Europe comme en France. Ce n’étaient pas du tout des anonymes !
PDP :
Ils étaient même des stars, en fait, à leur époque. L’’âge gothique a été de ce point de vue un âge de transition. En effet, depuis la fin de l’Empire Romain, l’architecture était un art qui s’était dégradé petit à petit. À l’époque romane, les maîtres d’ouvrages, – c’est-à-dire les évêques pour l’essentiel ou les abbés quand il s’agissait d’abbayes -, étaient passés sur le devant de la scène. Certains pouvaient même construire eux-mêmes leur cathédrale avec l’aide d’ouvriers. Mais à l’époque gothique, il y a eu une telle complexification de l’architecture que le maître d’œuvre est repassé au premier plan. C’est à cette époque qu’on commence à employer le mot d’architecte pour désigner non plus le maître d’ouvrage, mais pour désigner le maître d’œuvre, c’est-à-dire le maître maçon. On commence à leur attribuer des titres comme maître es pierre. Ils sont classés non plus parmi les arts mécaniques, mais parmi les arts libéraux. On inscrit leur nom au cœur des labyrinthes, ils portent des stèles sur leur cathédrale. Ils ont le droit d’être enterrés dans la cathédrale où ils ont œuvré, ce qui est un droit inouï. (Il n’y avait éventuellement que des rois, des seigneurs ou des évêques, des chanoines qui pouvaient être enterrés dans la cathédrale même). Donc il y a une revalorisation du statut d’architecte, qui est en rapport avec la complexité du travail et aussi avec le pouvoir nouveau que leur donne la multiplication des chantiers – qui fait qu’ils sont très sollicités. Une revalorisation qui est liée aussi à l’apparition du dessin d’architecture. Le dessin d’architecture est un art qui permet de complexifier l’architecture et seuls de grands artistes étaient capables de le faire. Il suffit de regarder les collections de dessins qu’il y a à Strasbourg ou à Ulm pour voir que ce sont vraiment de grands artistes qui ont dessiné et construit les cathédrales. Donc il y a une reconnaissance sociale qui est de plus en plus à la hauteur. Le silence des archives a pu faire croire que c’étaient des anonymes qui avaient fait les cathédrales, mais c’est en effet une idée fausse.
EF :
La construction des cathédrales, c’est souvent une course effrénée vers le ciel, à coups de tours, à coups de flèches de plus en plus haute. Cela dit la foi des hommes, bien sûr, mais cela dit aussi quelque part l’orgueil des hommes qui poussent la matière à l’extrême, l’architecture à la limite du possible. Vous posez cette question : « Où commence l’orgueil ? Où commence la prière ? »
PDP :
En effet, les deux se fondent et se confondent à cette époque. Qu’est-ce qui a fait tout à coup que les architectes semblent avoir voulu attendre le ciel avec leur cathédrale ? Qu’est-ce qui les a mus ? Jean Gimpel a parlé d’esprit « records du monde ». C’était une époque, en effet, où chaque pouvoir – le pouvoir municipal, le pouvoir royal, le pouvoir cathédral et le pouvoir épiscopal – voulaient rivaliser pour avoir les édifices les plus hauts, la plus grande visibilité, mais il n’y a pas que ça.
À mon avis, ça a obéi à une logique beaucoup plus profonde. Roland Recht notamment, a souligné que le XIIIe siècle, – là où cette course bat son plein -, c’est l’époque où Eudes de Sully par exemple, à Paris, promeut l’élévation de l’hostie. C’est l’époque où le Concile de Latran IV insiste sur la présence réelle dans l’Eucharistie. Donc, dans cette course à la hauteur, il y a surtout une envie de valoriser l’Eucharistie, de la rendre visible du plus loin possible, au cœur de la ville et de l’extérieur. Les chœurs tout à coup se dilatent comme jamais ils ne l’avaient jamais fait. Et pourquoi aussi tous ces vitraux qui en font comme des corps de gloire ? Mais c’est justement pour ça : c’est aussi une exaltation de l’Eucharistie, de la présence réelle du Christ dans son église. Et ça correspond à une époque où ce dogme – qui allait être promulgué justement à ce moment-là mais qui n’était pas encore formulé – était contesté, notamment par les Albigeois. Donc, il y avait vraiment une insistance sur cette présence et ces chœurs transformés en corps de gloire rappelaient que le corps du Christ auquel on communie pendant la messe, ce n’est pas un corps mort. C’est un corps qui est déjà ressuscité, qui nous transforme selon des modalités qui nous dépassent. On dit souvent que les cathédrales sont des sommes théologiques, des encyclopédies. Elles avaient une vocation didactique c’est vrai, mais elles avaient aussi vocation à nous faire ressentir le pouvoir débordant de la présence divine sur terre. L’édifice représente la Jérusalem céleste sur terre, ou donne le pressentiment de ce à quoi elle pourrait ressembler.
« Les cathédrales visaient à enseigner, mais aussi à mener au-delà. Elles visaient à ravir les sens, à ravir l’intelligence, pour mener à une présence »
EF :
Vous parlez de didactique. C’est vrai qu’on dit souvent que les cathédrales gothiques sont des bibles illustrées à l’usage des illettrés en réalité, et qu’en déchiffrant les sculptures, qu’en déchiffrant les vitraux, eh bien on pouvait faire son catéchisme. Est-ce que vraiment cet usage existait ? Est-ce que les fidèles se servaient véritablement des cathédrales pour apprendre les bases de la foi ou finalement, c’est aussi une idée reçue ?
PDP :
Les deux. C’est-à-dire que l’idée que les cathédrales sont des bibles pour les illettrés ou doivent l’être, remonte au pape Grégoire le Grand au VIIe siècle. Il avait insisté sur la nécessité des images pour apprendre à ceux qui ne savaient pas lire les principaux dogmes de la foi. L’époque gothique, c’est l’époque où la réforme grégorienne commence à porter ses fruits. La réforme grégorienne visait notamment à réformer le clergé et les mœurs mais aussi à mieux éduquer, non seulement les fidèles, mais aussi les prêtres. Et à ce moment-là, les cathédrales se dotent de riches programmes sculptés avec des saints, des scènes comme le Jugement dernier, l’Annonciation, toute l’histoire en fait ! Tout ce qui pouvait être enseigné, tout ce qui devait être su, est reporté sur les vitraux et les façades des cathédrales. Donc, il y avait une vocation didactique qui est évidente. Et en même temps, ce n’est pas la seule vocation. Je prends dans mon livre l’exemple de la cathédrale d’Amiens. Si n’importe qui peut comprendre la scène du Jugement dernier, il y a des scènes par contre – par exemple dans les quatre feuilles sur les soubassements – qui sont beaucoup, beaucoup plus complexes d’interprétation, que des clercs même ne pouvaient comprendre. Quand on entre à l’intérieur d’une cathédrale et qu’on voit la multiplicité des vitraux, on peut bien sûr essayer de déchiffrer certaines scènes, mais il y a toujours un moment où le vertige nous gagne devant la multiplicité des symboles, le scintillement des couleurs, l’infinie variété des formes.
Donc les cathédrales visaient à enseigner, mais aussi à mener au-delà et visaient à ravir les sens, à ravir l’intelligence pour mener au-delà : mener à une présence. Il y a une personne qui était très importante à l’époque, au début de l’âge gothique, c’est Hugues de Saint-Victor : c’était un philosophe, un théologien et un auteur du Moyen-Âge. Hugues de Saint-Victor invitait à ne pas apprécier chaque sculpture ou chaque vitrail individuellement mais dans l’ensemble qu’ils formaient : leur variété ordonnée devait donner un reflet de la beauté divine, de sa munificence, de sa sagesse.
Les cathédrales visaient à tout cela à la fois. Et ce qui fait leur richesse, c’est d’avoir justement plusieurs niveaux de lecture, de s’adresser à l’intelligence, de s’adresser aux sens, et de prendre l’homme dans toutes ses dimensions. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui encore, moi, je peux aller dans une cathédrale que j’ai l’impression de connaître par cœur et découvrir toujours quelque chose, être frappée ou ressentir une émotion nouvelle. C’est sans fin.
EF :
Une vision ordonnée du cosmos, mais qui refléterait l’infini, l’infini de Dieu ?
PDP :
L’infini et la beauté de Dieu qui dépasse tout. La beauté est un appel en fait. À l’époque, on concevait la beauté comme un appel à aller au-delà. C’était l’empreinte de quelque chose de plus haut qui apparaissait et qui devait susciter un appel à vouloir le rejoindre.
EF :
De façon très étonnante, à l’entrée « Incendie » à laquelle je m’attendais évidemment à trouver le récit de l’incendie de Notre-Dame, et bien vous posez une question qui est assez provocatrice. Vous dites « Et si les incendies étaient à l’origine de nos plus belles cathédrales ? »
PDP :
Alors oui, je suis délibérément provocatrice tout simplement pour inviter à réfléchir à notre rapport au passé et à l’avenir. Parce que finalement, le fait que Notre-Dame n’ait pas connue d’incendies pendant tant de siècles est une exception. Les incendies étaient le quotidien au Moyen Âge. Je prends l’exemple de la Cathédrale de Chartres : avant d’avoir la cathédrale que nous admirons aujourd’hui, elle a connu six incendies et Louis Gillet comparait le feu à un démiurge qui efface pour perfectionner son œuvre, ce qui était quand même très, très fort. Alors aujourd’hui, on est tous très émus. Il est évident que chaque incendie est une catastrophe. À l’époque aussi, chaque incendie était vécu comme une catastrophe, mais on y voyait une occasion de renouveau. Donc je pose la question : qu’est-ce qui fait que, lors de l’incendie de 2019, Emmanuel Macron a été si mal reçu quand il a dit : « On va la construire encore plus belle d’ici cinq ans ». Au Moyen Âge, c’était le discours quotidien. À chaque fois qu’il y avait un incendie, on se disait « On va faire mieux. C’est terrible. Des richesses innombrables ont disparu, mais on va faire encore mieux. ». Donc j’expose ça et je montre comment, au Moyen Âge, on vivait dans l’idée que les générations qui venaient allaient toujours pouvoir faire mieux que celles qui avaient précédé. Qu’on allait faire mieux. Simplement, on le faisait sans rupture avec la tradition.
La nouveauté depuis la Révolution, c’est qu’on fait du neuf en rupture avec la tradition. Et c’est ce qui fait peut-être que, lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris, quand il y a eu le débat : « est-ce qu’il faut accomplir un geste contemporain, est-ce qu’il faut demander à des artistes contemporains d’intervenir dans la cathédrale comme le faisaient auparavant les artistes ? », certains ont craint, et ont refusé tout net. Pourtant c’est ce qui avait toujours été fait. Chaque génération ajoutait sa touche aux cathédrales : pendant des siècles et des siècles, c’était considéré comme normal. Qu’est-ce qui fait que tout à coup, ça a suscité un tollé ? Je crois que c’est parce qu’il y a une rupture entre l’art et la foi depuis la Révolution et surtout depuis que le marché de l’art a valorisé des produits qui étaient plus des produits financiers que des produits artistiques. C’est ce qui fait que certains ont été réticents à accueillir des œuvres nouvelles. Le choix d’une restauration à l’identique de Notre-Dame de Paris, finalement, est une manière d’en rester à une image peut-être figée dans le passé, parce qu’on craint qu’un outrage plus grand ne lui soit fait. Donc, c’est une façon de s’accorder, certes en figeant les cathédrales dans un état passé, mais au moins sans dommages supplémentaires.
EF :
Et ce qui est amusant c’est qu’on a reconstruit à l’identique une cathédrale qui avait été en partie purement « inventée » par Viollet-le-Duc lors de la restauration de 1844 : la flèche, les gargouilles…
PDP :
Oui ! Alors justement, j’imagine qu’il rit sous cape de voir la reconstruction qui s’est faite parce que Viollet-le-Duc a sauvé Notre-Dame mais il l’a aussi beaucoup réinventée. Notamment dans les parties hautes, il a fait la part belle à un fantastique hugolien : les gargouilles qu’il a créées, les chimères qu’il a créées n’existaient pas avant qu’il ne les crée ! Les gargouilles, il en restait juste quelques traces de griffes quand il a décidé de les remettre. Alors c’est sûr que ça donne une plastique fantastique à la cathédrale. Mais les monstres qu’il a créés sont des monstres du XIXème. Ce ne sont pas du tout des monstres médiévaux et ça, on a tendance à l’oublier. Quant à la flèche, il y avait bien une flèche à Notre-Dame de Paris depuis le XIIIe siècle. Simplement Viollet-le-Duc en a recréé une plus grande, en s’inspirant de celle d’Amiens via celle de Sainte-Croix d’Orléans. Mais elle existait cette flèche.
EF :
Étonnant destin d’ailleurs que celui de Viollet-le-Duc. Il a passé sa vie à rebâtir des cathédrales alors que c’était un athée, un positiviste, pas du tout un homme de foi.
PDP :
Alors oui, c’est ce qu’il peut y avoir de surprenant, – d’heureusement surprenant d’ailleurs – au XIXe siècle ! Eugène Viollet-le-Duc et Prosper Mérimée, à qui l’on doit la reconstruction de nombreuses cathédrales en France étaient tous les deux étaient des anticléricaux ! Et je me paye le luxe en plus de rappeler comment Prosper Mérimée a parfois même éduqué le clergé. Il a rappelé au clergé l’intérêt de son propre patrimoine alors que le clergé était prêt à le brader au XIXe siècle, à badigeonner certains murs ou à les faire restaurer n’importe comment. Il leur a dit : « On ne badigeonne pas une église comme on badigeonnerait un café, sinon, les gens se comporteront de la même manière à l’église qu’au café ». Ça fait partie des trajectoires étonnantes auxquelles a donné lieu le XIXe siècle. Et c’est aussi ce qui a permis aux Français après la Révolution, ceux qui croyaient au ciel comme ceux qui n’y croyaient pas, de tous se retrouver dans les cathédrales, c’est-à-dire qu’il y a eu une rupture au moment de 1789 mais ça a permis aux anticléricaux de se réapproprier cet héritage-là. C’est au prix d’idées fausses, peut-être, mais en tout cas cela a permis à la cohabitation de se faire. Cette restauration de Notre-Dame de Paris est intervenue au moment où François Guizot, ministre de Louis-Philippe, voulait mettre en valeur un patrimoine qui soit susceptible à nouveau de réconcilier les Français après la Révolution.
EF :
Vous le rappelez dans votre Dictionnaire : la Révolution française a été plus destructrice que n’importe quel incendie pour les cathédrales. C’est quand même une époque où on veut expurger la France de tout ce qui rappelle la monarchie et la chrétienté et où donc on ravage littéralement le patrimoine religieux.
PDP :
Oui. Il y avait même un architecte qui s’était fait une spécialité dans la démolition d’églises. Je le cite : Louis-François Petit-Radel, dont la plus grande œuvre est d’avoir construit un abattoir rue de Miromesnil à Paris. Il se faisait fort de détruire les cathédrales en une journée, ou je ne sais plus combien de temps… Ce qui a fait que les cathédrales ont pu traverser la Révolution, c’est essentiellement leur masse. Il y avait une telle masse de pierre à mettre bas, que ceux qui voulaient les abattre n’ont pas pu. La cathédrale de Chartes ou la cathédrale de Clermont-Ferrand ont failli être détruites pendant la Révolution. Simplement leur masse de pierre a fait qu’on a hésité à le faire parce qu’il fallait non seulement les détruire, mais ensuite qu’est-ce qu’on faisait de toutes ces pierres ? Et je rappelle quand même qu’il y a eu aussi beaucoup d’actes héroïques pendant la Révolution, justement pour les préserver, pour préserver leur statut, pour préserver leurs reliques. Cette époque a été un temps de rupture puisqu’il y a une réelle volonté de rompre avec notre passé chrétien et monarchique qui était liés, en même temps que ça a été la période où est née la notion de protection du patrimoine qui allait porter ses fruits un petit peu plus tard.
EF :
Vous citez évidemment bon nombre d’auteurs chrétiens, Péguy, Suarez, Claudel qui lui d’ailleurs a connu sa fulgurante conversion dans une cathédrale. C’était à Notre-Dame de Paris un soir de Noël. Est-ce que vous vous considérez comme tel, comme un auteur chrétien ?
PDP :
Je suis un auteur qui a la foi. Après, je ne sais pas si la notion d’écrivain chrétien a un intérêt ou pas. Il y a de la littérature qui est bonne ou qui n’est pas bonne. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu la foi moi-même, j’ai toujours cherché quelque chose de transcendant, quelque chose qui aurait donné un sens à ma vie. Mais je ne sais pas, je n’ai pas toujours eu la foi. Ce qui est vrai aussi, c’est que ce qui m’a amené à l’écrire, c’est l’envie de témoigner et de rendre un peu de ce qui m’avait été donné, de ce que j’avais reçu, donc de partager, notamment mes richesses spirituelles. Après, est-ce qu’il faut m’intituler écrivain chrétien ? Je laisse ça aux autres. Ce n’est pas à moi de le faire.
Le Dictionnaire amoureux des cathédrales, publié chez PLON par Pauline de Préval.