Dans son Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui Frédéric Beigbeder brosse le portrait de 281 de ses confrères, à travers leurs œuvres, avec le maximum d’émerveillement, de franchise, et de subjectivité.
Bien au-delà de l’exercice de style, ce livre dresse un véritable état des lieux de la littérature française actuelle.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Frédéric Beigbeder.
EF :
Frédéric Beigbeder, bonjour. Vous êtes écrivain, critique littéraire, – nous en profitons chaque week-end sur Radio Classique – et vous venez de sortir le Dictionnaire Amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, qui aurait pu s’appeler Dictionnaire Amoureux des écrivains vivants. Parce qu’il vous les fallait vivants ! C’était ça votre projet.
FB :
Oui, parce que ça n’existait pas. Il y a beaucoup de dictionnaires des écrivains morts, mais il n’y en avait pas qui soit exclusivement composé d’auteurs vivants au moment où nous avons imprimé, fin août 2023. Et pour l’instant, ils sont tous encore en bonne santé, je touche du bois.
EF :
Vous dites même dans votre préface qui est très savoureuse, que la littérature est le seul secteur professionnel où les morts sont installés dans le carré VIP, qu’on ne s’occupe que des morts, que c’est eux qu’on lit dans les bibliothèques, qu’on enseigne dans les universités et qu’il serait peut-être temps d’aimer ceux qui sont encore en vie, pour notre plus grande chance !
FB :
N’exagérons rien. La littérature, c’est la survie des voix qui nous ont quittés. C’est ce qui est merveilleux dans les bibliothèques et dans les universités : il y a la présence des morts. Cependant, il n’y avait pas de grand panorama de la littérature actuelle contemporaine vivante. Il y a eu un livre de Jacques Brenner en 1978, mais depuis, pas tellement. Ni non plus dans l’enseignement. Il y a plus de travaux universitaires sur Flaubert, Balzac, ou Zola que sur Modiano, Michel Houellebecq ou Amélie Nothomb. Il y a, et c’est normal, un favoritisme envers une histoire très ancienne de la littérature. Moi, je voulais compléter avec un tableau de ce qui se fait dans notre pays aujourd’hui. Je pense que ça a une utilité.
EF :
Vous écrivez : « Balzac voulait concurrencer l’état civil. Moi, je voudrais concurrencer Wikipédia. »
FB :
Absolument, parce que quand on se documente sur les auteurs actuels, il n’y a pas tellement d’information autre que Wikipédia. Or souvent, Wikipédia c’est fait un peu n’importe comment. Ce sont des gens qui y contribuent. Mais ils ne travaillent pas comme j’ai travaillé : moi j’ai pris tous les livres et j’ai essayé de comprendre l’œuvre et la vie de 281 auteurs en bonne santé.
EF :
Justement, comment est-ce que vous avez travaillé ? Vous avez lu, relu ? Découvert certains auteurs peut-être ?
FB :
C’est le plus gros travail de ma vie. Ça m’a passionné. J’y ai passé beaucoup de temps : j’ai pris tous les livres que j’avais chez moi, puis je suis allé aussi dans les bibliothèques, dans les librairies et j’ai essayé de retracer à chaque fois ce qu’avait voulu dire l’auteur. J’ai aussi fait des portraits. Cet exercice m’a en même temps permis de faire un état des lieux de ce qu’est la création littéraire dans notre pays. Une création qui, finalement, est très riche. On est très doué pour s’auto-critiquer, mais en fait la France est un des pays au monde qui est le plus passionné par la littérature, et qui a l’une des meilleures littératures du monde.
EF :
Vous avez choisi de classer ces auteurs par catégories, ce qui nous permet d’identifier concrètement leurs affinités et même les « écoles » qu’ils forment. Vous avez inventé des catégories assez drôles ! « Les « glauquistes apocalyptiques », « les minimalistes méta-littéraires » pour la plupart publiés aux éditions de Minuit, « les érotomanes lyriques » ou encore « les réalistes » … ça marche très bien.
FB :
Quand on est journaliste, ce qu’il y a de plus amusant à faire, c’est de mettre des étiquettes. Je me suis amusé à faire une sorte de grande bento box, en mettant tous les auteurs dans leurs petits casiers. Mais en même temps, il y a beaucoup d’auteurs qui sont dans plusieurs catégories : Jean Jacques Schuhl est à la fois un avant-gardiste et un romantique. Houellebecq est effectivement un glauquiste absolu, mais en même temps un romantique, et aussi un balzacien.
Je trouve que c’est bien d’effectuer cet exercice parce qu’il est fait également sur les auteurs du passé. On classe les auteurs du 18ème et du 19ème siècle avec des étiquettes, pourquoi ne pas le faire sur les auteurs contemporains ?
EF :
Michel Houellebecq a quasiment sa propre catégorie parce que c’est « le meilleur d’entre nous ». C’est ainsi que vous le qualifiez. C’est un de vos préférés, en tout cas.
FB :
Oui, il est peut-être dans le tiercé de tête avec Echenoz et Modiano. Il y aurait Emmanuel Carrère aussi, pas loin. Mais ça, c’est purement subjectif. D’ailleurs, il faut le dire : ce choix, c’est un choix personnel, intime. C’est une manière pour moi de définir mes goûts, mes plaisirs de lecture. On peut ne pas être d’accord. Simplement, je crois que Houellebecq est central aujourd’hui parce qu’il est à la fois un romancier populaire et un vrai littéraire. Il est à la fois poète et en même temps, il décrit la fin d’une civilisation. Il est à la fois romantique et pessimiste, ça fait beaucoup. Il a, depuis ses débuts, une grande ambition de vision du monde. Il cherche à montrer où en est notre société.
Mais d’autres le font aussi. Il y a beaucoup de romanciers français influencés par Michel Houellebecq. Je pense à Patrice Jean, Abel Quentin ou Aurélien Bellanger. Donc il y a toute une école houellebecquienne ou post-houellebecquienne aujourd’hui, qui cherche aussi à décrire la déliquescence de ce pays mais avec humour, et chagrin.
EF :
Je ne sais pas si vous avez réussi à concurrencer Wikipédia ou Balzac, mais en tout cas, c’est Homère que vous concurrencez. Vous vous vous souvenez du fameux « épithète homérique » dans l’Iliade et l’Odyssée ? Par exemple « Achille aux pieds légers » ? Vous avez aussi voulu mettre, à chaque fois, une définition souvent drôle derrière le nom de l’auteur. J’en donne quelques exemples : « Patrick Grainville, l’érotomane flamboyant », « Nancy Huston, la féministe qui aimait les hommes » ou peut être le meilleur « Philippe Jeanada, le chameau détective »
FB :
Oui, c’est amusant à faire. J’aime bien les titres dans les articles de journaux, c’est quelque chose qui doit venir de mon passé de publicitaire. J’aime beaucoup résumer les gens en une formule. Yann Moix par exemple, c’est « Je m’aime, moi non plus ». Mais derrière ces gimmicks et ces petites blagues, il y a aussi un travail sérieux. J’ai vraiment essayé d’écrire le livre que j’aurais aimé trouver quand j’ai commencé ce métier de critique littéraire. J’espère que ce livre sera utile à mes confrères et consœurs.
EF :
En tout cas, il est très utile au lecteur ! J’ai fini par vous lire avec un crayon pour dresser la liste des livres qui me donnaient envie ou qui m’avaient échappé. Au-delà de votre subjectivité, je trouve qu’il y a une certaine objectivité dans le panorama qui est fait, et qui est assez sérieux, et complet.
FB :
C’est très gentil parce que je ne veux pas que ça ait l’air d’un caprice où je mets simplement les gens que j’aime. Il y a beaucoup d’auteurs qui sont des auteurs importants et incontournables, que je ne connaissais pas. Je pense à Pierre Bergounioux, Pierre Michon, Eugène Savitzkaya, Antoine Volodine, ou les écrivains expérimentaux comme Marc Cholodenko. Je me suis dit « il faut qu’ils y soient », donc il faut que je les lise, que j’écrive sur eux, et que j’essaie de comprendre ce qu’ils ont voulu dire, même si parfois c’est difficile.
Ça m’a aussi aidé à m’y retrouver. Ce livre, c’est comme une sorte de guide Michelin, mais au lieu d’aller dans des restaurants, on va dans des librairies. Il y a plein de livre comme ça sur des cinéastes vivants, ou sur les peintres contemporains. C’est curieux qu’il n’y en ait pas un vraiment solide sur les écrivains actuels. C’était donc ça mon objectif.
EF :
Comment est-ce que vous avez établi votre liste ? Quels étaient les critères de sélection ?
FB :
D’abord, il n’y a ni philosophes, ni essayistes, ni historiens, sinon ça aurait été trop volumineux. Il faudrait d’ailleurs que la collection les Dictionnaires Amoureux, fasse un jour un travail similaire pour ceux-là ! Donc, il n’y a que des romanciers : les écrivains de fiction, mais aussi de la non-fiction, et également de l’autofiction.
Ensuite le critère, c’est le style, le talent, l’importance dans la culture actuelle. Des auteurs, « incontournables », même si je n’aime pas dire ce mot, et surtout qui produisent toujours. Il fallait que ce soient des auteurs qui publient régulièrement des livres, pas des gens qui ont arrêté d’écrire il y a 30 ou 40 ans. Enfin, des auteurs que l’on trouve facilement en librairie. Ce n’est pas un dictionnaire des écrivains maudits ou méconnus, même s’il y en a. Et c’était d’ailleurs le truc le plus marrant à faire : la liste. Ça m’a pris beaucoup de temps, mais c’était amusant : j’avais l’impression d’être comme un portier de boîte de nuit qui dit « Toi oui, toi non, toi, tu reviens dans deux livres ». J’ai aussi appelé quelques confrères en leur demandant si je n’avais pas oublié quelqu’un.
Tout ça a pris un certain temps ! A la fin, ça fait 281 auteurs parce que malheureusement, il y a eu de gens dont la notice était écrite et qui nous ont quittés avant la publication. Je pense à Philippe Sollers, Milan Kundera ou Linda Lê, qui sont partis avant la sortie du livre. Or, le projet étant que tout le monde soit en vie au moment où le livre part à l’imprimerie, je les ai donc enlevés avec beaucoup de chagrin.
EF :
Est-ce que vous avez eu la tentation de vous y mettre vous-même dans ce dictionnaire ?
FB :
Pas du tout. Dès le départ, j’ai estimé que ça décrédibiliserait le projet. Il y a mon nom sur la couverture, et c’est déjà pas mal.
EF :
Vous dites : Le principal talent d’un critique littéraire, c’est la versatilité. Il faut vraiment être capable de changer d’avis ?
FB :
Oui. Il y a dans ce livre des auteurs que j’ai souvent éreintés encore récemment. Prenons par exemple Eric Reinhardt : je n’ai pas tellement aimé son dernier livre. Mais l’idée c’est vraiment d’être capable de changer d’avis, d’être capable de voir l’importance de ce que fait quelqu’un, même si l’on n’aime pas tous ses livres. Donc Eric Reinhardt est présent dans ce livre. Annie Ernaux, que j’ai parfois critiquée, est également présente.
Pour moi un critique littéraire, c’est comme un chercheur d’or qui tamise la terre à la recherche d’une pépite. Par conséquent on doit être capable de trouver chez tous les auteurs, même ceux que l’on n’aime pas, la pépite. Quel est le mystère ? Quelle est la magie ? Il y a forcément quelque chose. C’est ça l’enjeu de ce Dictionnaire Amoureux, à l’opposé d’un Dictionnaire Haineux. C’est donc un livre à la recherche du positif.
EF :
Le problème des auteurs vivants, c’est qu’ils ne sont pas morts, donc qu’ils sont capables de se plaindre. Avez-vous eu des retours de certains auteurs ?
FB :
Ça commence à arriver. Mais j’ai plutôt des retours de gens qui sont très flattés et qui voient l’ampleur du boulot. Cela étant, ce n’est que ma vision de leurs travaux et souvent il y en a qui estiment ne pas être comme je les décrit. Mais à la limite ça, ce n’est presque pas grave. Ce n’est pas très important parce que les auteurs ne savent pas ce qu’ils font, et que moi je n’engage que moi-même.
EF :
Ceci est le jugement d’un romancier français sur ses collègues de bureau ! Le Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, publié chez Plon par vous Frédéric Beigbeder. Merci beaucoup.
Le Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, publié chez Plon par Frédéric Beigbeder.