François Rollin : « Je ne me contente pas de parler de la bêtise : je l’aime ! J’en suis amoureux. »

Avec son Dictionnaire amoureux de la Bêtise, François Rollin nous livre « une promenade joyeuse » qui mobilise tout autant les grands écrits sur le sujet que de petites choses fantaisistes et amusantes, « car la vie ne peut pas être constamment sérieuse ».

Elodie Fondacci s’est entretenue avec François Rollin.

EF : François Rollin, bonjour. On ne vous présente plus : vous êtes humoriste, l’inénarrable Professeur Rollin de Palace, vous êtes comédien, le Roi Loth dans Kaamelott, vous êtes metteur en scène… Et vous êtes à présent l’auteur d’un Dictionnaire amoureux de la Bêtise. Est-ce que vous estimez avoir dit assez de bêtises dans votre vie pour être un spécialiste de la question ?

FR : Cet ouvrage est un Dictionnaire amoureux de la bêtise, c’est-à-dire que je ne me contente pas de parler de la bêtise : je l’aime ! J’en suis amoureux. Je pense qu’on ne dit jamais assez de bêtises au sens de la fantaisie, c’est-à-dire au sens d’« il raconte des bêtises ». Il y a le sens d’« il dit des mensonges », « il essaie de nous mener en bateau », ce qui n’est pas très loyal. Il n’y pas de quoi être fier. Mais dire des bêtises comme les enfants disent des bêtises, comme aussi entre adultes nous disons de temps en temps des bêtises, je pense que c’est un exutoire – comme l’humour l’est. C’est une façon de rester un peu enfant, de vivre sur un mode léger. Les gens qui disent que des choses sérieuses sont assez redoutables.

EF : Néanmoins c’est un sujet très difficile à circonscrire, un thème inépuisable. Par quel bout avez-vous voulu le prendre ?

FR : Par le bout que m’a indiqué mon éditeur, Plon, qui a cette très belle collection. C’est-à-dire par le bout que je veux et comme ça me vient. Plon fait une merveilleuse chose avec les Dictionnaires amoureux : ils disent bien que « c’est votre Dictionnaire amoureux ». Francis Huster a écrit un Dictionnaire amoureux de Molière mais demain, Daniel Auteuil peut écrire son propre Dictionnaire amoureux de Molière. Ce ne sera pas le même, ce sera un tout autre intérêt de lecture mais c’est deux choses qui peuvent coexister. Mon Dictionnaire amoureux de la bêtise n’est pas un ouvrage encyclopédique. Ce n’est pas Le Rire de Bergson multiplié par 600 pages. C’est vraiment une promenade joyeuse et selon mon tempérament, qui est plutôt joueur, farceur. J’ai évidemment utilisé les grandes citations sur la bêtise, ses grands auteurs, que ce soit Frédéric Dard ou Michel Audiard, ou Flaubert. Mais j’ai également écrit des petites bêtises, des petites fantaisies, des petites choses « sosottes » que j’espère rigolotes car la vie ne peut pas être constamment sérieuse.

EF : Vous avez plusieurs fois donné la plume à certains de vos amis : Frédéric Beigbeder, Roselyne Bachelot, Jean-Marie Gourio pour ses brèves de comptoir, Régine Chopinot… C’est aussi un dictionnaire d’amour, finalement.

FR : Oui ! J’espère qu’il sera aimé et partagé par plein de gens mais c’est mon Dictionnaire à moi. J’ai donc convié des amis avec lesquels j’aime bien parler. Gourio évidemment, avec ses brèves de comptoir qui ressemblent à des bêtises mais qui n’en sont pas tout à fait, juste un peu. Régine Chopinot, parce qu’elle est toujours très physique et que j’ai beaucoup apprécié de faire mon chemin à la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) avec elle, car elle a toujours un raisonnement qui part du corps. C’est très rare. Frédéric Beigbeder aussi me semblait un peu désabusé par rapport à l’esprit de sérieux ambiant. Je les ai choisis quand je me suis dit : « Lui, il peut apporter un éclairage ». Et puis ça fait toujours 30 lignes d’écrites.

EF : Oui, c’est toujours ça de fait ! Vous avez aussi choisi de dépasser nos frontières et d’aller scruter la bêtise du côté de nos amis européens, belges, allemands, espagnols…

FR : Tout à fait. Dans la francophonie nous avons surtout affaire à des dialectes. Mais à l’étranger, en Pologne par exemple, on va dire « bête comme une chaussure » tandis qu’en Italie ce sera plutôt « bête comme une chèvre ». Tout ça nous informe sur la culture de nos voisins. C’est pour cela aussi que c’est un beau sujet : c’est tout à fait universel. Il y a des andouilles partout, il y a des ennemis de la bêtise partout, il y a des amis de la bêtise un peu partout aussi. Il est donc normal d’ouvrir le champ d’investigation.

EF : Vous regardez la bêtise avec une certaine tendresse. Vous dites d’ailleurs que la peur de faire une bêtise serait inhibitrice de la création…

FR : Oui, je la regarde avec tendresse. J’aime bien la réponse de mon ami Jean-Michel Ribbes qui dit que la bêtise est très nécessaire. C’est vrai que si tout le monde était intelligent, c’est-à-dire que si personne n’était bête, il y aurait une forme d’ennui. Quelque chose de dialectique s’en irait. De la même façon qu’on a besoin du mal pour que le bien existe, probablement que pour que l’intelligence existe, on a besoin de quelque chose de médiocre, de bête, de mal fait, de mal bâti. C’est peut-être pareil en musique : il faut des gens qui jouent du violon comme des pieds pour qu’il y ait un Paganini. Parce que tout ça, en effet, est dialectique. Parce que nous vivons les uns par rapport aux autres et que je dépends autant des gens bêtes que des gens intelligents.

EF : Vous avez décidé non sans audace d’ailleurs de tordre le coup à un certain nombre de bêtises communément admises. Non, on ne peut pas voir la Muraille de Chine de l’espace ; non, mettre une petite cuillère dans une bouteille de champagne n’aide pas à retenir les bulles. Avez-vous choisi ces petits trésors d’humour absurdes ?

FR : C’est amusant car on rejoint ce dont on parlait plus tôt : cela aussi fait partie d’une poésie. Le fait que malgré tous les démentis scientifiques, de siècles en siècles, un certain nombre de croyances perdurent et se transmettent. Des croyances qui ressemblent à des superstitions mais qui sont plus proches d’une bêtise. Finalement, je suis comme Ribbes : je trouve séduisant le fait que des gens puissent continuer de penser qu’ « avec une petite cuillère, on fait mieux qu’avec un bouchon » malgré toutes les expériences scientifiques les plus sérieuses, les plus abouties. C’est à la fois désespérant et à la fois revigorant. Cela signifie qu’il reste de l’espace pour des gens à moitié bête comme moi.

EF : Que diriez-vous, finalement, de ce livre ? C’est un livre d’humour, de sagesse, de recul, d’amour… ?

FR : J’espère qu’il y a tout ça dedans. Je ne voudrais pas dire livre d’humour car c’est une promesse qui est trop difficile à tenir. Mais je crois que j’ai beaucoup donné, c’est l’une des choses les plus abouties que j’ai faites dans ma vie. C’est un livre de mon âge, c’est un livre de mon parcours, c’est un livre que j’aurais été rigoureusement incapable d’écrire à 30 ans. J’y donne peut-être un petit peu de sagesse. Figurez-vous que j’ai une passion pour la transmission : c’est quelque chose pour moi de très important. Et c’est vrai que dans un livre tel que mon Dictionnaire amoureux de la Bêtise, et dans une collection telle que celle des Dictionnaire amoureux, on peut transmettre des choses acquises petit à petit et par des tas de canaux différents. C’est la beauté des parcours lorsque la vie ne vous met pas trop d’embûches, c’est ce que vous apprenez en écoutant Radio Classique, ce que vous apprenez à la bibliothèque, ce que vous apprenez aussi au bistrot du coin, ce que vous apprenez aussi au fond de la forêt. Vous apprenez à vivre un peu partout. Et j’ai l’impression dans ce Dictionnaire, je raconte comment j’ai appris à vivre.

EF : Merci, François Rollin, pour ce Dictionnaire amoureux de la Bêtise qui fait rire, qui fait réfléchir, et qui est en tout cas un grand plaisir de lecture. Merci d’être venu jusqu’à nous.

FR : Merci Elodie.