A l’occasion de la Coupe du monde de rugby qui commence en France, Daniel Herrero publie son Dictionnaire Amoureux du rugby des temps modernes. Il y revient sur sa passion pour le ballon ovale et sur les mutations qu’a subi ce sport ces vingt dernières années.
Elodie Fondacci s’est entretenue avec Daniel Herrero.
EF : Daniel Herrero, bonjour. Vous avez été joueur de rugby, entraîneur du club toulonnais, et vous êtes – cela s’entend quand vous commentez les matchs -, un poète de « l’Ovalie », ce royaume des émotions fortes. Vous publiez à l’occasion de la Coupe du monde de rugby, un Dictionnaire amoureux non pas du rugby, mais du rugby des temps modernes. Expliquez-nous cette distinction.
DH : Le concept de « temps modernes » visait à signaler que dans ce dictionnaire on va essayer de lire, de comprendre, ou tout au moins de ressentir, le temps présent. Qu’est ce qui se passe aujourd’hui sur la planète ovale, chez les hommes, chez les clubs, chez les nations, chez les joueurs, dans l’éducation ? Quelle est la société ovale, son état aujourd’hui ? Quelles sont ses perspectives à l’heure où se tient ce grand forum mondial qu’on appelle la Coupe du monde.
EF : S’il y a des temps modernes, c’est qu’il y a eu des temps anciens. Quelle est la différence entre les deux ?
DH : Le jeu de rugby est une pratique sportive qui a deux siècles d’âge. On pourrait quasiment dire qu’une telle pratique – un jeu d’affrontement collectif autour d’un objet transitionnel – remonte à des millénaires. Mais officiellement, le rugby a été inventé au XIXème dans le cercle plutôt de la middle class anglaise, bourgeoise ou même aristocrate qui se préoccupait tout autant de l’éducation que de la posture de gentlemen des individus dans un corps social. Depuis ce moment-là, certains principes, certains traits culturels sont restés constants. Le jeu de rugby a peu bougé pendant deux siècles. Son « âme base » est restée la même : un jeu de solidarité, de socialisation intense, d’affrontement collectif… Il y a eu ce qu’on pourrait appeler une tradition. On était heureux depuis deux siècles, à se rentrer dedans à l’ancienne avec des copains pas trop loin, avec ce sport incitant à la socialisation et aux techniques collectives.
Et puis il n’y a pas si longtemps, une vingtaine d’années, a eu lieu un assez gros bouleversement : quelque chose qui a touché un peu l’âme. Le jeu de rugby est devenu un travail. La pratique sportive de haut niveau rugbystique est devenue une activité professionnelle. Une espèce de grande culbute a eu lieu, au sens moral, dans les techniques préparatoires, dans la science qui s’en mêle … Le jeu de rugby a beaucoup changé dans les quinze dernières années, se mettant en route vers les modernités et peut être vers un futur encore insoupçonné.
EF : Est-ce que ça vous a plu ce changement entre l’amateurisme et le professionnalisme ? Vous le regardez avec un peu de suspicion ?
DH : Passer d’une pratique corporelle que l’on définira comme sportive à un sport officiel, c’est aller vers quelque chose de structuré, d’ordonné et d’institutionnalisé. Le sport, ce sont des horaires, des gens, des clubs, des lois et des principes sociaux à respecter. Le sport, ça sous-entend de la compétition, des classements, des hiérarchies. Ça sous-entend surtout le goût de la victoire. Ça sous-entend même, sans aucun doute, des formes de croissance sociale par l’obtention de performances, ou à plus forte raison de gloires.
Dans les temps récents, le rugby a basculé de cette culture amateur (ceux qui aiment) vers autre chose. Auparavant, on était rugbyman pour passer une belle jeunesse. On était rugbyman pour essayer de vivre la socialisation avec les collègues, les copains et sa tranche d’âge à travers un jeu qui pouvait en même temps générer de l’écoute, de la solidarité, le goût du partage et des simulations du courage. La quête de la performance n’était pas l’absolu. Ni même la quête du haut-niveau. La quête de base était celle du plaisir que faisait naître le jeu.
Dans les temps contemporains, l’économie est rentrée dans la dynamique du grandir. Aujourd’hui, pour arriver à un grand joueur, il faut passer beaucoup de temps. La charge d’entraînement est difficile et lourde, les sélections sont précoces. La quête de l’élite est l’axe base de l’éducation. Alors que des siècles durant, l’axe base de l’éducation était le bonheur à conquérir dans le développement.
Le jeu de rugby devenant pro, dans la société contemporaine, il s’est mis en docilité par rapport aux valeurs marchandes. Pas radicalement, mais quand même : les joueurs professionnels de très haut niveau sont devenus joueurs à contrat. Tu vas porter le maillot d’un club, d’une ville et parfois même d’une nation parce qu’elle te paye. Et là, on voit bien qu’il peut y avoir des équivoques. Bien entendu, je ne dis pas que le mercenaire est forcément un humain sans âme, simplement cupide. Le sportif mercenaire peut être encore quelqu’un qui aime le lieu ou les maillots qu’il défend. Mais il y a des risques. On voit bien que la médiatisation, que la science même qui s’occupe avec une précision maniaque de l’activité rugbystique, stimulent un tantinet un peu plus l’ego que le sociable. C’est-à-dire que c’est le MOI et peut-être moins les autres avec lesquels tu joues, qui est la préoccupation première. Ta propre nature, tes propres intérêts, ton propre destin, ton propre futur.
EF : Avec la Coupe du monde, nous entrons dans un temps de ferveur populaire et de liesse partagée.
DH : Non seulement c’est beau, mais on s’approche du niveau de haute performance, là où les hommes vont peu. Les gens du monde ovale viennent guerroyer, se mesurer, s’affronter et pas forcément se détruire. Dans un temps relativement restreint – deux ou trois mois -, les meilleurs du monde se donnent rendez-vous sur la terre de France pour une confrontation qui se veut assez morale. On est dans un grand combat fraternel. Quelque chose qui ressemble à la grande unité du monde ovale.
Et puis les Coqs de France, les enfants de France, les rugbymans de France depuis quatre ou cinq ans, ont conquis à la fois quelques gloires mais surtout quelques traits susceptibles de générer la considérable affection. Les coqs de France sont généreux. Les coqs de France sont extrêmement courageux. Ils sont d’une solidarité éblouissante. Et pas couillons en plus ! Un groupe à la fois uni, relativement serein et incroyablement courageux. Qu’il est beau de voir les valeurs, les paramètres moraux, qui habitent ce collectif. Et il y a la potentialité que toutes ces grandes valeurs, génèrent de la joie en même temps qu’un haut niveau de performance. Je vous assure ! Il est beau, il est respectable de soutenir le XV de France ! Il porte assez haut les valeurs que l’on aime dans ce pays. Et il les porte sans fanfaronnade
Les Coqs de France – après des années de disette et d’ennui, après la nuit qui s’était abattue sur le Ruby de France entre 2010 et 2020 – ont conquis la route de la joie. L’équipe de France est sans doute celle qui, sur un terrain de rugby à l’échelle de la planète aujourd’hui, a le sourire le plus fréquent. Alors que tous, dans la rudesse de ce sport, ont – le temps du match – la concentration et les stigmates du dur, du rude, de l’affrontement, du sévère, les Français ont souvent la détente sur le corps et le rire aux lèvres.
EF : Pourquoi ce changement ?
DH : Il vient, je pense, de l’humilité collective ajoutée au grand talent. Cette génération est peu habitée par l’immodeste ou par le boursouflé de l’égo. Jamais il n’y a eu la moindre équivoque de suffisance. Ces rugbymen-là sont très modestes, en en plus, ils me semblent porter un potentiel panache maitrisé. Il y a même quelques joueurs dans notre collectif qui sont capables de l’exploit. Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont quelques-uns, quatre ou cinq à être un peu plus que talentueux ! Ils sont proches, je n’ose pas dire du génie, ce serait trop prétentieux, mais ils sont proches de pouvoir presque tout faire en créativité, sur un terrain.
Aucun n’a été allergique au grand travail, y compris les coachs. Mais vous savez comme moi que le grand travail, c’est à dire la rudesse, la constance, la pugnacité, la coriacité, la méthode, parfois tout ça peut éroder la puissance de la personnalité et de l’individualité. C’est un peu le risque. Mais dans cette équipe, au contraire, on a l’impression que le jeu et la méthode mis en place par l’intelligence de nos coachs, n’ont altéré ni la puissance ni la liberté de chacun. On a l’impression que la stratégie pourrait permettre à chacun de donner ce qu’il a de meilleur. Et si chacun peut donner ce qu’il a de meilleur, peut-être que l’équipe ira loin.
EF : Vous avez parlé de la science. J’ai été surprise de découvrir dans votre dictionnaire qu’effectivement il y avait un aspect très technologique du rugby : usage du GPS sur les joueurs, ballons équipés de puces électroniques…
DH : Le rugby – comme tous les autres champs d’activité – est logiquement impacté par les préoccupations de la société contemporaine. Par exemple, notre monde est secoué par la problématique écologique : ça touche aussi le rugby, et plus généralement le sport de haut niveau. Idem pour les réflexions sur l’égalité homme/femme : ce sujet splendide ou irritant touche aussi le rugby bien sûr ! Le rugby féminin aujourd’hui s’inscrit dans cette évolution de la modernité. L’éducation sportive féminine, rugbystique, l’internationalisation, la qualité de la pratique du rugby féminin. C’est un sujet qui est au cœur de l’aventure du rugby contemporain.
Donc logiquement dans une société où le numérique, la science informatique ont pris une place colossale dans le vécu des hommes, cela a entraîné des répercussions sur le rugby. Le rugby a plongé dans le numérique avec une avidité à la fois un peu suspecte et incontestablement réjouissante. Il n’y a pas eu d’effroi. Et si aujourd’hui les sciences pouvaient nous aider à grandir ? On s’est aperçu qu’un athlète, un joueur de rugby sur un terrain qui fait un hectare et qui s’entraîne quatre ou cinq fois par jour, fait beaucoup d’efforts, de course, de chute, de choc… Il a des intelligences stratégiques, il a des partenaires proches, ou plus lointains. Il a des visions frontales, des visions latérales et même pour les rugbymans, des visions arrière.
Le GPS aujourd’hui va nous donner des datas considérables. Tu ne le vois pas mais tous les joueurs du monde à un bon niveau portent ce petit objet entre les deux omoplates sur leur maillot. Les Français l’auront, les All Blacks l’auront. Les Sud-Africains, les Australiens, les Géorgiens et les Japonais aussi. Ils l’ont tous à l’entraînement aujourd’hui. Et bien ce GPS donne à chaque entraînement le nombre de mètres parcourus, le nombre de calories dépensées, le nombre de chutes, la zone des chutes, le nombre de chocs, la zone des chocs… Des milliers de datas que des spécialistes capables de les déchiffrer, des ingénieurs-informaticiens, vont faire arriver dans les tablettes des coachs. Et là, on va voir que untel en ce moment est un peu court en distance, en détente ou en accélération et que ça méritera du travail. Il y a un potentiel data biologique, anatomique, physiologique – c’est à dire des informations sur les organismes des joueurs, sur leur santé, sur leur fraîcheur, sur la qualité relationnelle, sur leur gestuelle – qui se programme quasiment jour par jour. Ce qui fait que, par exemple, et c’est un bouleversement qui est parfois un peu inquiétant, les Français qui vont jouer à la Coupe du monde, trente joueurs comme toutes les nations, s’entraînent les trois quarts du temps individuellement !
Nous avons aussi un potentiel scientifique dans la lecture du talent de nos joueurs. Si tel type de joueur qui relève de blessures est un peu perturbé, pas forcément habité par le grand doute, mais avec quelques inhibitions qui se mettent dans sa course ou dans ses récupérations, cela s’analyse aussi avec des datas. À qui passe-t-il la balle ? Combien de fois la passe-t-il à tel joueur et pas à tel autre ? À qui ne la passe-t-il jamais ? Pourquoi est-il toujours dans certaines situations de jeu, le premier dans l’action ? Et pourquoi dans d’autres est-il toujours ou l’avant dernier ou le dernier ? Ce sont des petits exemples qui montrent quand même tout le support scientifique.
Bientôt, l’intelligence artificielle nous produira sans doute des perspectives de comportement de joueurs qui pourraient pour l’instant échapper un peu à l’intelligence de coach. Mais on ne m’enlèvera pas l’idée que jamais technologie, fût-ce la plus scientifique, ne remplacera le regard et le corps de l’homme quand il s’agira de l’éduquer.
EF : Blessure. Je reviens sur ce mot. Le rugby certes c’est la fraternité. Mais il y a cette brutalité quand même, ce danger de la blessure à la tête. Il y a cette violence. Vous consacrez d’ailleurs une entrée dans le dictionnaire aux commotions cérébrales.
DH : Je vois la question comme étant presque majeure. Cette pratique sportive, physique, récréative, ludique, joviale, fraternelle et en plus, susceptible d’entraîner un cheminement vers l’entraide, cette pratique-là qui en même temps peut générer un spectacle sportif d’un bon niveau, avec du rythme et de la vitesse avec de la créativité, des intervalles, des grands groupes qui se battent, cette pratique est dure. Elle ne peut pas générer tout ça sans qu’elle engage les fonds de l’être : il va falloir que tu te bouges, que tu te domines, que tu te maîtrises et que tu t’éduques. Il va y avoir en même temps un potentiel risque qu’on ne peut pas ignorer. La chute et le choc sont le grand ouvrage rugbystique. Et en plus, nous avons l’originalité des grands chocs collectifs. Il n’y a qu’en rugby que tu vois des mêlées, des démêlées, ou des gros paquets, des packs comme le disent les Anglais. Et donc, l’hématome est fréquent. La chute laisse des traces bleues sur leur corps.
On s’est aperçu à travers le temps que la zone tête malgré tout était la plus fragile, la plus sensible, la zone la plus à risque. Longtemps, dans notre vieille culture stupide et en même temps moralement respectable, l’engagement, le courage étaient la gratification du rugbyman. Il est vaillant, il est courageux, il est généreux, il va toujours devant, il ne baisse pas les yeux dans la tempête… Alors s’il y avait choc, chute, petit KO ou trouble… on utilisait la vieille éponge magique, c’est à dire le simulacre de l’intervention médicale, une goutte d’eau qu’on t’envoyait sur la tête. « Allez ce n’est rien ça, relève-toi ». Sur le terrain on intervenait peu et si tu subissais un petit KO ce n’était pas bien grave. On sait maintenant, depuis deux petites décennies, que les chocs de tête, ce qu’on appelle les commotions cérébrales, laissent toujours quelques traces, plus ou moins. Quand tu éteins la lumière, ce qu’on appelle un KO, et que tu chutes aux limites de l’inanimé ou même quand tu vois les étoiles parce que tu as pris un coup sur la tempe ou sur le front, il y a des risques. Des risques que l’on effaçait, ou tout au moins qu’on tempérait auparavant, mais qui sont aujourd’hui incontestables et indéniables.
Depuis une dizaine d’années, la commotion cérébrale est devenue, je n’ose pas dire l’ennemi, mais une préoccupation majeure.
EF : Un rugby moins violent ça paraît difficilement possible ?
DH : Violent, c’est quand tu transgresses les lois. C’est quand je te détruis délibérément. Je n’ai pas le droit en rugby de te faire fourchette dans les yeux, je n’ai pas le droit de te faire un croche-patte ou de te sauter à pieds joints sur le râble. Si je le fais, c’est une violence délibérée. Mais par-contre j’ai le droit de te percuter à vitesse maximale et j’ai le droit d’avoir trois ou quatre copains avec moi, qui viennent en se liant, se percuter à toi à pleine vitesse. Et ce choc-là est toléré, il est admis par les lois du jeu, et donc en conséquence il y a des risques.
Les lois ont été vigilantes depuis une quinzaine d’années sur : Attention choc de tête, grand danger. On précise quel type de danger : marques cérébrales qui peuvent durer, qui peuvent s’intensifier et qui peuvent très tôt laisser des traces pénibles, des coordinations altérées, des démences précoces. Ainsi, depuis une dizaine d’années, ça bataille beaucoup. Le législateur s’occupe de la vie de la balle : il faut que le ballon vive pour que les hommes s’amusent. Il s’occupe aussi beaucoup de la santé des hommes. Aujourd’hui on voit que toute forme d’interventions, on dira dans la zone tête ou dans la zone cou, sont sévèrement réprimées. Si tu tapes l’adversaire, même sans le faire exprès, si tu vas avec ta main, avec ton bras, ton épaule, ton genou ou tes pieds, dans la zone du cou, ou dans la zone de la tête, c’est un carton rouge immédiat. C’est la sévérité maximale. On met un peu plus de casque. Dès qu’il y a le moindre doute sur un terrain, si l’arbitre (et même l’arbitre vidéo) perçoit un petit trouble d’un joueur, un petit trouble de comportement ou d’allure – il peut l’envoyer au vestiaire pour passer les fameux protocoles commotion. Il y a tout un arsenal pour sécuriser la zone de tête. On ne peut plus du tout intervenir dans la zone où l’homme pense, voit, sent et respire. Là, on ne touche pas l’humain.
Le jeu de rugby est en train d’effectuer une assez grosse mutation de ses lois, même ses lois morales. Il acceptera toujours comme le fondement que la sévérité soit l’élément de base de l’amélioration du solidaire. C’est quand c’est dur qu’on cède. Ça reste la loi. Simplement, pour qu’on n’aille pas courir trop de risques, un arsenal sévère se met en place sur les chocs de tête. Mais il y a toujours, et à juste titre, des mamans ou des papas, des éducateurs ou même des grands joueurs qui se disent « il ne faudrait quand même pas que j’en prenne trop sur le ciboulot ». Le potentiel risque n’est pas totalement exclu.
Le Dictionnaire Amoureux du Rugby des temps modernes, publié chez PLON par Daniel Herrero