Anne-Laure Béatrix : « Un musée c’est à la fois une collection, un lieu et un public. »

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Musées de beaux-arts, ou d’histoire, musées-ateliers ou d’ethnologie, il y en a pour tous les goûts et pour tous les jours de pluie ! Dans son Dictionnaire amoureux des musées, aux éditions Plon, l’ancienne administratrice générale adjointe du musée du Louvre rend hommage à ces lieux qui ont nourri sa vie à travers 1000 anecdotes. Anne-Laure Béatrix nous guide au sein de ses musées préférés, et chemin faisant, nous fait nous interroger sur notre rapport collectif à la mémoire. 

Elodie Fondacci s’est entretenue avec Anne-Laure Béatrix.

 

EF : Anne-Laure Béatrix, bonjour.

ALB : Bonjour.

EF : Vous avez travaillé 10 ans au musée du Louvre, d’abord en tant que chargée de communication puis comme administratrice générale adjointe, et vous publiez aujourd’hui chez Plon, un Dictionnaire amoureux des musées : une promenade à travers les musées du monde que vous préférez. C comme Confinement, vous dites à la lettre C de votre dictionnaire que c’est pendant le confinement, en voyant votre Louvre absurdement fermé, vous avez compris à quoi servait vraiment un musée.

ALB : Oui, ça a été un moment très particulier, je crois pour nous tous, par rapport à nos goûts, à nos choix, aux endroits où l’on va. Ça nous a remis face à l’essentiel, et d’ailleurs c’est un adjectif qu’on a employé beaucoup : « les commerces essentiels », « les lieux essentiels » et je me suis rendu compte à quel point les musées étaient des lieux essentiels. J’avais gardé pendant le confinement des cours avec mes étudiants de Sciences Po avec qui justement on parle de musées. Et j’ai eu envie d’écrire tout ce que je leur racontais à ce moment-là. Je me suis dit que les anecdotes que je partageais avec eux  pouvaient être partagées avec tous, parce que les musées peuvent tous nous nourrir, tous nous accompagner à des moments de notre vie. Ce sont des lieux d’émerveillement, des lieux d’apprentissage aussi ; des lieux tout simplement de délectation, de pause, d’amusement ; des lieux où l’on peut vivre pleinement et se retrouver… Tout est possible en fait dans les musées ! Il y a autant de musées que de moments de la vie et c’est ça que j’avais envie de raconter.

EF : Un musée sans les gens, ce n’est plus un musée ?

ALB : Non. Un musée c’est à la fois une collection, un lieu et un public. Et il faut ces trois ingrédients pour qu’ait lieu cette alchimie incroyable qui fait la singularité du musée. Quand on va au musée, on y va autant pour voir des œuvres et se connaitre soit même que pour voir les autres et pour partager quelque chose qui est unique : ce que l’humanité nous a transmis de plus beau, de plus singulier, de plus intéressant, de plus passionnant… Un musée, oui c’est son public. Je me souviens chaque matin au Louvre d’avoir regardé ces gens du monde entier en me disant « Mais pourquoi ? » Pourquoi est-ce qu’on traverse la planète pour venir passer une demi-heure devant des tableaux, des œuvres qui pour certaines semblent ne plus nous parler, être lointaines ?  Et bien en fait, elles continuent à nous fasciner et à nous transmettre quelque chose. Et c’est merveilleux, puisque le public n’y s’y trompe pas : il continue à avoir envie d’aller dans ces musées.

EF : C’est vrai que les œuvres continuent de nous transmettre par-delà le temps mais le musée y est pour quelque chose. Un musée ça doit aussi se réinventer ! Faire évoluer sa scénographie.

ALB : Oui.  Les musées se sont profondément transformés durant les trente dernières années. Ils ont connu cette grande croissance du tourisme. Ils se sont agrandis, comme le Louvre avec la Pyramide du Louvre. De nouveaux pays ont construit des musées. Il y a eu un bouleversement immense avec une attention très grande portée au public : à l’accueil du public, à l’expérience du visiteur. Tout le parcours a été repensé. Avant la visite : qu’est-ce qu’on transmet du musée ? Sur place : qu’est-ce qu’on donne comme information ? Et même après la visite. Moi, je suis une fan des boutiques de musée, et des restaurants de musée ! Certains sont des lieux où je pourrais aller sans forcément retourner voir les collections.

Je trouve que les musées ont su vraiment se réinventer, ils ont su se moderniser tout en gardant leur âme. Je pense d’ailleurs que les musées qui ont aujourd’hui su le mieux conquérir le public, sont ceux qui ont su être accessible et compréhensible de tous, tout en gardant cette âme et cette part de mystère qui fait partie du musée. Ce côté solennel, un peu sacré qui, je pense, est aussi ce qu’on va chercher dans un musée.

EF : « Sacré », c’est vrai ! Mais pour autant vous n’avez pas du tout une vision compassée des musées. Au contraire ! Vous le voyez comme des lieux extrêmement ouverts, des lieux qui doivent être vivants. J’ai évidemment en tête deux entrées de votre dictionnaire : « Défilés de mode » parce qu’il y en a beaucoup dans les musées, notamment au Louvre et puis « Beyoncé » parce que vous racontez l’histoire incroyable de ce clip tourné par cette icône du R&B au Louvre, au plus près des collections.

ALB : C’est vrai que ça a été un moment exceptionnel ! Un moment où des univers se sont rencontrés. Et ça c’est intéressant. Quand Beyoncé, qui est une immense star de R&B, une femme, une femme noire qui plus est, une femme engagée, vient regarder les collections du Louvre, regarder des tableaux que parfois même nos visiteurs ou nous-mêmes ne regardons plus vraiment, elle nous redit quelque chose sur ces collections. Elle les fait vivre, elle se les approprie, elle joue avec… Et moi j’ai trouvé, au-delà de l’effet de notoriété et de communication, que c’était vraiment le regard d’un artiste sur d’autres artistes.

Le Louvre a toujours accueilli les artistes, a toujours suscité ce regard et cette création contemporaine sur des collections qui sont des collections patrimoniales, antiques pour certaines et donc très anciennes, et très loin de nous, parce que précisément elles sont des sources d’inspiration pour les artistes d’aujourd’hui.  Il y a dans ce fil de la création, de la créativité, de la beauté quelque chose qui est extrêmement intéressant. Et c’est vrai qu’avec les équipes du Louvre, on a senti que Beyoncé pouvait parler à des publics qui ne sont pas forcément aujourd’hui des publics qui viennent au Louvre. Je pense que c’est très important d’être dans l’imaginaire. Moi, je suis d’une génération où petite fille mes parents me parlait de Belphégor. J’ai vu le Da Vinci Code. C’est important de continuer à susciter une culture qui est aussi une culture populaire. Parce que précisément, ça rend le musée familier. Vous savez, la vraie frontière ce n’est pas une barrière d’argent, c’est « est-ce que ce monde-là est pour moi ? ». Il faut tendre la main, il faut créer une familiarité avec le musée. Une fois que cet univers vous est proche alors tous les musées sont accessibles et c’est merveilleux. Et je pense qu’on a besoin pour ça d’ambassadeurs. Beyoncé a clairement été une ambassadrice extraordinaire pour tout un public qui est venu, qui aujourd’hui connait le Louvre à travers son regard et c’est très bien comme ça.

EF : Vous ouvrez votre dictionnaire à la lettre A avec le musée d’Abu Dhabi, ce Louvre de l’Orient qui est une véritable ville à ciel ouvert sous son dôme d’étoiles ! Vous avez assisté à la naissance de ce projet artistique d’une incroyable ampleur : comment créer aujourd’hui un musée universel qui parle à la fois de l’Orient et de l’Occident et de ce qui nous rassemble ?

ALB : Là aussi c’était une occasion extraordinaire de se réinterroger sur l’histoire que l’on a envie de raconter. Un musée raconte une histoire. Il peut raconter l’histoire d’un artiste s’il est consacré à un artiste, il peut raconter l’histoire d’une ville ou d’un pays. Là, c’était assez extraordinaire car il s’agissait de raconter l’histoire de l’humanité !  Un tel projet – embrasser l’histoire de l’humanité à travers des œuvres, aujourd’hui, à cet endroit-là du monde – a évidemment une signification extrêmement forte. Nos musées, aujourd’hui doivent réfléchir sur leurs collections, sur la façon dont ils parlent de l’histoire de l’humanité, de l’histoire de l’art parce qu’on s’adresse à de nouveaux publics et à des pays qui accueillent de façon récente des musées. Qu’est-ce que ça veut dire de raconter l’histoire de l’humanité à Abu Dhabi ? Ce n’est évidemment pas la même façon et la même histoire qu’à Paris ou qu’à New York au début du XXème siècle ! Ca ouvre beaucoup de perspectives parce que le regard change, on décentre son point de vue. Tous les repères, à la fois de temps et d’espace, sont réinterrogés donc c’était une aventure formidable. Sans doute une des plus grandes aventures de ma vie. J’ai vu les coulisses de ce musée, j’ai eu une émotion immense le jour où il a ouvert et a accueilli son public ! J’ai eu le sentiment d’assister à l’histoire en train de se faire. Souvent, je me disais quand j’y allais et que je visitais le chantier : c’est ce qu’ont dû ressentir les Parisiens quand ils ont vu la Tour Eiffel se construire ! Sauf que là, c’était encore plus magique parce que l’architecture est vraiment inouïe. On a une perception sous ce dôme qui est incomparable, le jeu de lumière, de la réflexion de l’eau… Il y a dans ce lieu une douceur, une harmonie, quelque chose d’unique, de profondément visionnaire que Jean Nouvel a su créer. Et puis il y a ces œuvres qui se répondent, ces salles qui créent comme une promenade dans l’histoire de l’humanité… Je pense que quelles que soient les incertitudes qu’on a sur le monde d’aujourd’hui, quelles que soient les difficultés, c’est un lieu qui réconcilie avec l’humanité, profondément.

EF : Vous avez dit à l’instant qu’un musée était une vision du monde. Evidemment certains musées doivent changer de récits, et je pense notamment aux musées de la colonisation qui sont confrontés à une remise en cause totale de leur raison d’être.

ALB : Oui les musées ethnographiques bien sûr ! Ce sont des musées qui aujourd’hui ont à s’interroger sur leur collection, sur leur provenance, sur le lieu où ces collections sont exposées. Est-ce qu’il faut les restituer, est-ce qu’il faut les garder ? Est-ce qu’il faut les exposer, les cacher ? C’est très intéressant parce que c’est toute la question de l’histoire et de la mémoire et de notre rapport à l’objet. Certains vont dire qu’il faut déboulonner les statues… Moi je pense au contraire que les musées ont un rôle très important à jouer pour expliquer, pour remettre dans le contexte, pour dire les choses et apporter un regard et un récit qui soient scientifiques, qui soient nourris. Pas forcément dépassionnés parce que je pense que l’histoire il y a forcément de la passion. Mais les musées peuvent par la scénographie, la façon dont ils montrent l’objet, dire énormément. Moi j’ai été très frappée de voir comment a procédé le musée Tervuren en Belgique par exemple, qui est un grand musée de l’époque de Léopold. Pour certaines de leurs collections qui aujourd’hui bien sûr sont à expliquer, ils ont fait quelque chose de très intéressant : ils ont fait un espace d’introduction. Ils ont mis toutes ces statues qui peuvent nous sembler aujourd’hui choquantes, gênantes, ensemble dans un lieu un peu confidentiel en expliquant leur histoire et pourquoi elles étaient là, en expliquant aussi pourquoi elles n’étaient plus aujourd’hui magnifiées comme elles avaient pu l’être dans cet endroit particulier. Je pense qu’on est pas du tout au bout de cette réflexion sur la provenance de ces collections et c’est ça qui est extrêmement intéressant. C’est que les musées sont vraiment au cœur des sujets de société, au cœur des sujets politiques, au sens noble du terme et ce qu’on montre, ce qu’on dit dans les musées, c’est aussi un projet politique et aussi un projet de société.

EF : Vous vous arrêtez aussi sur la question des acquisitions qui sont parfois rocambolesques et vous dites « un musée qui ne l’acquiert pas c’est un musée qui meurt ».  Il y a des histoires d’acquisitions extraordinaires dans ce Dictionnaire amoureux.

ALB : Cette phrase n’est pas de moi, elle est d’un ancien directeur du Louvre. Mais c’est vrai qu’elle a beaucoup marqué les esprits, c’était presque un crédo au Louvre. « Un musée qui n’acquiert par est un musée qui meurt ». Les acquisitions sont des histoires incroyables puisque ce sont des histoires humaines. Derrière chaque acquisition il y a des histoires de famille, des découvertes, des questions d’attribution, des querelles de spécialistes. On n’imagine pas tout ce qui peut se cacher derrière des acquisitions, parfois des histoires très dramatiques parce qu’on sait aujourd’hui le destin de toutes ces œuvres spoliées aux familles juives sur lesquelles aujourd’hui on se penche très précisément parce qu’elles ont été acquises dans des conditions particulièrement dramatiques et parfois monstrueuses. Donc c’est un sujet que je trouve vraiment intéressant et savoir comment on acquiert, ce qu’on acquiert, à quel prix on l’acquiert, c’est rentrer dans ce monde assez fascinant du marché de l’art avec ses mystères et ses opacités aussi. C’est aussi un petit voile sur ces coulisses que je voulais soulever parce que la question des acquisitions, la question des faux, agite toujours beaucoup le grand public qui a énormément de questions. Un musée c’est un roman !

EF : Vous dites aussi qu’un musée c’est une « Nef des fous * » : on y croise des visiteurs de toutes sorte, parfois des doux-dingues que vous aimiez regarder quand vous travailliez au Louvre.

ALB : C’est vrai, j’ai toujours adoré regarder le public. J’adorais par exemple regarder les classes d’enfants… J’ai un souvenir, un souvenir merveilleux, un petit matin au Louvre Lens : il faisait très froid, c’était un mercredi matin, je débarquais du train et puis il y avait ces petits bouts de choux de 4-5 ans qui se tenaient par la main et qui rentraient au musée. Et voilà, je me dis quand on fait ce métier, on le fait pour ces visiteurs-là. On le fait aussi pour ces touristes qui arrivent un peu parfois un peu hagards avec le décalage horaire, la fatigue du voyage et qui dans leur vie ne passeront peut-être qu’une heure dans un musée, parce que beaucoup de gens dans le monde ne viendront qu’une fois dans un musée, souvent au Louvre pour voir la Joconde. Il y a quelque chose d’un peu mystérieux dans ce rite partagé et collectif. Quelque chose de profondément humain.

 

*La Nef des fous est un tableau du peintre néerlandais Jérôme Bosch

 

Le Dictionnaire amoureux des Musées, publié chez Plon par Anne-Laure Béatrix.

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