À vélo, vous êtes vivant… Entretien avec Éric Fottorino

© Mikaël Bougouin

C’est peut-être un amateur, mais il en connaît un rayon ! Ecrivain et journaliste, Eric Fottorino est aussi un passionné de cyclisme, qui a même couru le Tour de France en amateur ! Dans un Dictionnaire amoureux d’humeur vagabonde, il nous parle du vélo – ses figures de légende, ses grandes courses -, mais aussi de lui-même, et de ses souvenirs heureux à bicyclette. Un livre qui donne des envies d’évasion.

Élodie Fondacci s’est entretenue avec Éric Fottorino.

 

 

Élodie FONDACCI :

Éric Fottorino bonjour. Vous êtes écrivain, vous êtes journaliste – à la tête du 1 notamment ou de Zadig -, mais vous êtes aussi passionné de cyclisme et vous conjuguez donc vos deux passions, écriture et vélo, en publiant chez Plon un Dictionnaire amoureux du vélo où souffle un délicieux vent de liberté.

Je voudrais dire en préambule que vous n’êtes pas un cycliste de pacotille, vous êtes un véritable cycliste, qui pédale dur depuis l’enfance !

 

Éric FOTTORINO :

Oui, c’est vrai. Je crois que depuis qu’on m’a enlevé mes petites roues sur le côté, je dirais que je n’ai fait que pédaler, pour l’essentiel.

 

Élodie FONDACCI :

Quand vous étiez petit, vous vouliez même devenir cycliste professionnel.

 

Éric FOTTORINO :

Disons quand j’étais adolescent, parce que quand j’étais petit, je voulais juste, comme tous les enfants, faire du vélo : avoir un vélo rouge, un vélo bleu, un peu comme les ballons de la même couleur et, avec, chercher cette liberté, cette espèce d’euphorie qu’on peut trouver quand on est tout d’un coup libéré de tout un tas de contraintes et qu’on s’échappe. Le mot « s’échapper » d’ailleurs, a un sens très particulier dans le vélo : on s’échappe d’un peloton, mais on s’échappe aussi des ennuis, on s’échappe de plein de contraintes : on s’allège !

Et plus tard oui, quand j’ai été adolescent, j’ai fait d’abord du cyclotourisme, et après des courses de vélo et j’ai beaucoup aimé ça. On se mettait un dossard dans le dos avec un numéro et puis c’était au plus fort qui gagne ! Donc j’ai aimé cette compétition, l’émulation que ça représentait, au point à un moment donné après mon bac, de vouloir en faire mon métier. Et c’est là que j’ai compris que je n’étais ni assez fort, ni assez persévérant et que peut-être au fond, ce n’était pas mon destin d’être coureur cycliste professionnel.

 

Élodie FONDACCI :

Mais c’est tout de même à vélo que vous êtes rentré dans le journalisme ! Vos premiers articles ont été consacrés justement au cyclisme.

 

Éric FOTTORINO :

Oui, c’est vrai. Quand j’ai commencé, j’ai poussé la porte de l’agence de Sud Ouest à la Rochelle, sur le quai Duperré tout ensoleillé. C’était la fin du mois de juin, j’étais étudiant en droit et je cherchais un stage. Je ne m’en étais même pas occupé avant. Quand j’y pense, c’était un peu « aux innocents les mains pleines » ! Le rédacteur des sports me connaissait parce qu’il m’avait déjà consacré quelques articles comme coureur et il m’a demandé : « Mais qu’est-ce que tu fais là ? » J’ai répondu que j’aurais bien aimé essayer du journalisme et il m’a dit : « Mais c’est bien, le Tour de France passe à la Rochelle après-demain, viens ». Ils m’ont gardé pendant deux mois et demi. Et j’ai fait effectivement mes premiers articles sur la course cycliste.

 

Élodie FONDACCI :

Donc tout est lié ! Vous avez prononcé tout à l’heure le mot « échapper » : de fait, on a vraiment l’impression que vous êtes un amoureux des échappées belles et que le vélo est pour vous un fantastique instrument de liberté.

 

Éric FOTTORINO :

Oui, je pense que j’en ai eu conscience avant même de pouvoir le verbaliser ou de l’écrire. C’était un ressenti physique, presque épidermique, cette idée de partir comme ça. Surtout que j’ai vraiment commencé à faire du vélo lorsque mes parents – j’ai été adopté par un monsieur qui s’appelait Fottorino – ont décidé de quitter Bordeaux, une ville plutôt noire à l’époque, pour la Rochelle : une ville, j’allais dire, en couleurs ! On habitait dans un village tout près de la mer qui s’appelait Nieul-sur-Mer. Et je me souviens de mes premières sensations, vraiment de liberté euphorique, de rouler sur ces chemins, sur ces routes, de voir les colzas, les blés, de voir le bleu de la mer qui frangeait à l’horizon. Et aujourd’hui encore, à bientôt 65 ans, ça ne s’est pas arrêté : cette osmose entre un cycliste et la nature me procure toujours le même délice.

 

Élodie FONDACCI :

Vous êtes venu ici à vélo, bien sûr, et c’est un vélo qui a fière allure, il est plié en quatre.

 

Éric FOTTORINO :

Il est plié en trois plus exactement, comme mon journal le 1. Je ne sais pas si mon inconscient a parlé un jour lorsque j’ai fait un journal plié en trois, mais en effet, c’est un vélo anglais, un Brompton que j’aime beaucoup, et qui était mon vélo de fonction quand j’étais patron du Monde. Je l’ai toujours fait réparer, entretenu, et on m’a dit récemment qu’il pouvait encore rouler 15 ans. J’espère que moi aussi, je pourrais rouler sur lui 15 ans.

 

« Le vélo, c’est cette marge que vous vous ménagez justement sur des routes, sur des chemins, dans des forêts, au bord de la mer, etc., même dans la ville où on ne peut plus vous attraper. »

 

Élodie FONDACCI :

Vous racontez d’ailleurs que, en devenant directeur du Monde, vous n’avez pas accepté la voiture de fonction, et qu’à l’époque, vous avez sidéré tout le monde en prenant un vélo de fonction.

 

Éric FOTTORINO :

C’était un peu ma marque de fabrique : pédaler ! Parce que pendant la demi-heure de vélo que je faisais le matin pour aller travailler et le soir pour repartir, je savais que je serais libre, que personne ne me téléphonerait, ou que si on m’appelait je ne décrocherais pas. J’étais inaccessible, on ne pouvait pas m’atteindre. Et c’est vrai que le vélo, c’est ça : c’est cette marge que vous vous ménagez justement sur des routes, sur des chemins, dans des forêts, au bord de la mer, même dans la ville. Un endroit où on ne peut plus vous attraper.

 

Élodie FONDACCI :

Pour vous, le vélo a ses dieux : Louison Bobet, Bernard Hinault, ou Poulidor, « Poupou ». Leur Olympe s’appelle le mont Galibier, leur nectar s’appelle l’antésite – une boisson au goût de réglisse – et ce monde ne cesse de vous émerveiller.

 

Éric FOTTORINO :

C’est vrai. D’abord, le vélo est associé à l’enfance : je dis quelque part que le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps. Et puis je cite à un moment donné Curzio Malaparte qui disait que le vélo est notre « squelette extérieur ». J’aime bien cette image parce que j’ai en effet l’impression que le vélo fait partie de moi et avec lui tous ses récits, toutes ses histoires, toutes ses figures, tous ses héros… Parce que, quand on parle non plus de vélo mais de cyclisme et de courses, et bien il y a des jours avec et des jours sans, des jours terribles aussi. Je parle longuement de la chute de Luis Ocana, par exemple, en 1971, dans le col de Menté, qui m’a déclenché mes premières larmes en regardant la télévision, tellement je trouvais le sort injuste. Ou de l’émotion ressentie, quand Laurent Fignon a perdu le tour pour neuf secondes parce qu’il était blessé… Il y a des moments à la fois pathétiques et des moments de grande gloire, des moments d’émerveillement effectivement. Et puis vous savez, un terrain de foot est un terrain de foot, un ring est un ring ; mais avec le vélo, notamment au moment du Tour, vous êtes dans un décor spectaculaire ! Quand vous traversez le Galibier, les Alpes, les Pyrénées, le mont Ventoux avec ce pelage vert, et puis tout d’un coup plus de pelage du tout et c’est un mont chauve… Il y a quelque chose de presque surnaturel à rouler dans des endroits pareils.

 

Élodie FONDACCI :

Mais qu’est-ce qui vous fascine chez les cyclistes plus que chez d’autres sportifs ? Est-ce que ça serait le plaisir qui naît du dépassement ? Parce que c’est si difficile ?

 

Éric FOTTORINO :

Vous avez dit les deux mots : il y a le plaisir et il y a le dépassement. Quelquefois, mes amis me disent : « Mais quand même tu es maso d’aller monter des cols ». Oui, c’est vrai, mais il y a quelque chose qui fait que vous accédez à une forme de bonheur. Je ne suis pas philosophe comme André Comte-Sponville ou d’autres, mais vous accédez à une forme de bonheur lorsque vous avez dépassé la peur ou l’appréhension qui existe quand un col se dresse devant vous avec ses 20 kilomètres à 10 % ou 11 % et ses virages, comme l’Alpe d’Huez où ça va être très pentu. Vous sentez votre cœur, vous sentez votre souffle, vous sentez bien sûr vos jambes, vos reins et vous êtes vivant. Et donc moi, j’aime beaucoup et j’aime toujours cette vie-là parce qu’elle me rend plus intensément conscient que je suis vivant.

 

« Le vélo, c’est à la fois un apprentissage de la solitude et un apprentissage de la camaraderie. »

 

Élodie FONDACCI :

Vous parlez du vélo comme d’une machine à remonter le temps : et quand vous remontez le temps, vous arrivez à votre père. Le vélo, c’était aussi une passion commune.

 

Éric FOTTORINO :

Oui, c’est ça. Comme je le disais tout à l’heure, mon père Michel m’a adopté et m’a donné son nom. Il m’a donné aussi cette passion du sport, du jeu, mais aussi du dépassement et de l’effort. Moi, j’avais été élevé par ma mère, par ma grand-mère, lui considérait probablement que ça manquait d’homme et moi aussi sûrement. Et il a voulu certainement m’endurcir, mais ça allait bien au-delà de ça, c’est-à-dire qu’à un moment donné, c’est devenu une complicité entre nous, à tel point qu’on a gravi des montagnes ensemble. Et la première fois que je l’ai distancé, que je l’ai lâché, c’était dans une pente du Tourmalet, et je me souviens, il y a une photo que mon grand-père a prise de ce moment où on est ensemble et après, il est seul sur son vélo et moi aussi. Parce que le vélo, c’est à la fois un apprentissage de la solitude, et un apprentissage de la camaraderie. C’est-à-dire que vous souffrez tout seul sur votre vélo ou que vous avez du plaisir tout seul, mais rien ne vaut quand il y a du vent, d’être quatre ou cinq coureurs : on s’abrite dans les roues, on s’aide, on se donne à boire, on se donne à manger, quand il y en a un qui crève, on l’attend et on l’aide à réparer. Donc, c’est mon père, qui pourtant aimait plutôt le foot au départ, qui m’a vraiment encouragé. Et je pense aujourd’hui, – ça va très loin -, je pense que toutes les difficultés qui ont pu m’attendre dans ma vie, je les ai toujours trouvées moins dures que de monter le Tourmalet.

 

« Quand on a commencé à grimper, quand on a commencé une route interminable, il faut apprendre à la finir. »

 

Élodie FONDACCI :

Je vous cite encore : « Lutter, lutter contre quoi ? Contre l’usure des jours, la monotonie, la grisaille, la paresse, que sais-je encore le désenchantement, l’à quoi bon, la tentation de l’abandon. »

 

Éric FOTTORINO :

Eh oui, quand on est sur un vélo et qu’on souffre, qu’on serre les dents, notamment en montagne, quelquefois on se dit : mais pourquoi je vais donner encore ce coup de pédale ? Vous voyez parfois des petites cascades, des cours d’eau avec cette eau très claire qui murmure une musique, et vous êtes tentés d’arrêter. Mais vous n’arrêtez pas, parce que, précisément, vous allez chercher en vous cette énergie et cette envie qui fait que c’est beau de finir ce qu’on a commencé. Donc, quand on a commencé à grimper, quand on a commencé une route interminable, il faut apprendre à la finir.

 

Élodie FONDACCI :

Parlons du Tour de France. Parce que le Tour, c’est quelque chose tout de même ! Vous l’évoquez à plusieurs reprises dans votre livre. Vous en racontez la naissance déjà : la caravane qui passe et jamais ne lasse. Mais ce qui vous passionne, au-delà de l’exploit sportif, c’est ce côté très festif, la fête populaire que ça représente.

 

Éric FOTTORINO :

Ah oui, ça c’est très important. En 2013, pour les 100 ans du Tour de France, j’ai emmené 25 jeunes faire le Tour avec moi parce que je ne pouvais pas le faire tout seul, j’avais 53 ans. Je leur ai dit : « Qui veut faire le tour avec moi ? » et on est parti comme ça ! On faisait exactement le Tour des professionnels, mais la veille. Le parcours était fléché et les spectateurs dans les montagnes, qui étaient déjà là, nous applaudissaient, surtout que la télévision avait fait quelques reportages sur nous, donc ils nous suivaient sur cette aventure. Et j’ai constaté combien était juste la phrase que m’avait dite un des anciens du Tour, Jacques Augendre qui a dû couvrir plus de cinquante Tours de France. Il m’avait dit : « Finalement la liesse et les visages qu’on voit sur le bord de la route du Tour de France, ce sont les visages de la Libération ». C’est vrai. C’est vraiment cette espèce d’extase – justement, on parle encore de liberté – de gens qui, tout d’un coup, voient leur rêve d’enfants passer devant eux. Même si on peut dire qu’aujourd’hui il y a beaucoup de choses qui ont un peu, non pas supprimé la fête, mais disons qu’on est plus conscient des dessous du spectacle, – les enjeux économiques, le dopage, etc., – ça n’empêche qu’une très belle étape de montagne, une très belle étape qui se finit au sprint, ça reste extraordinaire. Pas seulement dans le Tour, d’ailleurs : il y a d’autres courses exceptionnelles comme le Paris-Roubaix, ou Milan-San Remo. Et là, il y a quelque chose qui vibre, qui est l’ordre de l’enfance, qui est l’ordre de la magie et qui va au-delà du réel.

 

Élodie FONDACCI :

Un dernier mot : vous parliez de dopage. On a dit que les cyclistes étaient des héros. Mais s’il y a les héros, il y a aussi les traîtres : Lance Armstrong pour ne citer que lui.

 

Éric FOTTORINO :

Je dirais qu’il est d’abord traître à lui-même parce que quand on fait ça, on doit avoir quand même beaucoup de mal à considérer ses propres exploits comme de vraies performances. Alors, on peut dire que le dopage a toujours existé dans le sport. À Olympie, il y avait déjà aux premiers Jeux Olympiques des athlètes qui étaient dopés. Évidemment pas avec de l’EPO, mais avec des herbes ou des mélanges comme ça. Mais ce que je veux dire, c’est que forcément, les sports les plus durs – c’est-à-dire en gros la boxe et le vélo – ont toujours été lié à une pratique de dopage. Jacques Anquetil le disait, qu’il se dopait et beaucoup se sont dopés. On ne peut pas vouloir une société qui serait impure partout et qui serait tout d’un coup pure dans le sport. Donc il faut l’accepter, même si c’est parfois difficile à accepter. Et quelquefois, ça crée la mort du coureur comme Tom Simpson dans le Ventoux en 67 avec l’insolation et les amphétamines qu’il n’a pas supportées.

 

 

Le Dictionnaire amoureux du vélo, publié chez PLON par Éric Fottorino.