« Bloody Sunday » : Derrière la célèbre chanson de U2, l’histoire tragique d’une manifestation pacifique en Irlande du Nord

Michel Laurent/AP/SIPA

Le 30 janvier 1972, la ville de Londonderry, en Irlande du Nord, devient le théâtre d’un drame qui marquera à jamais l’histoire britannique et irlandaise. Une manifestation pacifique vire à la tragédie sous les balles de l’armée britannique. Retour sur une journée où tout a basculé, entre espoirs de paix et déchaînement de violence, dans une atmosphère électrique digne des plus grands récits historiques.

La deuxième cité d’Irlande du Nord après Belfast, Derry, avec ses façades de briques et son fleuve, est un bastion du nationalisme irlandais. Les républicains, majoritairement catholiques, rêvent d’une réunification avec la République d’Irlande, loin de la tutelle britannique. Depuis 1968, les émeutes se multiplient, les barricades fleurissent autour du quartier catholique de Bogside, transformé en zone autonome, interdite à la police et à l’armée britannique.

Sur les murs, des slogans rageurs s’affichent : « Brits out ! », « Vous n’entrerez pas dans Derry libre ! ». Ce jour-là, 15 000 personnes se rassemblent pour protester contre l’internement administratif sans procès, mesure répressive qui a jeté plus de 300 militants en prison. À la tête du cortège, Ivan Cooper, jeune député social-démocrate protestant devenu défenseur des droits civiques des catholiques, incarne l’espoir d’une manifestation pacifique. Il milite pour la NICRA, association non confessionnelle prônant la fin des discriminations et l’égalité des droits.

Derry, poudrière de l’Irlande du Nord

La manifestation, interdite par les autorités, s’élance dans une ambiance à la fois fraternelle et déterminée. Les manifestants entonnent « We shall overcome », hymne des droits civiques américains, tandis que de jeunes nationalistes, plus vindicatifs, gravitent autour du cortège au cri de « Brits go home ! ». L’armée, sous le commandement du général-major Robert Ford, a déployé un dispositif impressionnant : snipers sur les toits, compagnies de parachutistes en réserve, consignes de fermeté données à tous les échelons.

Ivan Cooper, conscient du risque de confrontation, modifie l’itinéraire pour éviter l’hôtel de ville, point névralgique verrouillé par l’armée. La majorité des manifestants obéit, mais une poignée de jeunes refuse de se détourner et commence à lancer des pierres sur les soldats. Les forces de l’ordre répliquent avec canons à eau, gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc. Les parachutistes, tenus en réserve, attendent l’ordre d’intervenir, animés d’un esprit de revanche après des mois d’affrontements sanglants avec l’IRA (Armée républicaine irlandaise).

L’éclat de la tragédie

La tension atteint son paroxysme. Soudain, des coups de feu retentissent. Difficile d’en identifier l’origine : tireurs d’élite, provocateurs de l’armée ou de l’IRA ? Deux manifestants tombent, blessés. L’onde de choc libère la colère. À 16h05, le lieutenant-colonel Derek Wilford, à la tête des paras, lance la charge et autorise l’usage de balles réelles. En 25 minutes, la fusillade fait 14 morts et 28 blessés. Les victimes, pour la plupart jeunes et non armées, sont abattues alors qu’elles fuient ou tentent de secourir les blessés. Les militaires, eux, ne comptent aucune perte.

La confusion règne, les familles affluent à l’hôpital, la liste des morts s’allonge. Ivan Cooper, effondré, mesure l’ampleur du drame : la marche pacifique s’est transformée en bain de sang. Les autorités justifient l’intervention, arguant que les soldats ont riposté à des tirs nationalistes. Mais sur le terrain, journalistes et témoins s’accordent : la foule était désarmée.

Un dimanche sanglant aux répercussions durables

Le choc de ce qui est désormais appelé le Bloody Sunday secoue l’Irlande du Nord et le monde entier. Deux jours plus tard, une enquête officielle innocente l’armée, déclenchant la colère et le désespoir des familles. L’IRA, jusque-là marginale, voit affluer de nouveaux membres, décidés à prendre les armes. Les mois suivants, la spirale de la violence s’accélère : attentats, représailles, la guerre civile s’installe pour deux décennies. Trois semaines à peine après le drame, l’IRA officielle fait exploser une bombe dans le mess des officiers parachutistes à Aldershot, tuant cinq femmes et un aumônier. À Belfast, l’IRA provisoire frappe à son tour, causant de nouveaux morts et blessés.

Face à l’ampleur de la crise, le Premier ministre britannique Edward Heath tente d’apaiser la situation : allègement de l’internement, reprise en main directe du gouvernement d’Irlande du Nord, mise à l’écart des unionistes les plus durs. Mais le mal est fait. Le conflit, désormais enraciné, ne trouvera son épilogue que bien plus tard, avec l’ouverture des pourparlers et la signature des accords du Vendredi Saint en 1998.

La quête de vérité, des décennies plus tard

Il faudra attendre 1997 pour que la parole se libère. Quatre anciens soldats témoignent dans un documentaire, reconnaissant que l’armée a tiré à l’aveugle sur la foule. En 2010, après douze ans d’enquête et l’audition de 900 témoins, le rapport Saville tranche enfin : aucun militaire ne se trouvait en état de légitime défense ce jour-là, et les victimes, innocentes, ont été abattues sans sommation ni avertissement.

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Ce mot, « innocent », résonne alors comme une forme de réparation pour les familles, longtemps en quête de justice. Bloody Sunday, au-delà du fait divers tragique, symbolise l’engrenage de la violence et la difficulté du chemin vers la paix en Irlande du Nord. Cinquante ans plus tard, la mémoire de cette journée demeure, rappelant à chacun la fragilité de l’équilibre et la nécessité, parfois, d’écouter les voix de la non-violence.

Franck Ferrand

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