Verdi et Prokofiev par Valery Gergiev

Deux DVD viennent mettre en valeur Valery Gergiev, carte maîtresse du Mariinsky. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle donné à chacun, car la troupe joue et chante en y mettant les grands moyens.

C’est un doublé assez sensationnel que nous offre en DVD le Mariin­sky, d’autant plus remarquable que Le Joueur de Prokofiev et Attila de Verdi demandent de tout autres moyens, musicaux, vocaux, techniques, et ressortissent à des esthétiques de l’opéra comme drame scénique quasi incompatibles. Mais le Mariinsky ne joue pas à proclamer une esthétique et une seule, dure et pure. La règle, s’il y en a une, est que toute œuvre y soit montrée de la façon qui l’exprime, l’incarne et l’impose le mieux. Pas besoin de finasseries avec Attila, superbe mélo aux situations de mélo, et aux personnages qui ne sont pas beaucoup plus que le costume qu’ils portent et la voix (le timbre, la projection) qui leur donne vie. Tous jouent et chantent cela au premier degré, en y mettant les grands moyens : la sonorité épique des chœurs, les décors simplement suggestifs, cadre pour des personnages bien costumés, crédibles, palpables, et qui se défoncent. Grande voix et grande stature, format épique pour l’Attila d’Abdrazakov, insolence incisive pour l’Ezio de Sulimsky, ampleur et chaleur (non sans quelque stridence) pour l’Odabella d’Anna Markarova, même le ténor (ici Skorokhodov) est à niveau dans le quatuor. Attila veut que le chef y mette une énergie plus qu’entraînante, sans sacrifier les détails d’instruments qui y montrent la couleur, la sensibilité. À quoi Muti excellait à la Scala. On peut compter sur Gergiev lui aussi pour mettre en valeur ce qu’il prend en mains. Rien n’est aussi réconfortant pour qui aime l’opéra qu’une soirée de premier degré, traitée comme telle, et réussie.
Les enjeux sont tout autres dans Le Joueur. Les données aussi. À peine de chœur (mais qu’on s’arrange ici pour traiter superbement en fin de partie). Pour la plupart des personnages, à peine de chant déployé, mais une conversation brève, qui demande de la présence dans ce qu’on dit. Pas de grands espaces traversés d’orages mais des lieux clos, multipliés, de l’un à l’autre il faut pouvoir glisser. L’agilité est nécessaire partout, la précision aussi. Temur Chkheidze manœuvre idéalement ces pions dans un dispositif qui lui permet de le faire, à l’opposé de la sorte de salle d’attente où Tcherniakov rassemblait et immobilisait ses comparses dans le DVD de Berlin. Pendant trois actes les pièces du puzzle vont se mettre en place, lançant un quatrième acte d’une fluidité, d’une continuité et d’une insolence dramatiques tout bonnement époustouflantes, avec d’ailleurs double climax : la scène du jeu, brève, ponctuée de coups, magistrale ; et le duo abandonné et repris entre le Joueur et Polina, affronte­ment d’une intensité émotionnelle et d’une vérité, d’une urgence dramatiques saisissantes. Tatiana Pavlovskaya, ingrate de traits et le contraire d’une jeune première, y est sublime, de voix comme de jeu, à cet instant Dostoïevski n’est pas loin. Mais c’est de bout en bout de l’ouvrage que Galuzin est, osons le mot, colossal : d’engagement, de vérité (dans le sens d’ensem­ble comme dans le détail), et de voix. Une incarnation majeure sur la scène d’aujourd’hui. Le très bon Général d’Aleksashkin, la très bonne Baboulenka de Dyadkova mènent un formidable ensemble de comparses, autant dire une équipe. Gergiev dans tout cela n’est que le chef d’équi­pe, que quelques flashes sur lui dans sa fosse font voir attentif et attentionné, équilibrant tout, et dans le stupéfiant intermezzo hors scène qui nous mène du lit où est Polina à la salle de jeu, faisant simplement prendre le mors aux dents à l’orchestre (et à l’action) en en restant le maître. Sensationnel décidément.
Giuseppe ,Verdi
(1813-1901)
CHOC
Attila
Ildar Abdrazakov (Attila), Vladislav Sulimsky (Ezio), Anna Markarova (Odabella), Sergei Skorokhodov (Foresto), Mikhail Makarov (Uldino), Orchestre et Chœur du Mariinsky, dir. Valery Gergiev, mise en scène Arturo Gama
Mariinsky MAR0534(Harmonia Mundi). 2010. 1 h 46′ Son §§§ Image §§§
Serge Prokofiev
(1891-1953)
CHOC
Le Joueur
Sergei Aleksashkin (le Général), Tatiana Pavlovskaya (Polina), Vladimir Galuzin (Alexei), Larisa Dyadkova (Bouboulenka), Nikola Gassiev (le Marquis) Chœur et Orchestre du Mariinsky, dir. Valery Gergiev, mise en scène Temur Chkheidze
Mariinsky MAR0536(Harmonia Mundi). 2010. 2 h 00′ Son §§§ Image §§§