Portrait d’une époque l’expressionnisme autant que d’une héroïne au destin quasi-christique, la Lulu de Py (DG 5555, cf. Classica n° 139) avait fasciné. Tout aussi marquante, voici celle de Warlikowski. Plus contemporaine : le peintre est vidéaste, ses films ponctuent l’action en continu, le décor campe une station de métro désaffectée, dotée d’une boîte de verre pour l’action d’habitude cachée, suicide, meurtre final. Plus évidente aussi : les personnages, hauts en couleurs costumes, maquillages , mais veules, tristes, gravitent magnétiquement autour d’une Lulu danseuse classique et caméléon destructeur, puisque même le Jack au sourire de Joker y perd maladroitement la vie.
Cygne blanc, cygne noir, la dualité est évidente, de celle par qui l’on souffre, de celle qui souffre plus encore, au-delà de son indifférence même, et finit par mourir en une éblouissante Pieta inversée et dérisoire, une nuit de neige, en tutu blanc. Premier acte fascinant, acte II moins tendu, mais Paris fluide comme jamais, et Londres dévastateur par sa simple mise à nu de la détresse de tous. Interprètes à fleur de peau, pour jouer cette Totentanz du désir et de la chute d’un naturel ahurissant : Petrinsky (Geschwitz) magnifique, Workman (Alwa) raffiné, Schön atypique, mais déchiré de Henschel… Et puis il y a la bombe Hannigan, nouvelle incarnation fascinante de Lulu par son côté protéiforme : la souplesse d’une liane, l’élégance d’une vraie danseuse, la multiplicité des visages, des physiques même, de l’enfant gracile à la pouffe défaite, tout est chez elle naturel et percutant. Et la voix est merveille, qui se joue des pyrotechnies et des intervalles avec un charme qu’on ne connaît à personne.
Paul Daniel, enfin, ajoute au charme viennois la puissance décapante d’une leçon de musique pure. Une très grande Lulu, incontournable.
UNE LULU EN TUTU PARFAITE
Radio Classique
Krzysztof Warlikowski signe une « Lulu » d'Alban Berg sulfureuse et tragique, magistralement servie par la soprano canadienne Barbara Hannigan.