Un vent de Tristesses en Avignon

Cette pièce signée de la belge Anne-Céline Vandalem annonce un genre et un vent nouveau au festival d’Avignon. Petit ovni théâtral, l’auteure nous livre une intrigue en terre danoise, sur une île baptisée Tristesses et désertée par ses habitants. Ils ne sont plus que huit à y résider. La mort et le populisme soufflent sur Tristesses, sorte de bocal de l’humanité où l’on retrouve les problématiques cruellement actuelles de la peur de l’autre, de l’identité, de la passivité et du vivre ensemble.

Tristesses s’ouvre sur la mort d’Ida Heiger, l’une des plus anciennes de l’île, retrouvée pendue dans le drapeau du Danemark. Chacun des sept habitants va réagir de façon très contrastée face à cette disparition. Entre incompréhension, abattement et indifférence, les sept nous apparaissent tour à tour émouvants ou monstrueux, courageux ou lâches. Suite au suicide (mais est-ce un suicide ?), la fille d’Ida – Martha Heiger- qui n’est autre que la dirigeante du parti populiste danois en pleine ascension, revient sur l’île pour enterrer sa mère. Cette venue met en émoi la petite communauté, engagée, de gré ou de force, avec le parti. Martha propose aux habitants de transformer les anciens abattoirs de l’île qui ont fait faillite en studio de cinéma et de propagande pour le parti. Ces abattoirs étaient la fierté économique de l’île, leur banqueroute a conduit les locaux a déserté et rejoindre le continent. Mais qu’est-il réellement arrivé aux abattoirs pour qu’ils s’effondrent du jour au lendemain ? Au fur et à mesure que l’intrigue avance, la vérité éclate, sale et lâche. Le parti a œuvré pour faire s’effondrer l’économie et faire adhérer ces populations désœuvrées à leurs  idées extrémistes. Perdus, passifs, inconscients, les sept se sont laissés faire, et les voix dissidentes (Ida) ont disparu. Dans cette communauté en déperdition qui s’est lentement assise sur sa morale et son humanité, deux jeunes filles incarnent la résistance. Elles luttent comme elles peuvent. Mais la pression et l’ascendant qu’exercent le groupe et le parti vont avoir raison d’elles-mêmes. Il en va de même pour l’ensemble des habitants de l’île qui, poussés dans leurs derniers retranchements, finiront par s’entretuer.
Dans un décor où le jour perce à peine, où le froid est omniprésent, où les habitants se réunissent dans des baraques étroites dans lesquelles on pénètre grâce à une caméra épaule qui retransmet sur écran géant, ces allers-retours entre intérieur/extérieur, la pièce Tristesse propose une introspection vertigineuse et inquiétante à l’échelle individuelle et collective. Sorte de long travelling, avec des références évidentes à Fargo des frères Cohen ou Festen de Vinterberg, Anne-Céline Vandalem inaugure un théâtre-polar écrit et mis en scène avec une rare intelligence. Elle pose ici un miroir brisé d’une société tout à la fois passive et responsable de son sort, en proie au populisme qu’elle a participé à ériger. Voilà une pièce qui résonne amèrement à nos oreilles à l’heure où nos sociétés se radicalisent, secouées par les violences et les crimes abjectes. L’incompréhension, le désespoir et la manipulation mènent parfois à des chaos insoupçonnables. Et Tristesses est soi-disant une histoire vraie…

 Tristesses d’Anne-Celine Vandalem, création Avignon 2016. 

Chloé Salmona