Un roman de Rolando Villazón

Le ténor franco-mexicain a plus d’un tour dans son sac. Après la mise en scène, voilà qu’il s’essaie à l’écriture. « Jongleries », son premier roman, raconte le destin de deux clowns. Extrait.

" Il se réveilla sans ouvrir les yeux. Un élancement gla­cé dans l’estomac l’empêcha d’ouvrir les paupiè­res. Cette fois c’était vrai, cette fois Macolieta avait cessé d’être lui-même et se réveillait dans le corps et la vie d’un autre. Déjà, certains matins, il avait éprouvé cette angoissante sensation, mais alors c’était plutôt comme une démangeaison passagère (…) dont il ne restait finalement qu’un rire tranquillisant, qui écrasait ce pressentiment obscur. Il comprend maintenant que ces impressions fugitives et changean­tes n’étaient que la préparation (…) de sa métamorphose actuelle. Il est certain d’être couvert d’une peau qui ne lui appar­tient pas, d’avoir fait les rêves d’un autre et que les murs qu’il n’ose pas regarder délimitent un espace où respirent les souvenirs et rampent les minutes d’une vie qui n’est pas la sienne.Il a peur, comme quelqu’un qui sent, au milieu de la nuit, son bras gauche se raidir et un coup de poing dans la poitrine, et il ne bouge pas, attendant la foudroyante estocade cardiaque, couvert de gouttes de sueur qui humidifient une avalanche de souvenirs, et l’estomac de plus en plus retourné. Il sait qu’en ouvrant les yeux il perdra la dernière chose qu’il garde encore de celui qui hier encore était lui : la conscience de soi. "
Jongleries de Rolando Villazón, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu. Paru le 12 mars aux éditions Jacqueline Chambon.