Avec une prudence qui l’honore, Nelson Goerner ne confie au disque que son idéal de perfection. Consacré au piano beethovénien de la dernière période, ce nouvel enregistrement confronte la Sonate « Hammerklavier » aux Bagatelles op. 126. Par la beauté formelle, la clarté textuelle, le sens de l’architecture et l’autorité dont fait preuve le pianiste argentin, en état de grâce, cet enregistrement atteint une profondeur inouïe.
Interprète reconnu du clavier de Chopin, Liszt et Debussy, Nelson Goerner, naguère adoubé par Martha Argerich, s’affirme au fil des années comme l’un des musiciens avec lesquels il faut compter. Pudique, il cache sous une apparente sobriété une flamme intérieure et n’a de cesse de remettre sur le métier avec une intelligence peu commune les plus grandes œuvres du répertoire.
De la Sonate « Hammerklavier » qu’André Boucourechliev considérait « dense comme l’uranium » et des fantasques Bagatelles op. 126, il livre une lecture passionnante d’un engagement constant. Dans l’op. 106, véritable défi lancé à l’instrument et aux interprètes, la tension ne se relâche jamais.
Souffle et poésie
L’impression de grandeur prévaut dès les accords de l’Allegro initial ponctués d’un élan rythmique viril où la force expressive annonce déjà la fin de la sonate. À l’émotion pure s’ajoute une lisibilité polyphonique qui trouve son aboutissement dans la succession de fugues terminales. À aucun moment Goerner n’abandonne la qualité de la sonorité, dont les variations de couleur culminent dans l’Adagio sostenuto d’une tenue stylistique et d’une fidélité au texte jamais prises en défaut. Souffle et poésie se conjuguent dans un art vocal répondant à ces « guirlandes angéliques » dont parlait Edwin Fischer. Les Six Bagatelles op. 126, kaléidoscope ultime de miniatures novatrices, retrouvent sous ses doigts la même impression d’intensité et de délicatesse : derrière la complexité de l’écriture se dégage un lyrisme à fleur de peau, une acuité et une évidence que ce musicien alchimiste sait rendre dans les enchaînements entre les pièces par un naturel confondant. Son « Hammerklavier » peut se comparer, à des degrés divers, aux réalisations de légende, celles de Arrau, Backhaus, Serkin, Solomon, Gilels, Richter, Pollini, voire Brendel et Kovacevich qui tous deux ont aussi réalisé dans les
Bagatelles op. 126 une performance d’une rare maîtrise. À n’en pas douter, voici un disque qui fera date.
Un beethoven grandiose et maître de la miniature
Radio Classique