Sage ou passionné ?

Ces trois cycles du jeune Schumann exigent autant de virtuosité que de variétés de couleurs. La palette de Philippe Bianconi n’est pas regardée du même œil par la rédaction de Classica.

Pour
Philippe Bianconi a choisi le Schumann peut-être le plus exigeant. Exigeant parce que, évoluant dans une large gamme d’expression entre pudeur et véhémence, il demande à chacune de ces trois œuvres (cinquante et un numéros au total) de conserver sa propre cohérence. La chute de tension, l’absence de caractère ou, à l’opposé, des contrastes brutaux peuvent tout détruire dans l’instant. Philippe Bianconi l’a bien compris et il modifie l’épaisseur de son toucher et joue sur la profondeur des plans sonores pour que les valses des Papillons tissent des portraits littéraires justes, comme l’écho du roman Flegeljahr de Jean Paul Richter.
Ce romantisme qui oublie Chopin est assumé avec une belle détermination, autant d’humour que d’éloquence brûlante. Les Davidsbündlertänze paraissent ainsi d’une clarté et d’une élégance rares. Tant de lectures orgueilleuses se précipitent à l’aube de l’expressionnisme, cassant la ­souplesse de l’instabilité schumannienne. Philippe Bianconi déploie un jeu dense et énergique, jamais brouillon, qui demeure d’une étonnante lisibilité. Il respire, alors que chaque harmonie est parfaitement contrôlée, les micros restituant presque la densité des feutres frappant les cordes. Le Carnaval surgit, grandiose et sans la moindre dureté. La mosaïque d’acteurs, de souvenirs, de sentiments et d’espoirs se met en place, sans échappatoire. Philippe Bianconi devient un acteur : il ne se substitue pas au compositeur. Il ne fait que traduire des visions fugitives avec une certitude technique qui impressionne tout autant que la
variété rayonnante de ses nuances et des couleurs.
Contre
Voici une lecture surprenante de ces pages, solaires et joueuses, presque lisztiennes. Que Philippe Bianconi confie ne pas avoir appréhendées spontanément. Malgré toute la considération et l’estime que suscite un artiste de son talent, on doit bien
reconnaître que son interprétation devient prévisible au fil de l’écoute. La sonorité est riche mais monolithique. Quand on connaît la fluidité des Papillons d’Andras Schiff (ECM), les plongées dans l’opium du Carnaval de Youri Egorov (Warner) et le mystérieux voyage d’Eugen Indjic dans les Davidbündlertänze (Dux), on se dit que le Schumann de Philippe Bianconi est parfois un peu trop sage. Dans les Papillons, les miniatures s’enchaînent sans se répondre les unes aux autres, inquiétant ainsi la cohésion du cycle.
La ligne mélodique du Carnaval manque souvent d’expressivité et le geste parfois trop appuyé pourrait faire passer certaines pages pour de vulgaires danses paysannes : les traits rapides mériteraient davantage de légèreté. Dans les Davidbündlertänze, Philippe Bianconi ferait presque oublier les subtilités harmoniques de cette musique. La ligne de basse, si importante, peut ainsi sembler raide. Ses enregistrements des Estampes de Debussy, des Ballades & Scherzos de Chopin continuent de nous enchanter mais ce Schumann ne nous convainc pas. Il lui manque un brun d’imagination et de souffle, essentiels à la vie de cette musique.