Pourquoi faire toujours pareil ?

« Choc » de l'année 2014, le chef Jacques Mercier continue d'explorer les répertoires rares avec un disque consacré à Jacques Ibert.

Connaissiez-vous auparavant les partitions de Jacques Ibert que vous venez d’enregistrer ?
Je connaissais mal l’oeuvre de Jacques Ibert, excepté bien entendu les plus fameuses comme les Escales, les Quatre chansons de Don Quichotte pour le film de Pabst de 1933, ou le Divertissement pour orchestre de chambre. Poursuivant notre collaboration avec le label Timpani à la recherche d’oeuvres françaises qui méritent d’être ressuscitées, nous sommes tombés sur ce Chevalier errant, " épopée chorégraphique en quatre tableaux d’après Cervantès ", composé en 1935, et dont il n’existe qu’une bande radio de qualité passable, ainsi que sur ce ballet de Boris Kochno, Les Amours de Jupiter, écrit dix ans plus tard et que le compositeur n’avait enregistré que partiellement, à tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris…
Ce n’est pas la première fois que vous entrez en studio pour des oeuvres oubliées et à redécouvrir. Est-ce une vocation ?
À quoi bon ressasser au disque toujours les mêmes oeuvres ? Toujours La Mer ou le Boléro ! Certes, ce sont des chefs-d’oeuvre, mais n’est-ce pas plus gratifiant de laisser de côté Debussy et Ravel pour aller voir ce qui s’est fait à côté ou à la suite ? À chaque fois que je dirige en Allemagne, on me dit : " Que faites-vous, vous, les Français, pour votre répertoire, si riche ? " Voilà pourquoi j’enregistre Salammbô, Antoine et Cléopâtre et Le Petit Elfe Ferme-l’OEil de Florent Schmitt, Lazare d’Alfred Bruneau, les symphonies de Théodore Gouvy, ou L’An Mil et Paysages franciscains de Gabriel Pierné…
Qu’appréciez-vous chez Ibert ?
Son côté touche-à-tout, le fait qu’il papillonne de droite à gauche et s’adapte à chaque fois aux circonstances : l’orchestre, le ballet, la scène, la comédie et, bien sûr, le cinéma. Hormis les chansons écrites pour Chaliapine et destinées au Don Quichotte de Pabst, il faut écouter la partition qu’il a composée pour le Macbeth d’Orson Welles ou, plus rare, la vingtaine de minutes du ballet Circus, inclus dans le film de Gene Kelly Invitation à la danse et qui n’existe qu’à l’état de manuscrit, mais que j’espère trouver un jour… Son Chevalier errant est à l’image de son style le plus personnel : à la fois épique, clair et séduisant. Une simplicité de façade, mais complexe à mettre en place. Avec Les Amours de Jupiter, chorégraphiés en 1946 par Roland Petit, il jongle avec les styles, jazz, music-hall et baroque, quand il n’adopte pas un ton primesautier dans l’esprit de celui de Poulenc. Ses références comme son exotisme ne sont jamais lourds, mais toujours distanciés, subtils.