On connaît votre passion pour Pelléas et Mélisande, l’opéra de Debussy que vous avez enregistré au moins deux fois, en CD et en DVD (mise en scène de Peter Stein). En revanche, il semble que vous ayez ignoré les ouvrages lyriques de Ravel…
En réalité, j’ai dirigé les deux opéras, aussi bien L’Enfant et les sortilèges que L’Heure espagnole, mais pas en France, seulement à l’étranger : lorsque j’étais chef permanent à Londres, à la BBC, ainsi qu’avec l’Orchestre de Cleveland, aux États-Unis.
Pourquoi ne pas les avoir gravés sur disque ?
Ça coûte trop cher ! Ce n’est même pas par goût personnel… Comme nous ne le faisions pas au théâtre, seulement en version de concert, nous n’avions pas l’occasion de le répéter suffisamment ; les répétitions devaient tomber dans le cadre d’une saison symphonique.
Qu’est-ce qui réunissait Daphnis et Chloé, Shéhérazade et les pièces orchestrées de Miroirs lors des deux concerts prévus avec l’Orchestre de Paris en décembre dernier (1) ?
C’est la période la plus productive de Ravel, et aussi une époque où il est plus à l’aise avec lui-même. Bien sûr, il a déjà trouvé sa personnalité avec le Quatuor à cordes, écrit entre 1902 et 1903, mais aussitôt, avec la Shéhérazade de 1903, suivie l’année suivante des Miroirs et des orchestrations d’"Une barque sur l’océan" et d’"Alborada del Gracioso", puis du ballet Daphnis et Chloé, achevé en 1912 mais dont une première version piano était terminée en 1910, il est vraiment en possession de tous ses moyens. Plus tard, après la guerre, il est confronté à la jeune génération et veut donc être toujours au courant des derniers épisodes, des derniers courants à la mode, donc il compose sous la contrainte de l’actualité. Alors que pour cette période qui va de Shéhérazade à Daphnis et Chloé, c’est l’inverse : l’actualité, c’est lui… pas les autres.
L’écoute, même répétée, de Daphnis procure toujours de nouvelles sensations…
Je dois dire que je n’avais pas relu ces partitions et que je n’avais pas eu l’occasion de les diriger depuis un certain temps, mais je suis toujours aussi étonné par son métier. Même si les vers de Tristan Klingsor pour le cycle de Shéhérazade ne sont pas impérissables, l’œuvre est une extraordinaire invitation au voyage. Ces paysages se reflètent dans sa musique, et à chaque fois que la thématique change, le paysage se modifie aussitôt. C’est admirablement souligné et illustré, que ce soit dans le premier poème, "Asie", mais également, bien sûr, dans les deux suivants et encore plus dans le dernier, "L’Indifférent" – qui est une réflexion sur lui-même. Je le perçois ainsi, car la sonorité est beaucoup plus intime : c’est une rêverie personnelle.
Quel orchestrateur est Ravel ?
Vous savez qu’"Une barque sur l’océan" (Miroirs) a connu deux orchestrations, l’une en 1906 et l’autre en 1926, avec une nouvelle création aux Concerts Pasdeloup. Il y a maintenant tant de blagues sur Ravel, parfois même colportées par ceux qui se disaient ses intimes et qui ont raconté n’importe quoi… Mais il semble exact qu’il ne voulait pas que l’on joue la version orchestre de la "Barque" ; cela m’a beaucoup surpris… Si cet homme si méticuleux avait autorisé son exécution une fois, c’est qu’il l’avait permise définitivement. Pour ma part, je trouve cette orchestration excellente, même si parmi l’ensemble des Miroirs, son écriture est celle qui est la plus proche du piano original. C’est curieux qu’il n’ait pas orchestré les cinq pièces, comme il n’a pas achevé l’orchestration du Tombeau de Couperin. En tout cas, il a privilégié la virtuosité dans les Miroirs lorsqu’il passe à l’orchestre, puisqu’il choisit "Alborada del Gracioso". Il a dû s’imaginer que la combinaison des deux orchestrations n’irait pas, d’un côté la dramatique "Barque sur l’océan", de l’autre le scherzando bouffe d’"Alborada" – mais il avait tort ! Si les cinq pièces étaient orchestrées, je m’y précipiterais ! Pour l’anecdote, je me souviens – j’étais encore à New York – que pour compléter ma réflexion sur "Une barque sur l’océan", j’avais demandé à l’éditeur Eschig de m’envoyer la partition. J’ai reçu non pas une édition classique, mais une photocopie du manuscrit original, seul disponible à l’époque. L’édition imprimée a été commercialisée à partir du moment où j’ai dirigé l’œuvre. Dans tous les cas, Ravel orchestrateur privilégie la virtuosité, associée à des registres inaccoutumés, avec une conscience aiguë du poids de chaque instrument dans l’orchestre. Son registre est vaste, du tutti au plus infime détail.
Vous-même, vous avez orchestré son Frontispice…
À l’époque, c’était un anniversaire organisé par François Lesure, responsable de la musique à la Bibliothèque nationale. Messiaen m’avait fait connaître cette petite pièce (quinze mesures) parue à l’époque dans une revue d’avant-garde des années 1920, Les Feuillets d’art. Je l’avais copiée, car elle m’intriguait : on voit l’influence du prélude à la première partie du Sacre du printemps, avec ces ostinatos qui restent dans le même registre et se superposent pendant toute la pièce. Revenir au Sacre par le truchement de ce Frontispice m’amusait. C’est devenu une pièce d’archive… pour l’archiviste en chef qu’était François Lesure.
Quelle autre partition de Ravel aimeriez-vous orchestrer ?
Finir les Miroirs m’aurait passionné. "Oiseaux tristes", "La Vallée des cloches", quelles merveilles ! Les Miroirs sont l’une de mes pièces préférées de Ravel.(1) Pour ces deux concerts (18 et 19/12), Pierre Boulez a été remplacé par Mikko Franck.
Pierre Boulez : ses enregistrements des œuvres orchestrales de Ravel (Le Tombeau de Couperin, la Rhapsodie espagnole, le Boléro, les Valses nobles et sentimentales, Alborada del Gracioso, Une barque sur l’océan) sont des références. Son enregistrement de Daphnis et Chloé a d’ailleurs remporté notre "Écoute en aveugle" ce mois-ci.
Pierre Boulez : « Quelles merveilles! »
Radio Classique
Illustre ravélien, le chef français revient sur son admiration sans bornes pour le compositeur.