Comme toujours, bilan mitigé à Aix-en-Provence. Rigoletto décevant : Robert Carsen plaque le monde du cirque sur le drame hugolien-verdien. Habile sinon justifié, superbe, comme l’air de Gilda chanté depuis un trapèze volant sous le chapiteau étoilé, onirique. La belle direction de Gianandrea Noseda ne peut galvaniser une distribution de second rang (Irina Lungu, Arturo Chacón Cruz, et surtout George Gagnidze, le plus routinier des Bouffons). Pas un seul grand moment de chant ce soir de 14-Juillet perturbé par les feux d’artifice.
Reprise du Don Giovanni façon Tcherniakov : l’intelligence du propos à contre-courant du texte (un complot de famille pour se débarrasser du trublion qui la déshonore) n’en finit pas de diviser l’esprit, mais il est cohérent et mené à son terme par une direction d’acteurs fascinante. Mark Minkowski, lent mais agité, incohérent dans sa battue, malmène le plateau et ennuie. Rodney Gilfry en Don Giovanni aviné non maîtrisable est magistral, comme le splendide Leporello de Kyle Petersen et l’Anna butée de Maria Bengtsson. Mais Paul Groves n’en peut plus, Kristine Opolais détonne et Joelle Harvey a surtout son personnage pour exister (13/07). Totale réussite musicale, la recréation de l’Elena de Francesco Cavalli, oubliée depuis 1661, souffre de la pâle production d’Eric Ruf qui ne fait rien de l’enlèvement d’Hélène par Thésée et d’un Ménélas déguisé en amazone – comment ne pas penser à Wernike et à sa Calisto ? La richesse du tissu orchestral, la virtuosité de l’écriture magnifiée par la Capella Mediterranea, la battue de Leonardo García Alarcón, champion d’un ritornello charmeur, la distribution, jeune, investie, avec des voix déjà fêtées ailleurs (le diaphane Valer Sabadus, Emöke Barrath, Solenn’ Lavanant Linke, Rodrigo Ferreira…), tout est ici une longue fête pour l’oreille (14/07).
Reste le coup de poing Elektra. Étant entendu que les distributions d’antan ne sont plus, le génie du propos est d’avoir su créer un spectacle aussi majeur qu’en ces temps révolus. Exemplaire, la battue d’Esa-Pekka Salonen se refuse aux grands bruits et permet aux voix de passer le mur de Strauss sans qu’il paraisse privé de son énergie. Refusant l’hystérie à la fille d’Agamemnon, lui évitant une mort grand-guignolesque, offrant l’image finale d’une cour dévastée par le départ d’Oreste, Patrice Chéreau atteint à une justesse, une décantation inédites, où les caresses d’Elektra, visage et chevelure de Gorgone pétrifiante, disent la tragédie du besoin d’être aimé. Evelyn Herlitzius ahurissante, métamorphosée, voix tenue comme jamais, Waltraud Meier incandescente, Adrianne Pieczonka vibrante, Mikhaïl Petrenko de glace vive, et hommage à une équipe, un Franz Mazura de quatre-vingt-neuf ans, un Donald McIntyre de soixante-dix-neuf ans, une formidable Roberta Alexander : ce 13 juillet, on voudrait le revivre chaque jour.
Patrice Chéreau, le sorcier d’Aix
Radio Classique
Bilan mitigé à Aix : Verdi malmené, Mozart mou, une recréation baroque sauvée par ses interprètes, mais une fabuleuse "Elektra" de Richard Strauss.