On ne discutera pas les arguments historiques et philologiques avancés dans le livret pour justifier comme scientifiquement le présent enregistrement. Disons simplement que si les conditions historiques de la création des œuvres avaient dû s’imposer comme l’unique mesure d’une exécution correcte, nous serions encore en train de taper des cailloux en rythme sur des peaux de bêtes tendues. Ces justifications n’avaient pas suffi du reste à sauver La Sonnambula avec la même Cecilia Bartoli et Juan Diego Florez d’un naufrage piteux. Nous sommes ici, tout au contraire, face à une vraie réussite. Le travail sur le texte de Maurizio Biondi et Riccardo Minasi se signale par des variantes intéressantes. Mais surtout, l’œuvre replongée dans son liquide amniotique du début du xixe siècle fonctionne très bien. Les timbres rossiniens, l’alliage des voix, la transparence de la texture orchestrale conviennent à ce drame que le temps avait empesé quelque peu. Giovanni Antonini fait valoir à la tête de la Scintilla une souplesse de geste, une dynamique, qui apparente Norma à Tancrède plus qu’à I Lombardi. De là aussi une variété de climats, des atmosphères finement rendues (tout le début de l’acte i) et un intérêt dramatique renouvelé, retrouvé. Le duo de l’acte ii entre Norma et Adalgisa est typique de cette lecture. Il est électrisant sans céder à une dramatisation outrée.
Le choix de chanteurs rompus au belcanto plus qu’aux emplois verdiens va de pair avec cette conception. Sumi Jo substitue son soprano léger aux ordinaires mezzos (la chanteuse de la création était, dit-on, soprano léger). La duègne se fait soubrette : pourquoi pas ? Le formidable Osborn est un Pollione proche d’Arnold ; il a du caractère et de l’élan ; il plafonne un peu, mais est moins exotique que ne fut Juan Diego Florez dans Sonnambula. Cecilia Bartoli est Giuditta Pasta… pardon Norma. Car l’argument central est là : la voix de la Pasta n’était pas celle d’un soprano dramatique, mais d’une mezzo colorature. D’où Cecilia Bartoli. Ou l’inverse, on ne sait plus. Bref, voici Cecilia Bartoli. Et elle est grandiose. Elle fait du Bartoli, du Pasta, du Bellini, du Norma, tout ce qu’on voudra : elle capte la lumière et impose une stature fascinante. Dans la plainte (scène finale) comme dans la prière, dans la colère comme dans la passion, elle crève l’écran, imposant une féminité fragile rarement entendue (" deh, non volerli vittime "). Pour cela, elle n’abuse pas des mines et des clins d’œil qui déparaient son Amina. Elle est toute de ligne et de tenue ; d’éloquence aussi – qui a prononcé comme elle le rôle de Norma ? Le marketing tapageur qui ne manquera pas d’entourer ce coffret en détournera les plus raffinés mélomanes. Ils manqueront alors ce que Cecilia Bartoli a fait de plus accompli depuis longtemps.
Vincenzo Bellini
(1842-1912)
CHOC
Norma
Cecilia Bartoli (Norma), Sumi Jo (Adalgisa), John Osborn (Pollione), Michele Pertusi (Oroveso), International Chamber Vocalists, Orchestre La Scintilla, dir. Giovanni Antonini
Decca 2 CD 4783517 (Universal). 2011, 2013. 2 h 23′ Nouveauté
« Norma » de Bellini par Cecilia Bartoli
Radio Classique
Après nous avoir étourdi dans les anthologies baroques, « la Bartoli » revient à l’opéra romantique avec le chef-d’œuvre de Vincenzo Bellini. Pari virtuose réussi.