Un jour, un critique musical du journal Le Monde m’avait dit pis que pendre du Larousse de la Musique de Marc Vignal, pointant cent erreurs « inexcusables ». J’avais défendu cet ouvrage en arguant que sur une telle somme d’informations, il était inévitable que se glissent ici et là une coquille ou une imprécision. Mais allez donc empêcher des gros chiens cohabitant dans une petite niche (la musique classique) de s’étriper au sujet d’une date ou d’un numéro d’opus pour le plaisir de faire rendre gorge à leur rival !
L’exercice de vulgarisation comporte un autre inconvénient. Celui d’avoir toute la meute à ses trousses. Oubliant leurs querelles, les molosses s’unissent alors pour montrer les dents à celui qui a osé quitter la niche…
Donc, comme on n’est jamais attaqué que par les siens, Marc Vignal, qui a été l’un de mes plus estimables confrères dans les colonnes de feu Le Monde de la Musique durant quinze ans, vient de publier sur un site une méchante critique à propos de mon Entretien avec Mozart publié chez Plon sous le titre « Mozart a-t-il perdu la tête ? ». C’est bien entendu son droit, mais puisque rien ne trouve grâce à ses yeux dans mon travail, il faut bien que je me défende un peu. Et puisqu’il signale des erreurs, il faut bien aussi, par honnêteté vis-à-vis des lecteurs, que je relaye cette information de manière à ce qu’ils soient éclairés en pleine connaissance de cause.
Voici donc ce qu’il écrit (entre guillemets), émaillé de mes propres commentaires.
« Après tant d’autres, encore un opuscule censé « percer le mystère » Mozart ! Les précédents ont donc échoué dans cette entreprise impossible. »
Parmi les précédents, on trouve les livres de Marc Vignal qui qualifie le mien d’opuscule. Sauf que je n’ai nullement la prétention de me mesurer à qui que ce soit. Simplement, selon les termes du texte de la quatrième de couverture, de « tenter de percer le mystère ». « Tenter », ai-je écrit.
« Sont proposés sept entretiens faits « de questions fictives et de réponses authentiques, [car] extraites, hors d’infimes exceptions, des lettres de W. A. Mozart [traduites en 1928 par] Henri de Curzon. » Fausse bonne idée ! De ces réponses maintes fois publiées, le lecteur de 2012 n’apprendra rien de neuf, aucun mystère ne sera donc percé. »
Le lecteur Marc Vignal n’apprend effectivement rien de neuf. Mais ce livre ne s’adresse pas à lui. On n’écrit pas pour des spécialistes dans une collection destinée au grand public. Mais chacun ayant le droit à une information transparente, rendons la parole à l’accusation.
« Lesdits entretiens se sont déroulés de septembre à la mi-novembre 1791. La santé de Mozart lui permettait-elle, juste avant sa mort, de répondre à bon escient ? Pas toujours. Il semble parfois avoir perdu tout repère temporel et spatial : d’où de pénibles radotages. Evoquant Pleyel, il se croit toujours en 1784. Interrogé sur la musique religieuse à Vienne en cette fin 1791, il reprend une déclaration de son père remontant à 1776 et concernant Salzbourg. Il oublie que sa sœur ne vit plus à Salzbourg mais à St. Gilgen avec son mari. Quelle pitié ! »
Marc Vignal pointe ici un inévitable écueil propre à l’adaptation dramatique. Quand on scénarise, on est contraint de prendre des libertés avec la stricte chronologie. En toute rigueur, j’aurais peut-être dû signaler ces raccourcis par des notes en fin de page. J’accepte la critique, elle est justifiée. Avec un peu de malice, je pourrais dire : « Effectivement, c’est Mozart qui s’est trompé ! Mais il était déjà malade… Un peu de compréhension ! » Mais tout me pousse à croire que cette pirouette se heurtera également à un mur de consternation glacée.
« Pourquoi ne réfléchit-il pas sur les causes profondes de son échec à Paris, au lieu de se plaindre d’avoir eu froid avant de se produire ? »
Cette critique s’adresse à Mozart. Laissons-lui le soin d’y répondre. Ou plutôt non, laissons cela aux musicologues. Il faut bien leur donner un peu de grain à moudre.
« Pourquoi ne proteste-t-il pas en entendant son intervieweur citer comme ayant été composée en 1778 dans la capitale française la plus tardive sonate « Alla Turca » ? »
Je n’ai pas écrit que cette sonate a été composée en 1778. Mais, effectivement, la réponse de Mozart tend à faire croire qu’il se trompe ou que je l’ignore. Il y a là tout au plus une ambiguïté qui aurait mérité une note en bas de page.
« …ou le qualifier lui-même d’homme « simple et bon, pur, loyal et noble de caractère » ? Très conscient de sa propre ambivalence, Mozart est allergique à la « brosse à reluire ».
Bon, si Marc Vignal le dit. Après tout, il a rencontré Mozart avant moi. Sauf que le jugement moral que j’émets sur le compositeur ne figure pas dans le dialogue que j’ai avec lui, mais dans l’introduction destinée au lecteur.
« On s’étonne enfin de voir un tel connaisseur des auteurs contemporains d’opéras et de la vie de cour à Vienne écorcher le nom d’Anfossi pour en faire Alfonsi… »
Oups ! une coquille… Que je sois pendu haut et court en place publique pour avoir écorché le nom de ce personnage célèbre.
« et accuser sans preuves Salieri, qui n’avait aucun intérêt à agir de la sorte, d’avoir « ouvertement déclamé contre Figaro ». Sans doute la disparition de Mozart intervint-elle sans qu’il ait eu le temps d’examiner et de corriger les épreuves de cette série d’entretiens : on l’espère pour sa mémoire. »
Encore une critique qui s’adresse à Mozart.
Bon, c’est tout ? Deux ou trois erreurs sur cent quarante pages !
Eh bien non. Ce n’est pas tout. De petites imprécisions ont échappé à la sagacité de Marc Vignal, et non à celle de François Fuchs, auteur d’un Mozart à Strasbourg, qui m’a envoyé une lettre charmante :
« Cher Monsieur, excusez ce ton familier, mais les amis de Mozart étant mes amis… Votre livre a été lu avec grand plaisir (…) Sans vouloir passer à vos yeux pour un Beckmesser dispensateur de conseils et de leçons (la critique étant aisée…) permettez-moi quelques remarques qui n’enlèvent rien à la qualité et la précision documentaire de votre ouvrage.
Page 30 : la phrase « le vrai génie… » n’est pas de Mozart, elle a été écrite par Gottfried von Jacquin le 11 avril 1787 dans le carnet de poésies du Maître. (Die Dokumente seines Lebens, éditions Bärenreiter, page 254)
Page 77 : la symphonie concertante a été écrite pour flûte, hautbois, cor et basson ; cette version originale a été perdue.
Page 85 : la sonate alla turca K 331 date de 1783, la première édition est de 1784 (NMA IX-25-2)
Page 113-114 : il s’agit de Johanna Barbara Auernhammer. Quant au Comte Daun, c’était un chanoine membre du chapitre de la cathédrale… »
Qui de Marc Vignal ou de François Fuchs est le plus près de l’esprit mozartien, lequel ne sépare jamais la précision de la grâce…
J’ajouterai que la phrase « le vrai génie… » est l’un des très rares ajouts que je n’ai pas puisé dans la correspondance de Mozart. C’est donc une phrase apocryphe. Mais où l’ai-je trouvée comme étant de Mozart lui même ? Dans le Guide de la Musique de Chambre (Fayard)… auquel a collaboré un certain Marc Vignal. Si l’on ne peut même plus faire confiance aux « spécialistes » !