Guillaume Tell dans sa version d’origine, française, complète, ne sacrifiant pas les divertissements et ballets de règle à Paris, mais prenant soin de les intégrer (autant qu’il est humainement faisable) à la dramaturgie continue de l’ouvrage. C’est de Pesaro 2013. Il n’y a pas d’autre moyen de montrer dans sa stature fortement développée, mais organique, vivante, une œuvre qui pour commencer fut révolutionnaire par son ampleur, par la variété et la totalité des moyens mis en œuvre, par le contraste mais l’harmonisation aussi d’éléments ostensiblement plébéiens, populaires, avec leur folklore helvète, leur vie domestique et leur morale propres, et des numéros vocaux sophistiqués, notamment les duos, gloire de l’opéra romantique à son apogée. Ces morceaux, dans des versions allégées ou en italien, soit disparaissent soit redeviennent de simples hors-d’œuvre. Il faut remercier Pesaro d’avoir osé la totalité, et dans un texte mais un style aussi, français, très largement réussi. En ressort une œuvre toute neuve, sobre (malgré hors-d’œuvre et roulades), en général mâle de ton.
Y aident extrêmement quatre performances, avec d’abord la solidité bonhomme, qui ne se lisse pas, ne se prétend pas belcantiste, de Guillaume même, Nicola Ailamo, costaud et naïf, humain à en rayonner, d’un français parfait. Arnold est la raison d’être des mauvais Guillaume Tell, qui à cause d’Asile héréditaire et de l’électrisant Suivez moi ! veulent qu’à un tel opéra suffise son ténor. Ici il est remis à sa vraie place, d’accessoire de luxe, et Florez le chante en insistant sur le côté martial et mâle, avec un cuivrage de timbre et un accent vibrant assez neufs. Splendide ! Révélation avec Marina Rebeka, grande voix lyrique pleine, superbe de ligne frémissante, virtuosités appréciables dans les redoutables duos, fort personnage, capable des grâces rossiniennes. À suivre !
Amanda Forsythe est une perfection de Jemmy, de silhouette garçonnière, avec timbre, ligne, facilités vocales, un enchantement. Gesler, convenablement chanté, est un peu trop chargé, sans doute pour mettre en évidence les perversités de l’occupant autrichien et les scènes de genre qui vont avec. Michele Mariotti et son orchestre tiennent tout cela avec un plaisir de le faire communicatif. Suivez-les !
Gioacchino Rossini (1792-1868) Guillaume Tell
Nicola Ailamo (Guillaume Tell), Marina Rebeka (Mathilde de Habsbourg), Juan Diego Flórez (Arnold Melcthal), Simon Orfila (Walter Furst), Simone Albergini (Melcthal), Amanda Forsythe (Jemmy), Luca Tittoto (Gesler), Celso Albelo (un Pêcheur), Veronica Simeoni (Hedwige)
Orchestre et Chœur du Communale de Bologne, dir. Michele Mariotti, mise en scène Graham Vick
Decca 2 DVD 0743870 (Universal). 2013. 4 h 04′ (+ 17′ bonus)