D’Indy est l’un des compositeurs français le plus injustement oublié. Ses idées politiques (notamment son antisémitisme forcené) sont à l’origine de ce purgatoire, car pour ce qui est de sa musique, on ne voit pas ce qu’on peut lui reprocher. Tout y est d’un lyrisme et d’un raffinement inouïs, avec en amont le souci de la forme hérité de César Franck, et en aval des harmonies capiteuses qui regardent déjà vers Ravel et Debussy. L’Étranger (créé en 1901) n’a plus paru sur scène depuis 1937. Certains ont incriminé le livret, qui cumulerait statisme et symbolisme trop prononcé. Pourtant, l’histoire ne manque pas de résonances actuelles : un étranger, arrivé dans un village de pêcheurs, provoque l’hostilité des bonnes gens à cause de son comportement jugé trop généreux ; et c’est précisément cette générosité qui trouble le cœur de la jeune Vita, laquelle renonce à son mariage arrangé avec le douanier André pour suivre l’Étranger dans la mort, au sein des flots déchaînés. On sent les influences de Wagner. D’Indy a paré ce livret de la musique la plus somptueuse qui soit : ravissement pour l’oreille, avec des tournures mélodiques originales, des modulations permanentes, une orchestration à la fois riche et légère, et surtout un sens très sûr de la prosodie française. Le Festival de Radio France à Montpellier a réparé l’injustice.
Dans le rôle-titre, Ludovic Tézier éblouit : assurance, charisme et puissance pour une incarnation inoubliable. Un tout petit peu en dessous, Cassandre Berthon pâtit d’un timbre moins séduisant, mais elle affronte vaillamment la tessiture meurtrière de son rôle. Le rôle André du Roumain Marius Brenciu, stylé, complète le tableau. Mais la réussite vocale ne serait rien sans le travail du chef Lawrence Foster. Il a bien compris que c’est l’orchestre qui porte le drame, qui suggère les états d’âme et les paysages. À la tête d’un orchestre de Montpellier qu’on n’a jamais entendu si beau (la cohérence des cordes, les cuivres !), Foster déchaîne les houles de la grande mer avec une conviction qui convaincra les plus sceptiques.
Vincent d’Indy
(1851-1931)
CHOC
L’Étranger
Ludovic Tézier (L’Étranger), Cassandre Berthon (Vita), Marius Brenciu (André), Nona Javakhidze (La mère), Chœur de Radio France, Chœur d’enfants Opera Junior, Orchestre national de Montpellier,dir. Lawrence Foster
Accord 2 CD 4810078 (Universal). 2010. 1 h 36′ Nouveauté
« L’Etranger » de d’Indy par Lawrence Foster
Radio Classique
Un pan essentiel de l’histoire de l’opéra en France est ressuscité. Précipitez-vous pour faire connaissance avec cet « Étranger » !