L’envoûtante lumière des fjords

Grieg fait partie des compositeurs qui apportèrent au romantisme un langage très personnel. Lui, Janácek, comme Bartók et Sibelius qu'il influencera, avaient un point commun : ils venaient de "petits" pays à qui ils ont donné une musique et dont ils sont devenus les héros.

La génération de musiciens européens née dans les années 1835-1845 est globalement moins prestigieuse que la précédente. Autour de 1810 étaient venus quelques génies de premier plan, Chopin, Liszt, Schumann, Verdi, Wagner, inventeurs d’une musique totalement nouvelle dans son langage et ses fonctions. Trente ans plus tard, de nombreux talents éclosent mais le romantisme n’est plus à conquérir, il s’est établi durablement jusqu’au début du siècle suivant, engendrant même, en France et en Allemagne, une sorte d’académisme fondé sur des bases classiques. Cette tendance contrôle désormais, par l’intermédiaire de grands conservatoires, à Paris et à Leipzig notamment, une part importante de la production musicale européenne. Il est significatif que l’université de Cambridge ait nommé en 1893 cinq doctores honoris causa, cinq musiciens quinquagénaires au renom international : Arrigo Boito, Max Bruch, Camille Saint-Saëns, Piotr Ilitch Tchaïkovski… et Edvard Grieg. À sa façon, chacun d’eux représente ce style fondamentalement classique et romantique qui devient comme un langage international. Avec pourtant cinq tempéraments profondément affirmés. Des cinq, Grieg était le plus "enraciné", le seul à défendre une sorte de nationalisme musical bien ancré dans une terre qui commençait à prendre conscience d’elle-même.
Paysages de l’âme
Ici, un peu d’histoire. Lorsque Edvard Grieg vient au monde à Bergen, en 1843, la Norvège se trouve dans une situation politique assez particulière. Depuis 1814, le roi de Suède Charles XIV, naguère maréchal Bernadotte, lui avait accordé une Constitution. Elle était donc théoriquement indépendante de Stockholm, mais le roi de Suède gouvernait le pays – et le gouvernera jusqu’en 1905 (à noter que cette séparation se fit sans violence). Grieg ne connaîtra donc la Norvège vraiment indépendante et le règne d’Haakon VII que dans les deux dernières années de sa vie.
Reste que la culture norvégienne existait bel et bien et que le compositeur avait participé à sa formation. Grieg grandit dans un milieu bourgeois et cultivé (son père, d’ascendance écossaise, est commerçant et consul d’Angleterre à Bergen) et sa mère le "met au piano". Il a cependant la chance que le violoniste Ole Bull conseille à ses parents de l’envoyer à Leipzig, dont Mendelssohn et quelques autres musiciens moins connus ont fait le conservatoire des traditions germaniques, fier du double patronage de Bach et de Beethoven. Grieg peut donc ainsi recevoir une bonne formation, qu’il n’eût certainement pas trouvée à Bergen. Mais ce départ pour l’Allemagne est cependant délicat car on risque de faire de lui un bon compositeur "allemand" et académique. D’ailleurs, les premières pièces de piano qu’il publie (Pièces op. 1, Images poétiques op. 3, Humoresques op. 5) se ressentent de toutes les influences possibles du romantisme allemand. Il poursuit heureusement ses études à Copenhague auprès de Niels Gade (1817-1890). Gade a aussi travaillé avec Mendelssohn à Leipzig, mais depuis son retour au Danemark, il s’est intéressé à la culture scandinave.
C’est au cours de son séjour danois que Grieg rencontre le poète Rikard Nordraak (1842-1866), très tôt disparu mais qui lui inspire un vif enthousiasme pour les musiques populaires et pour lequel il écrit une marche funèbre. Avec d’autres artistes, ils fonderont l’association Euterpe, qui se propose de promouvoir l’art scandinave. Il compose plusieurs partitions pianistiques, dont les Humoresques et surtout la Sonate en mi mineur op. 7, assez ambitieuse et qui semble parfois tiraillée entre le souci de la grande forme et un tempérament plus libre et élégiaque. Ce caractère s’épanouira bientôt dans le premier cahier de Pièces lyriques op. 12, dont les premières datent de 1864. Après la mort de son ami et un traditionnel voyage en Italie, Grieg retourne au pays et sa carrière se développe rapidement. Il donne des concerts de musique populaire, devient le chef de l’orchestre de Christiania, la future Oslo… et se marie avec sa cousine Nina Hagerup, bonne chanteuse, qu’il accompagnera souvent en concert et pour laquelle il composera de nombreuses mélodies. Le couple n’aura qu’un enfant, une petite Alexandra, morte à l’âge d’un an. Viennent ensuite deux sonates pour violon et piano et l’esquisse de ce qui deviendra son œuvre la plus populaire, le Concerto pour piano, qu’il crée lui-même en audition privée à Copenhague en 1869 (la véritable création aura lieu l’année suivante). L’équilibre entre la forme académique et la liberté poétique, qui posait encore problème dans la Sonate op. 7, s’y trouve parfaitement réalisé. Tous les thèmes sont profondément personnels, tour à tour vigoureux et expressifs ; son point culminant est probablement l’"Adagio", d’une grande délicatesse harmonique. Le concerto connaîtra vite une immense réputation dans le monde entier et les plus grands solistes l’inscriront à leur répertoire. Il sera particulièrement apprécié en France, où Raoul Pugno s’en était fait une spécialité ("Quand Pugno est là, le Concerto de Grieg n’est jamais loin", ironisait Debussy.)
Un mot maintenant des Pièces lyriques, qui constituent la colonne vertébrale de son œuvre. Le premier cahier a été publié en 1868, le huitième et dernier en 1896. Au total, soixante-six pièces qui parcourent tout l’imaginaire poétique du compositeur et attestent de son évolution. Au contraire d’autres pages du même genre comme les Romances sans paroles de Mendelssohn, il semble que Grieg ait voulu sur la fin les considérer comme un ensemble cohérent puisque la dernière (Souvenirs) cite la toute première (Ariette). Entre les deux, des pièces de caractères très divers : de nombreuses pièces à danser – danses mondaines (valses), danses populaires norvégiennes -, morceaux de salon (Feuille d’album), évocation de la culture norvégienne (Marche des Trolls, Jour de noces à Troldhaugen) ou de paysages (Le Ruisseau, Soir en montagne), expressions lyriques (Élégie, Notturno, Le Mal du pays) qui se parent parfois d’un discret impressionnisme (Sonnerie de cloches). Le style des Pièces lyriques a évolué avec le temps. À partir du Sixième Cahier op. 57 (1893), l’harmonie se fait plus subtile, et Grieg délaisse peu à peu les pages descriptives ou pittoresques pour les paysages de l’âme, laissant entrevoir à la fois les harmonies complexes du post-romantisme et les climats parfois brumeux de l’impressionnisme français. Qui veut connaître Grieg doit d’abord écouter les Pièces lyriques et n’oubliera pas qu’à la fin de sa carrière, Sviatoslav Richter n’hésitait pas à donner des récitals entiers de Pièces lyriques. Après 1870, Grieg devient le héraut de la culture nationale. Il n’est pas le seul. Les dramaturges Henrik Ibsen et Bjørnstjerne Bjørnson sont ses pairs, chacun en leur domaine. Il tente la composition d’un opéra nationaliste, Olav Trygvason, qui restera inachevé. Pour Bjørnson, il compose la musique de scène de Sigurd Jorsalfar (1873). Ibsen lui en demande une autre pour son drame Peer Gynt (1873). Ce sera avec le Concerto pour piano l’autre œuvre "culte" de Grieg, qui en étoffa plus tard l’orchestration et en tira deux suites. Certaines pièces comme "Au matin" ou la "Chanson de Solveig" connaîtront une immense popularité et "Dans le château du Roi de la montagne" est même devenu un jingle téléphonique…
Pèlerinage national
Dans un genre différent, la Ballade en forme de variations sur un chant populaire norvégien op. 24 (1875) marque l’ultime tentative de conciliation de formes abstraites et de musiques populaires dans un cadre relativement développé. On notera cependant que l’œuvre, quoique empruntant la forme de variations, est bien intitulée Ballade, ce qui évoque un contenu épique. Musicien national, Grieg entend désormais être présent dans toute l’Europe. Toute sa vie, il voyagera, sera reconnu, admis dans les sociétés musicales académiques, recevra les plus vibrants hommages et les décorations – il est nommé membre correspondant de l’Institut de France. En 1876, il assiste au premier Festival de Bayreuth comme correspondant de presse, et en 1878, il entame une tournée de deux ans. Cela ne nuit pas à sa composition. Il achève un Quatuor à cordes en sol mineur op. 37 (1878), compose de nombreuses romances puis, en 1883, une Sonate pour violoncelle et piano op. 36 restée célèbre et accroît régulièrement les recueils de Pièces lyriques. L’année suivante, il célèbre le bicentenaire de la naissance de Ludvik Holberg (1684-1754), que l’on considère généralement comme le fondateur de la littérature moderne scandinave. À cette occasion, il compose une cantate et surtout Au temps de Holberg, suite pour piano d’aspect néoclassique qu’il orchestrera ultérieurement pour orchestre de chambre. Son aisance matérielle lui permet de faire construire une belle demeure à Troldhaugen, tout près de Bergen. C’est là qu’il passera le reste de ses jours, dans un paysage magnifique. La maison, devenue Musée Grieg, est aujourd’hui un lieu de concerts et un centre de pèlerinage national. Sa vie s’organise de manière assez régulière, partagée entre la composition (printemps-été), entrecoupée d’excursions dans le pays, le temps des voyages, et celui de la maison (dès l’automne). Il reçoit alors de nombreux collègues de toute l’Europe, des amis, donne avec Nina des concerts domestiques. Une grande partie de sa production, à partir de 1885 jusqu’à sa mort, est consacrée à l’exploration systématique de l’art populaire norvégien, très présent dans les très nombreuses mélodies sur des textes norvégiens, et évoquant la culture et les paysages nationaux. On trouvera l’expression la plus saisissante de ce souci national dans les Danses symphoniques op. 64 (1898), composées à l’occasion du premier Festival de Bergen. Mais l’œuvre la plus célèbre de cette période est bien la Troisième Sonate pour violon et piano op. 45 (1886), d’un caractère très expressif, créée à Leipzig par le compositeur et violoniste Adolph Brodsky. Délaissant un instant la musique populaire, Grieg s’y affirme à l’instar de Brahms ou Dvorák comme un grand compositeur romantique "européen". Ses dernières années sont marquées par la maladie. Atteint de tuberculose, il doit annuler des tournées, séjourner en sanatorium. Il quitte même Troldhaugen, ses pluies et son climat océanique, pour s’installer à Christiania pendant l’hiver 1907, mais la maladie progresse. Après une ultime tournée en Allemagne, il meurt à Bergen le 4 septembre 1907. À Troldhaugen, son tombeau, à même le rocher, regarde le lac de Nordåsvatnet.