Le Quatuor Takács interprète Britten

Comme les Takács savent rendre les « Quatuors » de Britten dans leur conception éminemment poétique qui n’oublie jamais la verdeur et la nervure ! Bravo !

Dans les trois quatuors " officiels ", l’interprétation des Takács s’impose par la maîtrise suprême du discours, l’incandescence et la cohésion dramatique du jeu, qui conduit à voir dans ces trois œuvres un véritable triptyque, au même titre que les Suites pour violoncelle seul. Après les Emperor (Bis), et surtout Belcea (EMI), déjà partisans d’une vision plus dramatique que celle plus exclusivement lyrique à laquelle nombre d’interprètes nous avaient habitués, les Takács offrent, dès le Premier Quatuor, une traduction physique de l’angoisse, du resserrement du temps humain, comme on l’a rarement entendue. Son écriture plus complexe et torturée que celle des suivants, et qui rappelle singulièrement le parcours de ceux de Bartók, est présentée ici sous une lumière crue quoique non dépourvue de chaleur sous-jacente.
Tout comme dans la Passacaille du Troisième Quatuor, les artistes n’hésitent pas à mettre l’accent sur les frictions harmoniques, les grincements et stridences qui mettent à vif la chair de ces partitions et évitent la lecture lénifiante qui en est parfois faite. Mais le nerf du drame n’est pas la seule dominante d’une interprétation qui creuse la valorisation soliste au sein de l’entente parfaite : ainsi l’admirable Chacony : Sostenuto du Quatuor n° 2, qui offre une palette de timbres de première essence. La raucité enrobée de l’alto de Geraldine Walther et du violoncelle conquérant d’Andras Fejer mènent souvent une danse que les violons d’Edward Dusinberre et Karoly Schranz, totalement subjugués, suivent comme des furets, s’immisçant dans tous les interstices pour y apporter la lumière, la fantaisie ou des trouées d’inquiétude.
C’est à l’évidence dans le Troisième Quatuor, composé dans la lignée du dernier opéra Mort à Venise, que cette alchimie trouve sa pleine expression. D’abord conçus comme un Divertimento, ses cinq mouvements offrent une diversité qui demande aux interprètes une infinie souplesse, autant qu’ils coûtèrent de souffrances au compositeur. Là, dominent la lamentation esseulée de Solo : Very calm où le premier violon domine, et surtout la bouleversante Passacaille finale, dix minutes d’un retour sur soi, dans la tonalité de mi majeur : " radieux, sage, neuf, mystérieux – irrésistible ", écrivait Peter Pears de ces pages. Comme les ­Takács savent rendre cela !
Benjamin Britten (1913-1976)
Quatuors à cordes nos 1 à 3
Quatuor Takács
Hyperion CDA68004 (Abeille). 2013. 76′
Nouveauté