Dans ce dernier ouvrage qu’il commença à écrire à Londres en 1934 où il s’était réfugié pour fuir la montée irréversible du nazisme, Stefan Zweig revient sur cette vie dont le passé et le présent s’entrechoquent violemment tant ils n’ont rien à voir. Il nous raconte cet homme dont l’existence fut tout à la fois exaltée et misérable, portée au firmament et réduite à néant. Né à Vienne en 1881 dans une famille bourgeoise juive, Stefan Zweig va connaître la joie, la richesse, le succès littéraire, la beauté d’une Vienne florissante, cultivée et moderne, réputée pour ses cafés et ses débats littéraires. Amok, publié en 1922, sera son premier grand succès et sera vendu à des milliers d’exemplaires. Il y aura une première faille avec 14-18, mais la chute, l’asservissement et l’exil arriveront avec les années brunes. L’homme de lettre, autrefois choyé et adulé, finira par être banni des librairies et ses œuvres alimenteront les autodafés nazis. Il sera classé parmi les auteurs dégénérés et plus personne n’osera avoir un de ses ouvrages dans sa bibliothèque.
Ce monde d’hier qu’il avait tant aimé n’est plus, et le voilà à Londres puis au Brésil, pour tenter de fuir ce qu’il nomme « l’échec de la civilisation. » Grand pacifiste et humaniste, la barbarie qui s’est emparée de l’Europe le plonge dans un profond désespoir. Ce sont ses dernières pensées qu’il couche là à tout jamais, ultime chant avant la nuit. C’est accablant, oui, et pourtant caché dans l’écrin, l’espoir demeure : l’espoir d’un nazisme vaincu, d’un retour à l’intelligence, d’un retour à l’insouciance. Mais ce souhait ardant, il n’a pas le courage d’en attendre sa réalisation. Il nous le lègue simplement, dans ce testament.
Ce texte lucide et moderne qui résonne étrangement avec notre époque actuelle est porté par un comédien qui en dévoile toute la beauté. Le corps droit, la voix calme, parfois troublée par l’émotion, Jérôme Kircher récite avec dignité les derniers mots de l’auteur autrichien. Car au pied de la tombe, il n’est plus question de pleurer, mais de témoigner avec sincérité de la vie qui fut la sienne, tirée entre deux extrémités.
LE MONDE D’HIER de Stefan Zweig. Adaptation de Laurent Seksik. Mise en scène de Patrick Pineau et Jérôme Kircher. Théâtre des Mathurins , du mardi au samedi à 19h00 (Dimanche à 15h00), 01 42 65 90 00. http://www.theatredesmathurins.com/spectacle.php?id=349
Le Monde d’Hier ressuscité aux Mathurins
Radio Classique
Le Monde d’Hier est le dernier manuscrit écrit par Stefan Zweig et envoyé à son éditeur la veille de son suicide, au Brésil, en février 1942. Jamais joué auparavant, l’auteur Laurent Seksik a décidé d’adapter ce testament littéraire pour le théâtre et c’est le comédien Jérôme Kircher qui incarne sur scène le célèbre écrivain autrichien. Il lui redonne vie avec une puissance inouïe et fait renaître Le Monde d’Hier de ses cendres.