Le lyrisme puissant de rachmaninov

Ses trois opéras, peu connus, sont représentés avec une intelligence dramatique, un plateau vocal et une direction qui leur rendent justice.

C’est une admirable initiative qu’a prise La Monnaie, en réunissant les trois brefs opéras de Rachmaninov et une idée superbe d’en confier la mise en scène à Kirsten Dehlholm. L’agencement très original de livrets tirés de Pouchkine et Dante et leur haute tenue littéraire se trouvent magnifiés par cet étagement sur gradins où
la vidéo dédouble parfois les personnages avec une rare efficience dramatique. Espacements de solitudes, monologues au fond, pour Le Chevalier avare et héros miniaturisés pour Francesca, quelques degrés au-dessous de chœurs infernaux essentiels. Un serré, une intensité dramatique en viennent à ce qui est pourtant statique, l’orchestre occupant de bout en bout le bas du plateau.
Cela ne suffirait pas sans d’admirables chanteurs. Aucun exploit vocal ne leur est demandé, mais un art du chant, de l’expression, de l’intelligibilité tout le temps. Outrancièrement coloriée dans Aleko, Nechaeva fait suivre sa coquette Zemfira de la prude et passionnée Francesca avec une tenue pure et intense. Le charme vocal de Semishkur rayonne dans ses deux emplois. Autorité sobre de Smoriginas en Aleko, aplomb souverain de Leiferkus en Baron avare, parfait portrait d’usurier ténor par Kravets, solidité de Tiliakos en Malatesta. Tatarnikov soutient admirablement chaque ligne. On aura la révélation, le choc, d’ouvrages parfaitement aboutis (Rachmaninov avait vingt ans quand il composa Aleko, et a posé sa plume d’opéra douze ans plus tard), présentant des caractères vifs et une action théâtrale vraie. Et centralement un lyrisme orchestral inouï, d’une richesse et d’une tenue étonnantes, qui font s’étonner que cette rare et essentielle contribution au devenir de l’opéra ait été à ce point oubliée. Réparation est faite.