Le doigt de Dieu selon Michel Legrand

« A cet instant précis, le doigt de Dieu s’est posé sur le front de Mozart » s’exclame Michel Legrand en solfiant, tout à son ravissement, l’inoubliable développement du thème au premier mouvement du Concerto pour flûte et harpe de Mozart : « Mi… Fa sol si la sol fa MI… ré ». C’est vrai. L’oeuvre n’est pas du niveau des grands concertos de piano de Mozart. C’est encore le Mozart galant, mais ce bout de thème dont parle Michel Legrand est une merveille. Quelque chose qui ne s’explique pas, tellement c’est beau.


Entendre le compositeur des « Parapluies de Cherbourg » évoquer cette « madeleine » avait quelque chose de très émouvant. Son programme rendait hommage à ses compositeurs préférés : Prokofiev, Stravinsky… Manquait Ravel ! Dans Musiques de Stars, il était déjà venu avec « Daphnis et Chloë » et le Concerto en sol. Au cours de cette émission, nous avons appris que Michel Legrand avait plus de facilité à écrire de la musique gaie que de la musique triste. Eh oui ! il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer. On a aussi jubilé avec l’anecdote de Stravinsky s’ennuyant à lire la prose de Boulez sur sa propre musique : « Tu sais, mon petit, quand on est un vrai créateur, on ne sait pas très bien ce qu’on fait. » Michel Legrand savourait sa revanche. Trente ans de dédain de l’intelligentsia française contre le « vrai créateur » de la comédie musicale française au cinéma lavé par une réplique du plus grand compositeur du XXe siècle.

Sa définition du jazz valait aussi son pesant d’or. « C’est un rythme envoûtant dont vous devenez le pantin comme lors d’une cérémonie vaudou. » Michel Legrand replace toujours les choses au point fondamental. 

Il a aussi un côté râleur. Tous les musiciens le sont car c’est agaçant de voir son désir de perfection buter devant le rail de la réalité. Il avait toujours quelque chose à reprocher. Les « r » roulés de Véronique Gens, le tempo trop rapide de Vladimir Horo-vite. Pendant l’écoute de la Symphonie classique de Prokofiev, il se plaignait d’un contre-chant au basson qui prenait trop de place par rapport à la mélodie. Quand je lui ai dit que c’était Toscanini qui dirigeait, il n’a plus rien dit. Il n’était pas très satisfait du morceau de jazz que j’avais choisi par lui. Il ne s’est pas plaint, mais j’ai senti une déception. A la fin, on avait prévu de sabler le champagne, pour fêter son anniversaire, avec un bon gâteau que j’étais allé acheter dans l’après-midi… Mais quand je lui ai suggéré de lever une coupe, il m’a répondu en bougonnant : « Ah, non, j’ai horreur du champagne ! » Charlotte et Albina ont remballé en catastrophe les agapes, pour ne pas qu’il se sente obligé de rester. Le doigt de Dieu ne s’est pas posé sur nous à ce moment-là. Tant pis, mais merci à Michel Legrand (le bien nommé) pour tous les moments de bonheur que sa musique nous donne à l’infini.

Voici son programme :

Les parapluies de Cherbourg « Je ne pourrai jamais vivre sans toi »

Liza Minelli : I will wait for you

Madeleines

Mozart : Concerto pour flûte et harpe – 2e mvt

V’la l’bon vent, v’la joli vent

Tristesse de Chopin (étude op. 10 n° 3)

Programme

Demoiselles de Rochefort : Chanson de Maxence

Symphonie « Classique » de Prokofiev – 4e mvt – Toscanini

Chanson d’Andy (Demoiselles de Rochefort)

Stravinsky : Petrouchka (Stravinsky)

Legrand : Eté 42 (BOF)

Fauré : Après un rêve (Gens)

Les moulins de mon cœur