Pour son dernier film, le jeune réalisateur québécois nous offre une adaptation d’un classique de Jean-Luc Lagarce. Le casting, choisi avec brio, nous présente une sélection d’acteurs français très en vogue (Nathalie Baye, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Gaspard Ulliel). Une équipe de vedettes donc qui aurait pu décevoir mais qui permet au contraire à chacun de développer un rôle qui lui est propre.
L’intégralité du film repose sur l’importance de l’identité, ou la non-identité, de chacun. Et ceci emporte tout. Tout est centré sur ces personnalités à fleur de peau, ou plutôt à fleur de bouche qui n’arrivent pas à prendre une forme sensée. Pour chacun des personnages il s’agira de trouver une justification à l’absurdité des choses. « Pourquoi ? » reste l’interrogation principale qui pend aux lèvres de tous sans que personne n’ose poser la question fatidique, sans doute parce qu’elle exige une pudeur qui n’est ici pas de mise. En effet les proches (par le sang) du personnage principal sont mis dans une situation d’accueil plus ou moins forcée. On rencontre la mère de Louis par le bruit du sèche-cheveux qu’elle agite sur ses ongles fraîchement peinturlurés d’une couleur criarde, ainsi que par une engueulade (il n’y a pas d’autre mot) bien menée contre sa fille. Léa Seydoux, dans le rôle de la sœur de Louis incarne un personnage frustré des mots, celle qui parle, celle qui hurle mais qui n’arrive pas à incarner son verbe en action. Elle représente parfaitement l’inertie dans laquelle cette famille s’est embourbée depuis le départ de celui qui apparaît comme le fils prodigue, le sauveur. Le seul à ne pas accepter de le considérer comme tel est Antoine, le frère incarné par Vincent Cassel, qui propose une vision du langage au forceps, une sorte de déconstruction du monde par sa volonté iconoclaste. Face à lui, sa femme, incarnée par Marion Cotillard, est une chose frêle, une sorte de miroir dévié de Gaspard Ulliel. C’est la seule qui ne crie pas, qui ne se fait pas entendre par le volume sonore parmi le clan d’accueil de Louis. Ce dernier est le centre de gravitation de toutes les voix, une sorte de trou noir dans lequel tous les espoirs se perdent. Lui, impassible, presque indifférent, ne répond que du bout des lèvres sur lesquelles s’esquissent parfois l’ombre d’un sourire furtif. Tous boivent ses mots distillés au compte-gouttes comme une parole divine. Louis est celui qui n’a pas besoin de mettre en jeu sa personne physique pour se faire entendre car en tant qu’absent il impose l’autorité naturelle de celui qui a réussi à s’échapper de l’enfer.
A défaut d’une langue digne d’une pureté boileausienne, nos sens sont mis à l’épreuve. Nous sommes face à un film rythmé par les sons et par les pics de tensions. Les personnages sont soumis au rythme du réalisateur qui se fait ici dramaturge. La tension monte, la température aussi. Cela nous offre un final trempé de sueur et de larmes. Plongés dans une atmosphère pesante où la chaleur d’un foyer est remplacée par la moiteur étouffante d’un sauna émotionnel, on ressort de la salle épuisés, vidés, et plus exactement comme avant.