Votre collaboration avec Steven Spielberg est aussi fameuse que celle d’Hitchcock avec Bernard Herrmann. Que pouvez-vous en dire ?
Steven est un homme loyal, prévenant et mélomane. Ce qui compte, au départ, c’est la relation humaine. Artistiquement, ce que j’ai fait pour lui est parfois très hétéroclite. Steven adore le romantisme musical des vieux films beaucoup plus que moi. À travers les films de Steven, j’ai pu en explorer toutes les facettes. J’ai aimé trouver ce qui correspondait aux images de Steven, et je crois que nous avons découvert des choses ensemble. La musique des Dents de la mer, par exemple : ni l’un ni l’autre, nous n’aurions pu imaginer ce qu’elle a apporté au film ni l’impact qu’elle a eu en général. Steven est un fou de cinéma, ce qui n’est pas mon cas. Il vient assister aux séances d’enregistrement avec l’orchestre, il s’assied et il écoute comme quelqu’un qui aurait payé son billet.
Comment travaillez-vous ?
En général, je ne lis pas le scénario, car il me donnerait une idée préconçue du travail à faire. Je discute avec le réalisateur du style et du placement de la musique dans son film. Ensuite, je me retire et je passe plusieurs semaines en solitaire à chercher la voie juste ou à espérer la trouver. Parfois, je me dis que je n’écris pas aussi bien qu’il y a trente ans. Mais depuis, j’ai aussi écouté davantage de musique, j’en ai dirigé, j’ai collaboré avec plus de musiciens et de chanteurs. Alors, il est possible qu’un équilibre se crée !
Vous travaillez régulièrement comme chef d’orchestre. Est-ce important ?
Composer est un travail solitaire. Ce n’est pas une expérience " vivante ". Diriger un orchestre, oui. La musique devient une chose organique. Tout compositeur devrait diriger. C’est essentiel. Les possibilités pour restituer du son se sont multipliées avec les nouvelles techniques, mais le summum artistique demeure la musique jouée par un orchestre.
La musique de film a-t-elle permis à la musique classique contemporaine de demeurer populaire, alors qu’après la Seconde Guerre mondiale, des mouvements comme la musique sérielle éloignaient le grand public ?
L’idée est intéressante, je n’y avais jamais pensé en ces termes. C’est difficile à prouver, mais c’est fort possible. Les extrêmes vers lesquels a tendu la musique sérielle expliquent qu’elle ait " calé ". Mais maintenant, nous avons des compositeurs comme John Adams, probablement le plus important des compositeurs américains actuels. Est-ce lié à l’influence du cinéma ? Je ne sais pas. Ce qui est certain, c’est que la composition s’est libérée et que la musique de film fait partie de ce que l’on entend maintenant tous les jours au concert.
Quel a été l’apport de la musique dans la création du mythe hollywoodien ?
Cette musique, née dans les années 1930, vient de la tradition européenne de l’opéra. Les orchestres eux-mêmes, remplis d’Européens, jouaient d’une manière particulière, qui correspondait aux films et au jeu des acteurs. Une poignée de compositeurs – Waxman, Herrmann, Newman, Korngold – avaient des goûts similaires. Ce qu’ils ont écrit est devenu partie intégrante de la culture américaine. N’oublions pas les comédies musicales, ni les auteurs de chansons. L’impact du vaudeville et du théâtre populaire américain au début du xxe siècle, avant le cinéma parlant, est énorme. Ce qui s’est passé entre 1900 et 1930, musicalement, a eu une influence massive sur Hollywood. On s’est retrouvé avec un son qui mêle Korngold, payant sa dette à Richard Strauss et à l’opéra, et le vaudeville. C’est une musique sur laquelle la Grande Dépression et la guerre vont aussi avoir un gros impact. La partition de Casablanca ne serait pas ce qu’elle est sans la guerre.
Selon vous, peut-on parler d’une musique classique spécifiquement américaine ?
Oui. Il y a quelque chose de fascinant chez les compositeurs d’ici. Prenez le trio Copland, Gershwin et Bernstein : ils incarnent la musique américaine, mais tous les trois sont des fils d’émigrés russes juifs. Ce sont des Américains de la première génération, et pourtant ils ont créé la quintessence d’une musique américaine sans avoir de racines dans le pays. Les œuvres françaises ou allemandes, a contrario, sont le fruit de plusieurs siècles de développement. Cette capacité d’absorption du continent américain est étonnante.
Qu’apporte la jeune génération de compositeurs de musiques de film ?
L’électronique, l’utilisation de l’ordinateur dans leur travail. Mychael Danna, qui vient de gagner l’Oscar (pour L’Odyssée de Pi), a créé une musique merveilleusement atmosphérique.
Ecoutez-vous de la musique quand vous ne travaillez pas ?
Pas tellement car si je me mets à écouter Haydn ou Brahms, je réalise tout de suite que c’est beaucoup mieux que tout ce que je pourrai jamais faire…
Exposition " Musique et cinéma : le mariage du siècle ? ", Cité de la musique à Paris, jusqu’au 18/08
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Collaborateur de Steven Spielberg, compositeur de la B.O. de « La Guerre des étoiles », il est une des figures de l’exposition « Musique et cinéma : le mariage du siècle ? » à Paris.