C’est dans Onéguine à Garnier qu’on découvrait le talent rare de Tcherniakov : un maniement incroyable des personnes et des masses, une imagination et un savoir- faire scéniques de premier ordre ; et l’envers de la médaille aussi, le goût pervers (savant) de dénaturer, défigurer, démembrer les oeuvres. Dans Don Giovanni ou Wozzeck ça va à l’extrême (du mal comme d’un bien possible). À l’opéra russe il est chez lui, un Joueur de Berlin, un Kitège d’Amsterdam, tous deux en DVD, sont magistraux. On ne l’accusera pas de démembrer Igor, monstre dramaturgique dont ni Borodine n’est venu à bout ni ses arrangeurs. Trois actes et Prologue ici ; élimination de rajouts ; restitution de fragments retrouvés. L’ensemble resterait incohérent, une séquence de scènes plutôt qu’une action, si un tour de passe-passe au I ne l’unifiait, éliminant toute difficulté scénique (changements, etc.).
Tout se passe dans la tête d’Igor vaincu et prisonnier, égaré et tournoyant dans un tumulus de coquelicots, méditant son destin et sa défaite (formidable Abradzakov), ayant dans sa vision même en chair et en os Vladimir (magiquement chanté par Semiskhur) et Konchakovna (Rachvelishvili, timbre et ampleur également admirables). Au bout de quoi, la tentation quasi satanique : accepter l’hospitalité de Konchak et jouir. Mais on reviendra à la vertu, à l’admirable Yaroslavna. Beauté héroïque de l’Epos russe sauvée in extremis ; et chef-d’oeuvre musical restitué dans sa somptuosité, son sens, son poids de douleur aussi, jusqu’à une fin compassionnelle russe-plusque-russe qu’on saisit à peine dans le demi-jour. Orchestre (Noseda) et choeur de premier ordre. Un must. Enfin un grand Igor. Et un vrai régisseur à son meilleur.
Igor magistral
Radio Classique
"Le Prince Igor" de Borodine mis en scène par Dimitri Tcherniakov dans une production du MET