Huitième volume de lieder de Schubert par Matthias Goerne

Matthias Goerne construit un itinéraire personnel qui ne nous laisse rien ignorer des reliefs du chemin, de la variété de vues des lieder de Schubert.

Avec ce huitième volume (double dis­que !), le par­cours schubertien de Matthias Goerne change de dimension. Il devient ce qu’il est : un monument. D’abord, bien sûr, par l’ampleur désormais visible de ce qu’il embrasse ; et donc par l’ambition artistique qui le sous-tend, point encyclopédique, mais en quel­que sorte universelle : il n’est pas de visage du lied schubertien qui ne soit présent, et éclairé. Par l’approche esthétique aussi : le chanteur est notre guide en ce pays. Cela est d’autant plus admirable qu’on pouvait craindre initialement que le timbre de Matthias Goerne, peu profus en couleurs, ne nous condamne à une certaine uniformité. Mais Matthias Goerne a inventé sa propre façon de chanter Schubert. Tout est dans une dynamique très personnelle, une accentuation du mot et de la note qui sans cesse font vivre le lied. Moins que les couleurs saisissent ici les miracles de phrasé. Ce volume, par sa diversité même, en est un exemple éclatant.
Qu’on écoute le flux et le reflux d’Abendbilder, cette façon qu’a la voix de s’affirmer puis de s’effacer quasiment par la seule magie de la diction. Merveilleuse également l’intériorité suggérée par l’imperceptible brunissement du timbre que souligne une diction à fleur de lèvres – ainsi dans Die Sterne ou Litanei. Mais le plus admirable, ce sont ces lieder qui semblent sourdre de l’âme même du chanteur : impossible d’y détailler le moindre truc vocal, tout semble émaner de lui avec un naturel confondant, comme dans Im Frühling, dont la douceur vaguement désolée est moins une question de voix que de regard. La liquidité parfaite de Auf dem Wasser ressortit à cette même entente parfaite, quand la voix même de Matthias Goerne aurait pu, elle, se rebeller. Souvent, c’est dans l’infime variation du vibrato que se construit la vision. Le tour de force est d’autant plus admirable que la cohérence supposée des cycles ne vient pas ici offrir son support d’humeur et d’accents. Chaque lied est un recommencement. De ce point de vue, il faut souligner l’intelligence extrême du programme qui, sans tomber dans la banalité binaire (un lied gai, un lied triste) varie avec subtilité et science les éclairages divers, déjouant le piège de la suite éclectique de lieder pour construire un itinéraire sui generis. Helmut Deutsch offre au chanteur une souplesse et une brillance qui font merveille, quand Eric Schneider est plus anguleux et un peu plus sec, ce qui souligne la rigueur d’intonation et d’intention du chanteur.
Franz Schubert (1797-1828)
Wanderers Nachtlied (vol. VIII)
Matthias Goerne (baryton), Helmut Deutsch (piano), Eric Schneider (piano)
Harmonia Mundi 2 CD HMC90210910. 2011-2012. 2 h 10′
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