Gluck par Minkowski

Le chef d’orchestre Marc Minkowski a su réunir pour les deux chefs-d’œuvre de Christoph Willibald Gluck une formidable équipe de chanteurs respectueuse du texte et musicalement convaincante.

Deux escaliers de métal, façon Nouvel à Lyon, hérissés de rampes agressives encadrent un simple praticable derrière lequel Les Musiciens du Louvre Grenoble et Marc Minkowski violentent ou caressent la phrase de Christoph Willibald Gluck sous une fresque sans lisibilité autre que sa sombre confusion. Partout, treillis, cache-poussières et robes post-modernes évoquent pour Iphigénie en Aulide la guerre tapie en quelque coin de cette vieille Europe fatiguée de son histoire. Belles images, sous le gris et l’or des éclairages de Jean Kalman, tension palpable, corps et visages en émoi, acteurs vrais, c’est Pierre Audi à son meilleur, qui rend à Christoph Willibald Gluck et à ses librettistes – et pour la première fois en DVD – l’explosivité de leur puissance dramatique tout en leur gardant leur formalisme premier : cela passe d’un jet et vous tient de bout en bout. Même décor, et même densité de Tragédie classique pour Iphigénie en Tauride, plus sombre de fond, plus scabreuse du con­traste de ses prêtresses vêtues de blouses blanches peu seyantes, mais mettant si bien à nu leurs sentiments, et de l’univers guerrier courant d’aujourd’hui, suffisant pour des ballets fantasmatiques.
La grande vertu de ces deux Iphigénies assemblées en un seul mausolée, c’est qu’on y com­prend notre langue, par la grâce d’une distribution majoritairement française, qui dit le texte autant qu’elle le chante. Loin des sabirs internationaux (Nadja Michael à Bruxelles dans la même production), voilà des références pour le phrasé et la pulsion (superbement portés par la battue de Marc Minkowski), pour le sens et le style, magnifiquement authentiques. Quelle cohorte aussi : Véronique Gens, émue et princière, Frédéric Antoun, Achille délicat et subtil plus que guerrier, Nicolas Testé, magnifique, Anne Sofie von Otter, investie ! Iphigénie en Tauride offre plus de magie vocale encore, par son émotion pure. Son premier air montre Mireille Delunsch à nu, à ses limites, mais son lyrisme naturel prend le dessus dès l’invocation à Diane, et la tragédienne s’impose autant que la femme souffrante, immense. Jean-François Lapointe et Yann Beuron font assaut de beau chant, de lyrisme, et de pénétration, jusqu’au vertige. Et Laurent Alvaro ­d’expression forte. Et le chœur n’est pas en reste. Majeur !
Christoph Willibald Gluck
(1714-1787)
CHOC
Iphigénie en Aulide
Véronique Gens (Iphigénie), Anne Sofie von Otter (Clytemnestre), Salomé Haller (Diane), Nicolas Testé (Agamemnon), Frédéric Antoun (Achille)
Iphigénie en Tauride
Mireille Delunsch (Iphigénie), Jean-François Lapointe (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Laurent Alvaro (Thoas), Salomé Haller (Diane). Chœurs du Nederlandse Opera, Les Musiciens du Louvre Grenoble, dir. Marc Minkowski, mise en scène Pierre Audi
Opus Arte 2 DVD OA1099D (Codæx). 2011. 3 h 49′ Son §§§ Image §§§