La peinture fut pour lui, durant cinquante ans, un domaine d’expérimentation qui le rattachait à ses études et à son éducation, mais aussi un remède contre le mal qui le rongeait. Ce moyen d’expression faisait éclater au grand jour son regard inclassable sur les choses.
Gabritchevsky ne peint pas des personnes ou des paysages. Il ne s’inspire pas de faits réels, ni ne plonge dans l’abstraction la plus absolue. Mais il déforme le réel à sa manière, ouvre sa palette aux ombres, aux monstres parfois, à des êtres inconnus qui vous fixent, vous glacent ou vous sourient. Et c’est son monde à lui qu’il propose, un peu étrange, très riche tant par le mariage et la diversité fascinante des couleurs que par ces jeux de lumière dévoilant un univers qui nous est presque familier sans l’être jamais tout à fait. Ce sont des paysages, dont le tracé naturel ne nous laisse jamais discerner s’ils représentent les algues mouvantes d’un monde aquatique ou l’air presque palpable d’un vallon campagnard. Ce sont ces figures, humaines ou angéliques, dont on ne sait si elles nous posent une question ou nous donnent une réponse. Mais ce n’est pas l’important. Car avec l’œuvre d’Eugen Gabritschevsky il faut accepter de se laisser porter dans les univers mêlés de l’enfance, du spectacle et de la nature, sans chercher à rationnaliser ce que l’on voit. Il faut laisser ces êtres bizarres vous parler et vous interpeler, comme le feraient les personnages d’un Chihiro d’un autre temps. Et dans les regards et les gestes déformées de ces personnages fantasmagoriques, on retrouve finalement quelque chose de profondément humain. Cette lumière frappante dans les regards, cette sincérité dans les étreintes, cette maladresse dans les mouvements. C’est avec beaucoup d’humanité que Gabrischevsky joue avec tout ce qu’il a vu, tout ce qu’il a aimé. Il s’essaie à l’éclectisme des styles et des influences, parfois se plaisant à représenter des scènes intimistes dans un cadre fermé, parfois se grisant de la rapidité légère de paysages vertigineux ou de spectacles mouvementés, comme l’on pourrait en voir dans une peinture de George Delaunay – toujours avec ce pinceau subtil et intelligent bien reconnaissable qui fait de ce grand rêveur un artiste clairvoyant.
Retrouvez l’exposition « le bestiaire fabuleux d’Eugen Gabritschevsky » jusqu’au 18 septembre à la Maison rouge, plus d’info ici : http://www.lamaisonrouge.org/cgi?lg=fr&pag=2332&rec=714&frm=0