Allemagne, 27 février 1933. La riche famille Von Essenbeck est propriétaire de grandes aciéries et se réunit pour l’anniversaire du patriarche, le baron Joachim. L’annonce de l’incendie du Reichstag à Berlin, au cours du repas, mène le baron à déclarer sa volonté de se rapprocher du pouvoir nazi, par intérêt. Seule la voix de son neveu s’élève, Herbert Thallman. Tous les autres sont acquis à la cause et ne cesseront de surenchérir dans l’ignominie. Les Damnés ne sont pas simplement une histoire de corruption, mais bien plus une histoire de névroses et de frustrations sexuelles individuelles, à la manière shakespearienne, qui va les conduire à des luttes intestines de pouvoir et de domination.
Sophie von Essenbeck et son amant Friedrich Bruckman vont œuvrer pour prendre la direction des aciéries et détruire tous ceux qui s’opposent à leur dessein y compris quand il s’agit du fils de Sophie. Mais c’est sous-estimer les haines et les forces qui s’activent en parallèle contre eux. Dans cette lutte, Martin – le fils pédophile et incestueux de Sophie – parviendra à éliminer sa mère, devenant un serviteur zélé du régime. Voici donc la bête hystérique sur laquelle les nazis se nourrissent. Il y en a un qui orchestre tout, c’est le SS von Aschenbach, qui analyse, dissèque, récupère et influence ce petit monde. Il oeuvre pour que tous participent à la réalisation du Mal. Et les âmes qui semblaient pouvoir résister sont vite reconduites dans le "droit chemin".
Avec l’aide de deux caméras qui viennent saisir au scalpel l’intimité des personnages et les psychoses qui les rongent, Ivo van Hove cherche à comprendre comment la violence et les haines individuelles se transforment rapidement en violence collective et en meurtre organisé. De quoi nous interroger sur nos propres comportements et nos propres débordements personnels. Les Damnés nous ressemblent, et c’est effrayant. Ils portent en eux la guerre, la destruction et la mort. A chaque exécution, ils se rassemblent sur scène, en pleine lumière, car plus personne ne peut nier sa participation et son adhésion au processus de destruction. Le destin est en marche, et au fur et à mesure que la pièce se déroule, une question nous hante: est-ce aussi ce destin qui nous guette ? Et si oui, quelle est notre part de responsabilité ? De la même manière que Les Damnés sont éclairés plein feu lors des exécutions, c’est tout le Palais des Papes et le public qui est mis également en pleine lumière. Plusieurs fois d’ailleurs, la caméra parcourt les visages pétrifiés des spectateurs, comme pour nous dire : "vous aussi vous êtes de la partie."
Il régnait ce vendredi soir (15 juillet), après les attentats de Nice, une ambiance glacée dans l’enceinte du Palais. Le mistral était là pour crisper davantage les corps et les esprits. Le vent a joué son rôle pour briser encore davantage le quatrième mur que les caméras d’Ivo van Hove avaient déjà entamé. Dans le final macabre où Martin s’asperge le corps de cendres – symbole de tous les crimes nazis – c’est tout le public qui s’est retrouvé recouvert de poussière emportée par le vent violent. Martin finit par nous pointer une mitraillette et tirer. Nous voilà froidement avertis. Nous pourrions bien être les prochains damnés. La salle, sous le choc, était debout pour applaudir.
Les Damnés
Mise en scène d’Ivo van Hove
Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez
Et Basile Alaïmalaïs, Sébastien Baulain, Thomas Gendronneau, Ghislain Grellier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom Wozniczka
Avec Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten
A la Comédie Française, Salle Richelieu, du 24 septembre au 13 janvier 2017
Chloé Salmona